s’imaginer la suite d’efforts qu’il lui fallait entreprendre pour y
parvenir, et il se vit poussé par le courant, se retenant aux roches,
s’y cramponnant pour reprendre haleine, s’abandonner encore aux flots,
s’accrochant de nouveau aux parois du couloir. Cette vision lui donna le
vertige et une impression d’asphyxie.
Cependant il pouvait respirer librement. Pourquoi donc demeurait-il à
cette place? Sans plus réfléchir, il se lança à l’eau.
Il ne se souvint jamais de ce qui se passa dans les quelques minutes où
il devint le jouet de l’onde mugissante. Il en sortit, les vêtements en
lambeaux, méconnaissable, à demi fou.
Sur la berge contre laquelle il fut poussé, les derniers rayons de
soleil doraient un monde verdoyant. Le fracas de la chute n’était plus
qu’un bruissement lointain. Le fleuve s’était élargi et coulait en
nappes paisibles.
Il aurait pu craindre d’être aperçu par ses poursuivants, mais il n’y
songea pas.
De fait, lorsque les hommes de la police avaient vu le bateau de Kent
heurter la Dent du Dragon et sombrer, les corps de Kent et de Marette
s’engageant dans le rapide de droite, ils s’arrêtèrent et rebroussèrent
chemin, jugeant leur mission terminée.
Kent, sur la berge, se surprit à sangloter, à sangloter avec des râles
comme un petit enfant en proie à un chagrin violent. La réaction
s’opérait en lui. Son émotion calmée, il voulut appeler Marette; mais il
se doutait bien qu’elle n’était plus, qu’elle l’avait quitté pour
toujours.
Cependant, jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule, il la chercha.
Lorsque la lune apparut, au milieu de la nuit, il chercha encore. Il ne
sentait pas ses blessures: il ne s’en rendit compte qu’en s’écroulant
sur la grève, tel un homme frappé sur la piste.
L’aurore le trouva errant, déjà loin du fleuve, et, vers midi, André
Boileau, le vieux métis aux cheveux blancs, qui chassait au
Creek-Burntwood, le rencontra. Saisi de compassion à la vue de ses
blessures, le métis le conduisit, en le soutenant, jusqu’à sa cabane
cachée au loin dans la forêt.
Kent resta chez le vieil André les six jours qui suivirent, tout
simplement parce qu’il n’avait ni la force ni le désir d’aller ailleurs.
André s’étonna que Kent n’eût aucune fracture. Mais de nombreuses
contusions à la tête firent terriblement souffrir le blessé durant trois
jours et trois nuits. Pendant ce temps, il demeura dans le délire, entre
la vie et la mort. Le quatrième jour il reprit connaissance. Boileau lui
fit absorber du bouillon de gibier. Il se leva le cinquième jour. Le
sixième, il déclara à André, en le remerciant, qu’il était prêt à
partir.
André Boileau, après avoir vainement essayé de le retenir, lui donna de
vieux vêtements, quelques provisions et la bénédiction de Dieu. Kent,
lui ayant fait croire qu’il se rendait à Athabasca-Landing, retourna
vers la Chute.
Ce n’était pas prudent. Il savait bien aussi que, sous tous les
rapports, il était préférable de prendre la direction opposée. Mais il
avait perdu tout esprit de lutte, il obéissait à l’impulsion qui le
poussait vers les lieux de la tragédie.
Il n’éprouvait aucune crainte de se montrer: toute sa prudence l’avait
abandonné. Il ne cherchait pas à éviter le danger. S’il avait rencontré
des gens de la police, peut-être même se serait-il fait connaître à eux
sans le moindre souci d’être pris, car tout lui était indifférent. Une
lueur d’espoir l’aurait tiré de cet état, mais il ne lui restait plus
aucun espoir. Sûr que Marette était morte, il se sentait seul au monde,
impitoyablement seul. Tout était détruit en lui.
Lorsqu’il eut rejoint le fleuve, il ne put en partir. A force d’aller et
de venir le long de la Chute, depuis l’endroit où le fleuve se glisse
entre les rochers jusqu’à celui où il reprend son cours tranquille deux
milles plus bas, ses pieds avaient fini par tracer un sentier. Deux ou
trois fois par jour il le parcourait tout en posant quelques pièges pour
assurer sa nourriture. La nuit il couchait dans une crevasse au pied de
la chute. A la fin de la semaine, l’ancien Kent avait disparu de ce
monde. Il était devenu tout autre, avec une barbe hirsute, des yeux
caves, des joues creuses dont la barbe ne parvenait pas à cacher la
maigreur. O’Connor, passant à côté de lui, ne l’aurait pas reconnu.
Le huitième jour, il découvrit par hasard entre deux blocs de rocher le
petit paquet de Marette. Il s’en saisit aussitôt et le pressa contre sa
poitrine. A partir de cet instant un nouveau changement s’opéra en lui.
Il lui sembla qu’un message lui était parvenu de la part de Marette
elle-même. Il crut que l’esprit de la jeune fille habitait en lui,
réchauffant son cœur d’un nouveau feu. Elle était partie, et cependant
elle revenait vers lui. Il fut convaincu que l’esprit de Marette ne le
quitterait plus jusqu’à la mort. Ses yeux brillaient comme si elle eût
été devant lui. Elle ne l’avait pas délaissé: elle lui redisait la
confiance qu’elle avait placée en lui, la promesse de lui appartenir
toujours. Il lui restait quelque chose d’elle à défendre.
Cette nuit-là, il dormit pour la dernière fois dans la crevasse. Il
avait pris le cher petit paquet de Marette entre ses bras avant de
s’endormir.
Le lendemain il se dirigea vers le Nord-Est. Le cinquième jour après
avoir abandonné le pays d’André Boileau, il rencontra un métis qui, en
échange de sa montre, lui donna un fusil, des munitions, une couverture,
de la farine et quelques ustensiles pour préparer ses aliments. Ainsi
muni, il n’hésita point à s’engager plus profondément dans la forêt.
Kent, l’homme le plus correct de la Division N, maintenant couvert de
haillons, les cheveux en broussailles, errait dans le seul but d’être
seul et de s’éloigner de plus en plus du fleuve. Le hasard le mettait
quelquefois en présence d’un Indien ou d’un métis; il leur disait
quelques mots et repartait seul.
Chaque nuit, bien que la température fût très douce, il allumait un
petit feu de campement, parce que, auprès du foyer il sentait mieux la
présence de Marette. Alors il dénouait le petit paquet et prenait un à
un, dans ses mains largement ouvertes, les précieux objets qui avaient
appartenu à sa chère disparue. Il les adorait, ces choses, notamment les
petits souliers, qu’il avait enveloppés dans une fine écorce de bouleau.
Il aurait défendu ce trésor au prix de sa vie. En vague action de grâce,
il remerciait Dieu de ce que le fleuve ne lui avait pas tout volé.
Il s’efforçait de se rappeler tous les actes de Marette, ses moindres
paroles, toutes ses marques de tendresse dont le souvenir avivait son
amour. Chaque jour elle devenait plus réelle que lui-même. Il la sentait
toujours à ses côtés, blottie dans ses bras la nuit, et, dans la
journée, marchant avec lui, la main dans la sienne. Cette illusion
adoucissait ses souffrances par le sentiment d’une possession que ni les
hommes, ni le destin ne pouvaient lui ravir--une présence de tous les
instants.
Cette présence le ranimait. Elle lui faisait lever la tête, bomber la
poitrine et regarder encore la vie en face. Elle lui devenait plus
intime et plus chère à mesure que le temps passait.
Le début de l’automne le trouva dans la région du Fond du Lac, à deux
milles est du Fort Chippewyan. Cet hiver-là, il rencontra un Français,
et, jusqu’en février, ils chassèrent ensemble sur les limites basses des
Solitudes.
Il finit par prendre en estime ce Français, nommé Picard. Cependant il
ne lui fit point part de ses secrets, et lui cacha le désir qui venait
de naître en lui.
Ce désir devint de plus en plus tenace, comme une obsession, à mesure
que la saison de l’hiver approchait de son terme. Il y pensait nuit et
jour. Il voulait aller _à la maison_.
Ce mot ne se rapportait pas dans sa pensée à une demeure du Landing, ni
du pays du Sud. «A la maison» signifiait pour lui l’endroit où avait
vécu Marette.
Marette morte, abandonnant son corps aux rochers du fleuve, était allée
se réfugier chez elle, là-bas, quelque part au pied des Montagnes du
Nord, là où s’étendait la Vallée du Silence. L’esprit de Marette l’y
attirait; elle le suppliait de s’y rendre, le pressant de se mettre en
route pour venir vivre là où elle avait vécu. Il trouva en cela une
nouvelle raison de vivre. Il découvrirait la maison de Marette, ses
parents, la vallée qui aurait dû être leur Paradis.
Ainsi, vers la fin de février, il prit congé de Picard et se dirigea de
nouveau vers le fleuve.
CHAPITRE XXIV
A TRAVERS LE PAYS DU SOUFRE
Kent n’avait pas oublié qu’il était un hors-la-loi, mais il ne s’en
effrayait pas. Maintenant qu’il avait une nouvelle raison de vivre et de
lutter, il sentait renaître en lui ce qu’il appelait la «finesse du
jeu».
Il approcha prudemment de Chippewyan, bien qu’il fût sûr que même ses
anciens amis du Landing ne pourraient le reconnaître. Sa barbe avait
quatre ou cinq pouces, ses cheveux étaient longs et broussailleux.
Picard lui avait confectionné un vêtement en peau de jeune caribou,
frangé comme celui d’un Indien. Ayant choisi son moment, il entra à
Chippewyan à la tombée de la nuit.
Des lampes à huile brûlaient dans le magasin de la Compagnie de la Baie
d’Hudson, lorsqu’il y entra pour vendre ses fourrures. L’endroit était
désert: il n’y avait là qu’un commis du facteur avec lequel il discuta
les prix pendant une heure. Il acheta un nouvel équipement, une carabine
Winchester et toutes les provisions qu’il pouvait emporter. Il n’oublia
pas d’acquérir un rasoir ainsi que des ciseaux, et, quand il eut payé le
tout, il lui restait en espèces la valeur de deux peaux de renards
argentés.
Il quitta Chippewyan la nuit même, et, à la clarté d’une lune d’hiver,
il construisit son campement à une douzaine de milles au nord, dans les
parages de Smith Landing.
Il atteignit bientôt le fleuve de l’Esclave, et pendant des semaines il
voyagea lentement mais régulièrement sur des raquettes dans la direction
du Nord. Il évita le Fort et la ville de Smith et prit la direction de
l’Ouest avant d’arriver au Fort Résolution. C’est au mois d’avril qu’il
passa au Fort de la rivière Hay, là où ce cours d’eau se déverse dans le
lac du Grand-Esclave. Jusqu’à la débâcle, il travailla à la rivière Hay.
Il partit sur le Mackenzie dans une pirogue dès que le fleuve fut
navigable. Ce ne fut que tard, en juin, qu’il contourna le Liard, en le
remontant, pour se rendre vers le Nahani du Sud.
--Vous vous dirigerez tout droit entre les sources du Nahani du Sud et
du Nahani du Nord, lui avait dit Marette. C’est là que vous trouverez le
Pays du Soufre; au delà de ce pays s’étend la Vallée du Silence.
Quand il arriva aux confins du Pays du Soufre et qu’il y établit son
campement, il fut déjà incommodé par une odeur âcre. La lune se levait,
et il vit ce monde désolé à travers les vapeurs d’une fumée jaune. A
l’aurore il poursuivit sa route.
Il traversa de vastes marais, desquels s’échappaient des nuages
sulfureux. Mille après mille, il s’enfonça dans ce pays qui devenait de
plus en plus une contrée de mort, un enfer perdu. On voyait des arbustes
sur lesquels ne poussait aucun fruit, des forêts et des marécages où ne
vivait aucune créature animale.
C’était un pays d’eau sans poissons, d’air sans oiseaux, d’arbres sans
fruits, un pays fumant et nauséabond, plongé dans le calme de la mort.
Kent y devint jaune. Ses vêtements, sa pirogue, ses mains, tout
jaunissait. Il ne pouvait chasser de sa bouche l’immonde goût du soufre.
Il continua cependant à se diriger tout droit vers l’Ouest, à l’aide de
la boussole qu’un certain Gowen lui avait donnée à la rivière Hay. Même
cette boussole jaunissait dans sa poche. Il lui était impossible de
manger, et il ne but que deux fois de l’eau de sa gourde.
Et Marette avait fait jadis ce voyage!... Il ne cessait de se le
répéter. C’était le chemin secret pour entrer et sortir de son monde
caché, cette région maudite, ce pays interdit à l’Indien et au Blanc. Il
lui était pénible de penser qu’elle avait suivi cette route, respiré cet
air dont il suffoquait par moment et qui plus d’une fois lui avait donné
des nausées au point de le rendre malade. Il marchait désespérément, ne
sentant ni la fatigue, ni la tiédeur de l’humidité environnante.
La nuit vint, et la lune se leva, éclairant d’une clarté morbide ce
monde malsain dans lequel il était plongé. Il s’allongea dans le fond de
sa pirogue, se couvrit la figure de son vêtement de caribou et essaya de
dormir. Ce fut en vain. Il se leva avant l’aube et consulta sa boussole
à la lueur d’allumettes. Pendant toute la journée, il n’essaya pas de
manger, mais à la tombée, de la nuit, l’air se fit plus respirable. Il
fraya son chemin à la clarté de la lune, déjà vive. Et enfin, durant une
pause, il entendit devant lui, dans le lointain, le hurlement d’un loup.
Il cria de joie. La brise de l’ouest lui amena un air qu’il aspira avec
la même jouissance qu’éprouve un homme altéré rencontrant une source
dans le désert. Il ne regarda plus sa boussole, mais il se dirigea
hardiment vers l’endroit d’où venait cet air frais. Une heure plus tard,
il remarqua qu’il pagayait contre un léger courant; il en goûta l’eau et
s’aperçut qu’elle n’avait qu’un très léger goût de soufre. A minuit
l’eau était fraîche et limpide. Il aborda une rive couverte de sable et
de galets, se déshabilla et se lava avec une immense satisfaction.
Abandonnant sa vieille chemise et son vieux pantalon de trappeur, il
revêtit un costume qu’il avait conservé dans son sac. Puis il
construisit un feu et mangea pour la première fois depuis deux jours.
Le lendemain matin, il grimpa sur un grand sapin et observa la région
environnante. A l’ouest s’étendait un pays bas et vaste entouré de
collines, sur une distance de quinze à vingt milles. Au delà s’élevaient
les pics neigeux des Montagnes Rocheuses. Il se rasa, coupa ses cheveux
et continua sa route.
Cette nuit-là, il ne campa que lorsqu’il lui fut impossible de conduire
sa pirogue plus loin. Le cours d’eau était devenu étroit comme un
ruisseau. A cet endroit Kent se trouvait entre les premiers contreforts
verdoyants des collines. A l’aube, il dissimula sa pirogue entre les
roseaux et se mit en route, sac au dos.
Pendant une semaine, il avança lentement vers l’Ouest. Le pays était
splendide, mais inhabité. Les collines se muaient en montagnes: il crut
se trouver devant les monts Campbell. Il se rendit ainsi compte que
depuis le Pays du Soufre, il avait suivi une bonne piste. Il marcha
cependant huit jours sans rencontrer la moindre trace d’un être vivant.
Enfin il tomba sur les restes d’un feu de campement, un feu qui avait
brûlé toute une nuit, alimenté par de grosses branches coupées à coups
de hache. A ces signes, il reconnut la main d’un blanc.
Le dixième jour, il arriva à la pente occidentale de la première chaîne
de montagnes.
Devant ses yeux s’étalait une des plus magnifiques vallées qu’il eût
jamais contemplées. C’était plutôt une large plaine. Au delà, à une
distance de cinquante milles, s’élevaient les sommets majestueux des
plus hautes montagnes du Yukon. Comment donc, dans une région aussi
vaste, parviendrait-il à découvrir l’endroit qu’il cherchait?
Il espérait toujours croiser des Blancs ou des Indiens qui auraient pu
le renseigner.
Il traversa lentement cette plaine immense, d’une riche végétation,
couverte de fleurs, un vrai paradis de chasseur. Il se disait que peu de
chasseurs étaient venus si loin. Du reste aucun ne s’était aventuré dans
le Pays du Soufre, qui figurait sur sa carte comme un espace désertique.
Les montagnes du Yukon, qui se dressaient devant lui, formaient une
muraille infranchissable, hérissée de pics couverts de neige, dominant
les nuages comme de formidables chiens de garde. Il savait que derrière
ces montagnes coulaient les grands fleuves du versant occidental,
s’étendaient la ville de Dawson, le Pays de l’Or et de la Civilisation,
tandis qu’ici régnait l’imposant silence d’un paradis que l’homme ne
soupçonnait pas.
Il ne se servait plus de sa boussole, mais il se guidait sur un groupe
formé de trois pics géants. Il tenait sans cesse les yeux fixés sur le
plus haut de ces pics, qui le fascinait et semblait représenter le
gardien de la vallée depuis des millions d’années. Il le surnomma «le
Gardien». Cette appellation lui devint familière, tandis qu’il
continuait sa route. La première nuit qu’il campa dans la vallée, il vit
la lune se coucher derrière le géant.
Une voix, au fond de lui-même, ne cessait de lui répéter que le beau pic
était le gardien de Marette. Elle l’avait sans doute regardé des
milliers et des milliers de fois, comme lui-même à cette heure; car si
sa demeure était bien de ce côté de la chaîne des Campbell, Marette ne
pouvait manquer de l’apercevoir. Il était visible de cent milles de
distance.
Le second jour, Kent découvrit à l’ensemble des trois pics une nouvelle
forme. Tandis que les contours des deux moins grands devenaient plus
précis, le plus haut ressemblait à un puissant château. Un peu plus
tard, sous la lumière de la lune, avant que le brouillard l’eût envahi,
«le Gardien» prit l’aspect d’une colossale tête humaine, tournée vers le
sud.
Le lendemain, à l’aube, Kent fut encore plus frappé par l’aspect de
cette tête, une tête qui aurait été taillée par des mains de géants. Les
deux autres pics eurent bientôt, eux aussi, semblable aspect. La tête
formée par l’un regardait le Nord; celle que figurait l’autre faisait
face à la vallée. Le cœur de Kent palpita: «Voilà les Hommes
Silencieux», murmura-t-il.
Ces mots qui convenaient si bien au spectacle qu’il avait sous les yeux,
inondaient son âme. «La Vallée des Hommes Silencieux!... La Vallée du
Silence!» répétait-il en regardant les trois têtes colossales, dressées
vers le ciel. Quelque part auprès d’elles, sous elles, à droite ou à
gauche, était cachée la vallée de Marette.
En poursuivant sa route, Kent se sentait pénétré par une joie, subtile
d’abord, mais qui devint parfois intense au point de lui faire oublier
sa douleur; et à ces moments, il lui semblait que Marette était là,
attendant son arrivée pour lui souhaiter la bienvenue. Mais les scènes
tragiques de la Chute de la Mort passaient devant ses yeux et lui
faisaient penser que les trois têtes attendaient--et attendraient
toujours en vain--le retour de la disparue.
Lorsque le soleil se coucha, la tête tournée du côté de la vallée sembla
s’animer pour poser à Kent cette angoissante question:
--Où est-elle?...
Kent eut une longue insomnie.
S’étant remis en marche dès la jointe du jour, il arriva d’assez bonne
heure au pied des premiers contreforts de la chaîne. Il gravit le
premier avec ardeur. A midi, il en avait atteint le sommet.
Une nouvelle vallée venait de lui apparaître: il fut convaincu que
c’était la Vallée du Silence.
D’un côté, à une distance de trois ou quatre milles, partait l’énorme
montagne dont la cime dominait les vertes prairies. D’un autre, vers le
sud, Kent pouvait voir, sous la lumière crue du soleil, le miroitement
de petits ruisseaux et de lacs minuscules ainsi que les riches couleurs
et les taches sombres des cèdres, des sapins et des balsamiers, comme
d’immenses tapis de velours. Au Nord, la montagne qu’il venait de gravir
se prolongeait à trois ou quatre milles de là par une vaste courbe qui
masquait une partie de la vallée.
Il se dirigea ce de côté, après avoir pris quelque repos.
Il était quatre heures lorsqu’il parvint au coude de la vallée. Il
découvrit alors une cuvette géante, creusée dans les montagnes
environnantes, une cuvette de deux milles de diamètre.
Tout d’abord, il ne distingua aucun détail de ce paysage; mais avant
qu’il se fût appliqué à l’examiner attentivement, l’aboiement sonore
d’un chien lui parvint et le fit longuement tressaillir.
La vapeur chaude et dorée qui précède le coucher du soleil dans les
montagnes s’amassait entre lui et la vallée. Pourtant, à travers cette
brume, il put discerner quelques bâtiments et un enclos, tout près d’un
lac minuscule d’où s’échappait un petit ruisseau scintillant. Mais il ne
vit autour aucun signe de vie.
Soudain, il eut la conviction de se trouver devant la Vallée du Silence.
Sans chercher un chemin, sans s’inquiéter du temps ou de la distance, il
commença à descendre la pente.
Il essayait de se représenter la maison de Marette. Il lui semblait
qu’elle lui appartenait, cette maison, ou du moins qu’il en faisait
partie, qu’en y entrant il atteignait son lieu de repos, un dernier
refuge, son propre foyer. On allait lui faire un cordial accueil... Il
pressa le pas au point d’en être essoufflé. Le soleil sombrait derrière
les pics géants.
Il était sept heures quand il arriva à la plaine. Poursuivant sa route
dans l’obscurité, il aperçut quelques lumières disséminées entre de
sombres masses d’arbres.
Il ne sentait pas la fatigue de sa longue marche. D’un pas alerte, il se
dirigeait vers une des lumières, celle d’une large fenêtre dont il ne
tarda pas à distinguer les multiples carreaux. Il aurait voulu courir,
mais quelque chose l’arrêta net.
Il lui sembla que son cœur était monté dans sa gorge et l’étreignait
jusqu’à l’étouffer.
C’était une voix d’homme qu’il venait d’entendre appelant dans l’ombre:
«Marette! Marette!».
Kent se mit à trembler; il crut qu’il devenait fou. La voix appela de
nouveau: «Marette! Marette!»
Cette voix était bien réelle: l’air en vibrait réellement, elle
éveillait au loin un écho. Ce fut aussi un écho qu’elle éveilla en Kent,
qui lui-même se mit à crier: «Marette! Marette!»
Malgré le tremblement de ses genoux, il se mit à courir. Dans le
brouillard, deux formes se dessinèrent devant la clarté de la fenêtre.
Elles étaient comme hésitantes. Kent appela encore, et elles se
dirigèrent vers lui. Il chancela, en répétant le même nom d’une voix
affaiblie. Une voix féminine lui répondit et une des deux personnes se
précipita à sa rencontre.
Ils n’étaient plus maintenant qu’à trois pas l’un de l’autre; leurs yeux
se rencontrèrent. Mais ils furent, dans l’instant même, privés de tout
mouvement, sidérés par le miracle que permettait un Dieu grand et
miséricordieux: leur résurrection.
Avec effort, Kent ouvrit ses bras, Marette s’y jeta avec abandon.
L’autre personne, arrivant alors, les trouva agenouillés et serrés dans
les bras l’un de l’autre. Kent, relevant la tête, reconnut Sandy Mac
Trigger, celui dont il avait sauvé la vie à Athabasca Landing.
CHAPITRE XXV
SUR LE SEUIL
Kent n’aurait su dire après combien de temps son esprit s’adapta à la
réalité. Une minute, une heure peut-être... Toute la force vitale de son
être s’était concentrée dans cette pensée: la morte était revenue à la
vie. Marette Radisson était dans ses bras; c’était bien elle, palpitante
de vie, sa Marette bien-aimée, celle dont il était venu chercher ici
l’ombre. Elle était là contre lui.
Il venait d’apercevoir le visage de Mac Trigger, telle une image sur
l’écran. Mais pour l’instant, cela n’ajoutait rien à sa pensée; sa tête
retomba sur sa poitrine. Si la vallée avait retenti du plus bruyant
fracas, il n’eût entendu que cette petite voix, brisée de sanglots, qui
répétait tout contre son oreille:
«Jim... Jim... Jim...»
Seul, Mac Trigger, à la lueur des étoiles qui commençaient à se montrer,
se rendait sainement compte du merveilleux événement qui venait de se
produire.
Enfin, Kent entendit la joyeuse voix de Mac Trigger qui insistait pour
se faire entendre, et il sentit la douce pression de la main posée sur
son épaule. Il se releva, tenant toujours dans ses bras Marette,
haletante et brisée d’émotion. Il ne pouvait parler, et ce fut en
trébuchant qu’il s’approcha de la maison.
Mac Trigger, qui marchait à côté de Marette, ouvrit la porte de sa
demeure, et ils se trouvèrent tous trois sous la lumière de la lampe.
La pièce où ils entrèrent était vaste et d’aspect étrange. Les deux
amants étaient demeurés jusque-là pressés l’un contre l’autre, comme
pour résister au doute, comme si leur contact pouvait seul les maintenir
dans l’idée qu’ils s’étaient vraiment retrouvés, qu’ils s’appartenaient
bien mutuellement. Mais quand ils cessèrent de se tenir embrassés, le
doute et l’émotion craintive qu’ils éprouvaient au fond d’eux-mêmes se
transformèrent, dans la lumière de la pièce, en une magnifique
certitude.
Ils existaient donc tous deux, et l’un pour l’autre!