A cent mètres était l’issue du couloir. Comment y parvenir? Il essaya de

s’imaginer la suite d’efforts qu’il lui fallait entreprendre pour y

parvenir, et il se vit poussé par le courant, se retenant aux roches,

s’y cramponnant pour reprendre haleine, s’abandonner encore aux flots,

s’accrochant de nouveau aux parois du couloir. Cette vision lui donna le

vertige et une impression d’asphyxie.

Cependant il pouvait respirer librement. Pourquoi donc demeurait-il à

cette place? Sans plus réfléchir, il se lança à l’eau.

Il ne se souvint jamais de ce qui se passa dans les quelques minutes où

il devint le jouet de l’onde mugissante. Il en sortit, les vêtements en

lambeaux, méconnaissable, à demi fou.

Sur la berge contre laquelle il fut poussé, les derniers rayons de

soleil doraient un monde verdoyant. Le fracas de la chute n’était plus

qu’un bruissement lointain. Le fleuve s’était élargi et coulait en

nappes paisibles.

Il aurait pu craindre d’être aperçu par ses poursuivants, mais il n’y

songea pas.

De fait, lorsque les hommes de la police avaient vu le bateau de Kent

heurter la Dent du Dragon et sombrer, les corps de Kent et de Marette

s’engageant dans le rapide de droite, ils s’arrêtèrent et rebroussèrent

chemin, jugeant leur mission terminée.

Kent, sur la berge, se surprit à sangloter, à sangloter avec des râles

comme un petit enfant en proie à un chagrin violent. La réaction

s’opérait en lui. Son émotion calmée, il voulut appeler Marette; mais il

se doutait bien qu’elle n’était plus, qu’elle l’avait quitté pour

toujours.

Cependant, jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule, il la chercha.

Lorsque la lune apparut, au milieu de la nuit, il chercha encore. Il ne

sentait pas ses blessures: il ne s’en rendit compte qu’en s’écroulant

sur la grève, tel un homme frappé sur la piste.

L’aurore le trouva errant, déjà loin du fleuve, et, vers midi, André

Boileau, le vieux métis aux cheveux blancs, qui chassait au

Creek-Burntwood, le rencontra. Saisi de compassion à la vue de ses

blessures, le métis le conduisit, en le soutenant, jusqu’à sa cabane

cachée au loin dans la forêt.

Kent resta chez le vieil André les six jours qui suivirent, tout

simplement parce qu’il n’avait ni la force ni le désir d’aller ailleurs.

André s’étonna que Kent n’eût aucune fracture. Mais de nombreuses

contusions à la tête firent terriblement souffrir le blessé durant trois

jours et trois nuits. Pendant ce temps, il demeura dans le délire, entre

la vie et la mort. Le quatrième jour il reprit connaissance. Boileau lui

fit absorber du bouillon de gibier. Il se leva le cinquième jour. Le

sixième, il déclara à André, en le remerciant, qu’il était prêt à

partir.

André Boileau, après avoir vainement essayé de le retenir, lui donna de

vieux vêtements, quelques provisions et la bénédiction de Dieu. Kent,

lui ayant fait croire qu’il se rendait à Athabasca-Landing, retourna

vers la Chute.

Ce n’était pas prudent. Il savait bien aussi que, sous tous les

rapports, il était préférable de prendre la direction opposée. Mais il

avait perdu tout esprit de lutte, il obéissait à l’impulsion qui le

poussait vers les lieux de la tragédie.

Il n’éprouvait aucune crainte de se montrer: toute sa prudence l’avait

abandonné. Il ne cherchait pas à éviter le danger. S’il avait rencontré

des gens de la police, peut-être même se serait-il fait connaître à eux

sans le moindre souci d’être pris, car tout lui était indifférent. Une

lueur d’espoir l’aurait tiré de cet état, mais il ne lui restait plus

aucun espoir. Sûr que Marette était morte, il se sentait seul au monde,

impitoyablement seul. Tout était détruit en lui.

Lorsqu’il eut rejoint le fleuve, il ne put en partir. A force d’aller et

de venir le long de la Chute, depuis l’endroit où le fleuve se glisse

entre les rochers jusqu’à celui où il reprend son cours tranquille deux

milles plus bas, ses pieds avaient fini par tracer un sentier. Deux ou

trois fois par jour il le parcourait tout en posant quelques pièges pour

assurer sa nourriture. La nuit il couchait dans une crevasse au pied de

la chute. A la fin de la semaine, l’ancien Kent avait disparu de ce

monde. Il était devenu tout autre, avec une barbe hirsute, des yeux

caves, des joues creuses dont la barbe ne parvenait pas à cacher la

maigreur. O’Connor, passant à côté de lui, ne l’aurait pas reconnu.

Le huitième jour, il découvrit par hasard entre deux blocs de rocher le

petit paquet de Marette. Il s’en saisit aussitôt et le pressa contre sa

poitrine. A partir de cet instant un nouveau changement s’opéra en lui.

Il lui sembla qu’un message lui était parvenu de la part de Marette

elle-même. Il crut que l’esprit de la jeune fille habitait en lui,

réchauffant son cœur d’un nouveau feu. Elle était partie, et cependant

elle revenait vers lui. Il fut convaincu que l’esprit de Marette ne le

quitterait plus jusqu’à la mort. Ses yeux brillaient comme si elle eût

été devant lui. Elle ne l’avait pas délaissé: elle lui redisait la

confiance qu’elle avait placée en lui, la promesse de lui appartenir

toujours. Il lui restait quelque chose d’elle à défendre.

Cette nuit-là, il dormit pour la dernière fois dans la crevasse. Il

avait pris le cher petit paquet de Marette entre ses bras avant de

s’endormir.

Le lendemain il se dirigea vers le Nord-Est. Le cinquième jour après

avoir abandonné le pays d’André Boileau, il rencontra un métis qui, en

échange de sa montre, lui donna un fusil, des munitions, une couverture,

de la farine et quelques ustensiles pour préparer ses aliments. Ainsi

muni, il n’hésita point à s’engager plus profondément dans la forêt.

Kent, l’homme le plus correct de la Division N, maintenant couvert de

haillons, les cheveux en broussailles, errait dans le seul but d’être

seul et de s’éloigner de plus en plus du fleuve. Le hasard le mettait

quelquefois en présence d’un Indien ou d’un métis; il leur disait

quelques mots et repartait seul.

Chaque nuit, bien que la température fût très douce, il allumait un

petit feu de campement, parce que, auprès du foyer il sentait mieux la

présence de Marette. Alors il dénouait le petit paquet et prenait un à

un, dans ses mains largement ouvertes, les précieux objets qui avaient

appartenu à sa chère disparue. Il les adorait, ces choses, notamment les

petits souliers, qu’il avait enveloppés dans une fine écorce de bouleau.

Il aurait défendu ce trésor au prix de sa vie. En vague action de grâce,

il remerciait Dieu de ce que le fleuve ne lui avait pas tout volé.

Il s’efforçait de se rappeler tous les actes de Marette, ses moindres

paroles, toutes ses marques de tendresse dont le souvenir avivait son

amour. Chaque jour elle devenait plus réelle que lui-même. Il la sentait

toujours à ses côtés, blottie dans ses bras la nuit, et, dans la

journée, marchant avec lui, la main dans la sienne. Cette illusion

adoucissait ses souffrances par le sentiment d’une possession que ni les

hommes, ni le destin ne pouvaient lui ravir--une présence de tous les

instants.

Cette présence le ranimait. Elle lui faisait lever la tête, bomber la

poitrine et regarder encore la vie en face. Elle lui devenait plus

intime et plus chère à mesure que le temps passait.

Le début de l’automne le trouva dans la région du Fond du Lac, à deux

milles est du Fort Chippewyan. Cet hiver-là, il rencontra un Français,

et, jusqu’en février, ils chassèrent ensemble sur les limites basses des

Solitudes.

Il finit par prendre en estime ce Français, nommé Picard. Cependant il

ne lui fit point part de ses secrets, et lui cacha le désir qui venait

de naître en lui.

Ce désir devint de plus en plus tenace, comme une obsession, à mesure

que la saison de l’hiver approchait de son terme. Il y pensait nuit et

jour. Il voulait aller _à la maison_.

Ce mot ne se rapportait pas dans sa pensée à une demeure du Landing, ni

du pays du Sud. «A la maison» signifiait pour lui l’endroit où avait

vécu Marette.

Marette morte, abandonnant son corps aux rochers du fleuve, était allée

se réfugier chez elle, là-bas, quelque part au pied des Montagnes du

Nord, là où s’étendait la Vallée du Silence. L’esprit de Marette l’y

attirait; elle le suppliait de s’y rendre, le pressant de se mettre en

route pour venir vivre là où elle avait vécu. Il trouva en cela une

nouvelle raison de vivre. Il découvrirait la maison de Marette, ses

parents, la vallée qui aurait dû être leur Paradis.

Ainsi, vers la fin de février, il prit congé de Picard et se dirigea de

nouveau vers le fleuve.

CHAPITRE XXIV

A TRAVERS LE PAYS DU SOUFRE

Kent n’avait pas oublié qu’il était un hors-la-loi, mais il ne s’en

effrayait pas. Maintenant qu’il avait une nouvelle raison de vivre et de

lutter, il sentait renaître en lui ce qu’il appelait la «finesse du

jeu».

Il approcha prudemment de Chippewyan, bien qu’il fût sûr que même ses

anciens amis du Landing ne pourraient le reconnaître. Sa barbe avait

quatre ou cinq pouces, ses cheveux étaient longs et broussailleux.

Picard lui avait confectionné un vêtement en peau de jeune caribou,

frangé comme celui d’un Indien. Ayant choisi son moment, il entra à

Chippewyan à la tombée de la nuit.

Des lampes à huile brûlaient dans le magasin de la Compagnie de la Baie

d’Hudson, lorsqu’il y entra pour vendre ses fourrures. L’endroit était

désert: il n’y avait là qu’un commis du facteur avec lequel il discuta

les prix pendant une heure. Il acheta un nouvel équipement, une carabine

Winchester et toutes les provisions qu’il pouvait emporter. Il n’oublia

pas d’acquérir un rasoir ainsi que des ciseaux, et, quand il eut payé le

tout, il lui restait en espèces la valeur de deux peaux de renards

argentés.

Il quitta Chippewyan la nuit même, et, à la clarté d’une lune d’hiver,

il construisit son campement à une douzaine de milles au nord, dans les

parages de Smith Landing.

Il atteignit bientôt le fleuve de l’Esclave, et pendant des semaines il

voyagea lentement mais régulièrement sur des raquettes dans la direction

du Nord. Il évita le Fort et la ville de Smith et prit la direction de

l’Ouest avant d’arriver au Fort Résolution. C’est au mois d’avril qu’il

passa au Fort de la rivière Hay, là où ce cours d’eau se déverse dans le

lac du Grand-Esclave. Jusqu’à la débâcle, il travailla à la rivière Hay.

Il partit sur le Mackenzie dans une pirogue dès que le fleuve fut

navigable. Ce ne fut que tard, en juin, qu’il contourna le Liard, en le

remontant, pour se rendre vers le Nahani du Sud.

--Vous vous dirigerez tout droit entre les sources du Nahani du Sud et

du Nahani du Nord, lui avait dit Marette. C’est là que vous trouverez le

Pays du Soufre; au delà de ce pays s’étend la Vallée du Silence.

Quand il arriva aux confins du Pays du Soufre et qu’il y établit son

campement, il fut déjà incommodé par une odeur âcre. La lune se levait,

et il vit ce monde désolé à travers les vapeurs d’une fumée jaune. A

l’aurore il poursuivit sa route.

Il traversa de vastes marais, desquels s’échappaient des nuages

sulfureux. Mille après mille, il s’enfonça dans ce pays qui devenait de

plus en plus une contrée de mort, un enfer perdu. On voyait des arbustes

sur lesquels ne poussait aucun fruit, des forêts et des marécages où ne

vivait aucune créature animale.

C’était un pays d’eau sans poissons, d’air sans oiseaux, d’arbres sans

fruits, un pays fumant et nauséabond, plongé dans le calme de la mort.

Kent y devint jaune. Ses vêtements, sa pirogue, ses mains, tout

jaunissait. Il ne pouvait chasser de sa bouche l’immonde goût du soufre.

Il continua cependant à se diriger tout droit vers l’Ouest, à l’aide de

la boussole qu’un certain Gowen lui avait donnée à la rivière Hay. Même

cette boussole jaunissait dans sa poche. Il lui était impossible de

manger, et il ne but que deux fois de l’eau de sa gourde.

Et Marette avait fait jadis ce voyage!... Il ne cessait de se le

répéter. C’était le chemin secret pour entrer et sortir de son monde

caché, cette région maudite, ce pays interdit à l’Indien et au Blanc. Il

lui était pénible de penser qu’elle avait suivi cette route, respiré cet

air dont il suffoquait par moment et qui plus d’une fois lui avait donné

des nausées au point de le rendre malade. Il marchait désespérément, ne

sentant ni la fatigue, ni la tiédeur de l’humidité environnante.

La nuit vint, et la lune se leva, éclairant d’une clarté morbide ce

monde malsain dans lequel il était plongé. Il s’allongea dans le fond de

sa pirogue, se couvrit la figure de son vêtement de caribou et essaya de

dormir. Ce fut en vain. Il se leva avant l’aube et consulta sa boussole

à la lueur d’allumettes. Pendant toute la journée, il n’essaya pas de

manger, mais à la tombée, de la nuit, l’air se fit plus respirable. Il

fraya son chemin à la clarté de la lune, déjà vive. Et enfin, durant une

pause, il entendit devant lui, dans le lointain, le hurlement d’un loup.

Il cria de joie. La brise de l’ouest lui amena un air qu’il aspira avec

la même jouissance qu’éprouve un homme altéré rencontrant une source

dans le désert. Il ne regarda plus sa boussole, mais il se dirigea

hardiment vers l’endroit d’où venait cet air frais. Une heure plus tard,

il remarqua qu’il pagayait contre un léger courant; il en goûta l’eau et

s’aperçut qu’elle n’avait qu’un très léger goût de soufre. A minuit

l’eau était fraîche et limpide. Il aborda une rive couverte de sable et

de galets, se déshabilla et se lava avec une immense satisfaction.

Abandonnant sa vieille chemise et son vieux pantalon de trappeur, il

revêtit un costume qu’il avait conservé dans son sac. Puis il

construisit un feu et mangea pour la première fois depuis deux jours.

Le lendemain matin, il grimpa sur un grand sapin et observa la région

environnante. A l’ouest s’étendait un pays bas et vaste entouré de

collines, sur une distance de quinze à vingt milles. Au delà s’élevaient

les pics neigeux des Montagnes Rocheuses. Il se rasa, coupa ses cheveux

et continua sa route.

Cette nuit-là, il ne campa que lorsqu’il lui fut impossible de conduire

sa pirogue plus loin. Le cours d’eau était devenu étroit comme un

ruisseau. A cet endroit Kent se trouvait entre les premiers contreforts

verdoyants des collines. A l’aube, il dissimula sa pirogue entre les

roseaux et se mit en route, sac au dos.

Pendant une semaine, il avança lentement vers l’Ouest. Le pays était

splendide, mais inhabité. Les collines se muaient en montagnes: il crut

se trouver devant les monts Campbell. Il se rendit ainsi compte que

depuis le Pays du Soufre, il avait suivi une bonne piste. Il marcha

cependant huit jours sans rencontrer la moindre trace d’un être vivant.

Enfin il tomba sur les restes d’un feu de campement, un feu qui avait

brûlé toute une nuit, alimenté par de grosses branches coupées à coups

de hache. A ces signes, il reconnut la main d’un blanc.

Le dixième jour, il arriva à la pente occidentale de la première chaîne

de montagnes.

Devant ses yeux s’étalait une des plus magnifiques vallées qu’il eût

jamais contemplées. C’était plutôt une large plaine. Au delà, à une

distance de cinquante milles, s’élevaient les sommets majestueux des

plus hautes montagnes du Yukon. Comment donc, dans une région aussi

vaste, parviendrait-il à découvrir l’endroit qu’il cherchait?

Il espérait toujours croiser des Blancs ou des Indiens qui auraient pu

le renseigner.

Il traversa lentement cette plaine immense, d’une riche végétation,

couverte de fleurs, un vrai paradis de chasseur. Il se disait que peu de

chasseurs étaient venus si loin. Du reste aucun ne s’était aventuré dans

le Pays du Soufre, qui figurait sur sa carte comme un espace désertique.

Les montagnes du Yukon, qui se dressaient devant lui, formaient une

muraille infranchissable, hérissée de pics couverts de neige, dominant

les nuages comme de formidables chiens de garde. Il savait que derrière

ces montagnes coulaient les grands fleuves du versant occidental,

s’étendaient la ville de Dawson, le Pays de l’Or et de la Civilisation,

tandis qu’ici régnait l’imposant silence d’un paradis que l’homme ne

soupçonnait pas.

Il ne se servait plus de sa boussole, mais il se guidait sur un groupe

formé de trois pics géants. Il tenait sans cesse les yeux fixés sur le

plus haut de ces pics, qui le fascinait et semblait représenter le

gardien de la vallée depuis des millions d’années. Il le surnomma «le

Gardien». Cette appellation lui devint familière, tandis qu’il

continuait sa route. La première nuit qu’il campa dans la vallée, il vit

la lune se coucher derrière le géant.

Une voix, au fond de lui-même, ne cessait de lui répéter que le beau pic

était le gardien de Marette. Elle l’avait sans doute regardé des

milliers et des milliers de fois, comme lui-même à cette heure; car si

sa demeure était bien de ce côté de la chaîne des Campbell, Marette ne

pouvait manquer de l’apercevoir. Il était visible de cent milles de

distance.

Le second jour, Kent découvrit à l’ensemble des trois pics une nouvelle

forme. Tandis que les contours des deux moins grands devenaient plus

précis, le plus haut ressemblait à un puissant château. Un peu plus

tard, sous la lumière de la lune, avant que le brouillard l’eût envahi,

«le Gardien» prit l’aspect d’une colossale tête humaine, tournée vers le

sud.

Le lendemain, à l’aube, Kent fut encore plus frappé par l’aspect de

cette tête, une tête qui aurait été taillée par des mains de géants. Les

deux autres pics eurent bientôt, eux aussi, semblable aspect. La tête

formée par l’un regardait le Nord; celle que figurait l’autre faisait

face à la vallée. Le cœur de Kent palpita: «Voilà les Hommes

Silencieux», murmura-t-il.

Ces mots qui convenaient si bien au spectacle qu’il avait sous les yeux,

inondaient son âme. «La Vallée des Hommes Silencieux!... La Vallée du

Silence!» répétait-il en regardant les trois têtes colossales, dressées

vers le ciel. Quelque part auprès d’elles, sous elles, à droite ou à

gauche, était cachée la vallée de Marette.

En poursuivant sa route, Kent se sentait pénétré par une joie, subtile

d’abord, mais qui devint parfois intense au point de lui faire oublier

sa douleur; et à ces moments, il lui semblait que Marette était là,

attendant son arrivée pour lui souhaiter la bienvenue. Mais les scènes

tragiques de la Chute de la Mort passaient devant ses yeux et lui

faisaient penser que les trois têtes attendaient--et attendraient

toujours en vain--le retour de la disparue.

Lorsque le soleil se coucha, la tête tournée du côté de la vallée sembla

s’animer pour poser à Kent cette angoissante question:

--Où est-elle?...

Kent eut une longue insomnie.

S’étant remis en marche dès la jointe du jour, il arriva d’assez bonne

heure au pied des premiers contreforts de la chaîne. Il gravit le

premier avec ardeur. A midi, il en avait atteint le sommet.

Une nouvelle vallée venait de lui apparaître: il fut convaincu que

c’était la Vallée du Silence.

D’un côté, à une distance de trois ou quatre milles, partait l’énorme

montagne dont la cime dominait les vertes prairies. D’un autre, vers le

sud, Kent pouvait voir, sous la lumière crue du soleil, le miroitement

de petits ruisseaux et de lacs minuscules ainsi que les riches couleurs

et les taches sombres des cèdres, des sapins et des balsamiers, comme

d’immenses tapis de velours. Au Nord, la montagne qu’il venait de gravir

se prolongeait à trois ou quatre milles de là par une vaste courbe qui

masquait une partie de la vallée.

Il se dirigea ce de côté, après avoir pris quelque repos.

Il était quatre heures lorsqu’il parvint au coude de la vallée. Il

découvrit alors une cuvette géante, creusée dans les montagnes

environnantes, une cuvette de deux milles de diamètre.

Tout d’abord, il ne distingua aucun détail de ce paysage; mais avant

qu’il se fût appliqué à l’examiner attentivement, l’aboiement sonore

d’un chien lui parvint et le fit longuement tressaillir.

La vapeur chaude et dorée qui précède le coucher du soleil dans les

montagnes s’amassait entre lui et la vallée. Pourtant, à travers cette

brume, il put discerner quelques bâtiments et un enclos, tout près d’un

lac minuscule d’où s’échappait un petit ruisseau scintillant. Mais il ne

vit autour aucun signe de vie.

Soudain, il eut la conviction de se trouver devant la Vallée du Silence.

Sans chercher un chemin, sans s’inquiéter du temps ou de la distance, il

commença à descendre la pente.

Il essayait de se représenter la maison de Marette. Il lui semblait

qu’elle lui appartenait, cette maison, ou du moins qu’il en faisait

partie, qu’en y entrant il atteignait son lieu de repos, un dernier

refuge, son propre foyer. On allait lui faire un cordial accueil... Il

pressa le pas au point d’en être essoufflé. Le soleil sombrait derrière

les pics géants.

Il était sept heures quand il arriva à la plaine. Poursuivant sa route

dans l’obscurité, il aperçut quelques lumières disséminées entre de

sombres masses d’arbres.

Il ne sentait pas la fatigue de sa longue marche. D’un pas alerte, il se

dirigeait vers une des lumières, celle d’une large fenêtre dont il ne

tarda pas à distinguer les multiples carreaux. Il aurait voulu courir,

mais quelque chose l’arrêta net.

Il lui sembla que son cœur était monté dans sa gorge et l’étreignait

jusqu’à l’étouffer.

C’était une voix d’homme qu’il venait d’entendre appelant dans l’ombre:

«Marette! Marette!».

Kent se mit à trembler; il crut qu’il devenait fou. La voix appela de

nouveau: «Marette! Marette!»

Cette voix était bien réelle: l’air en vibrait réellement, elle

éveillait au loin un écho. Ce fut aussi un écho qu’elle éveilla en Kent,

qui lui-même se mit à crier: «Marette! Marette!»

Malgré le tremblement de ses genoux, il se mit à courir. Dans le

brouillard, deux formes se dessinèrent devant la clarté de la fenêtre.

Elles étaient comme hésitantes. Kent appela encore, et elles se

dirigèrent vers lui. Il chancela, en répétant le même nom d’une voix

affaiblie. Une voix féminine lui répondit et une des deux personnes se

précipita à sa rencontre.

Ils n’étaient plus maintenant qu’à trois pas l’un de l’autre; leurs yeux

se rencontrèrent. Mais ils furent, dans l’instant même, privés de tout

mouvement, sidérés par le miracle que permettait un Dieu grand et

miséricordieux: leur résurrection.

Avec effort, Kent ouvrit ses bras, Marette s’y jeta avec abandon.

L’autre personne, arrivant alors, les trouva agenouillés et serrés dans

les bras l’un de l’autre. Kent, relevant la tête, reconnut Sandy Mac

Trigger, celui dont il avait sauvé la vie à Athabasca Landing.

CHAPITRE XXV

SUR LE SEUIL

Kent n’aurait su dire après combien de temps son esprit s’adapta à la

réalité. Une minute, une heure peut-être... Toute la force vitale de son

être s’était concentrée dans cette pensée: la morte était revenue à la

vie. Marette Radisson était dans ses bras; c’était bien elle, palpitante

de vie, sa Marette bien-aimée, celle dont il était venu chercher ici

l’ombre. Elle était là contre lui.

Il venait d’apercevoir le visage de Mac Trigger, telle une image sur

l’écran. Mais pour l’instant, cela n’ajoutait rien à sa pensée; sa tête

retomba sur sa poitrine. Si la vallée avait retenti du plus bruyant

fracas, il n’eût entendu que cette petite voix, brisée de sanglots, qui

répétait tout contre son oreille:

«Jim... Jim... Jim...»

Seul, Mac Trigger, à la lueur des étoiles qui commençaient à se montrer,

se rendait sainement compte du merveilleux événement qui venait de se

produire.

Enfin, Kent entendit la joyeuse voix de Mac Trigger qui insistait pour

se faire entendre, et il sentit la douce pression de la main posée sur

son épaule. Il se releva, tenant toujours dans ses bras Marette,

haletante et brisée d’émotion. Il ne pouvait parler, et ce fut en

trébuchant qu’il s’approcha de la maison.

Mac Trigger, qui marchait à côté de Marette, ouvrit la porte de sa

demeure, et ils se trouvèrent tous trois sous la lumière de la lampe.

La pièce où ils entrèrent était vaste et d’aspect étrange. Les deux

amants étaient demeurés jusque-là pressés l’un contre l’autre, comme

pour résister au doute, comme si leur contact pouvait seul les maintenir

dans l’idée qu’ils s’étaient vraiment retrouvés, qu’ils s’appartenaient

bien mutuellement. Mais quand ils cessèrent de se tenir embrassés, le

doute et l’émotion craintive qu’ils éprouvaient au fond d’eux-mêmes se

transformèrent, dans la lumière de la pièce, en une magnifique

certitude.

Ils existaient donc tous deux, et l’un pour l’autre!

La Vallée du Silence · 第 10 / 12 段