agrandis étaient comme des lacs violets et calmes, presque noirs à la
clarté de la lampe. Sa chevelure, très relevée, faisait ressortir la
pâleur extrême de son visage. Comme elle portait une main tremblante à
sa gorge, Kent fut douloureusement frappé de la maigreur de cette main.
L’espace d’une seconde, Marette fut reprise par cette crainte
subconsciente que ce ne fût point Kent qui se tenait là devant elle.
Mais aussitôt elle sourit, ouvrit doucement les bras et les tendit vers
lui. Alors son sourire s’évanouit, et ayant serré de toutes ses forces
ses bras autour du cou de Kent, elle laissa tomber sa tête sur la
poitrine de son ami, comme écrasée sous le poids du bonheur.
Kent regarda Mac Trigger.
A ses côtés se tenait une femme aux cheveux noirs, aux yeux sombres,
qui, une main appuyée sur le bras de Mac Trigger, souriait avec quelque
mélancolie. Kent comprit qu’elle était l’épouse de Trigger.
Elle s’approcha.
--Mieux vaut que je l’emmène maintenant, M’sieu, dit-elle. Malcolm vous
racontera tout. Un peu plus tard vous pourrez la revoir.
Elle avait la voix lente et douce. En l’entendant, Marette leva la tête,
et ses deux mains pressèrent les joues de Kent à qui elle murmura:
--Embrasse-moi, Jim... mon Jim... Embrasse-moi!
CHAPITRE XXVI
LA VENGEANCE DE DONALD
Lorsque Kent et Mac Trigger se trouvèrent seuls, ils se serrèrent
vigoureusement la main. Ils avaient bravé la mort l’un pour l’autre; ils
n’y firent aucune allusion. Mais, par la vibrante pression de leurs
doigts et leurs regards plongeant l’un dans l’autre, ils exprimèrent ce
qu’aucune parole n’aurait su mieux rendre: l’inaltérable force de leurs
sentiments fraternels.
La première question que voulut poser Kent concernait la santé de
Marette. Mac Trigger devina tout de suite les craintes de son ami. Il
sourit légèrement d’un sourire heureux, tandis qu’il regardait la porte
par laquelle étaient sorties Marette et sa femme.
--Dieu merci, vous êtes arrivé à temps, dit-il. Elle croyait que vous
vous étiez noyé, et elle en serait morte, j’en suis sûr. Nous avons dû
la surveiller la nuit, elle sortait pour errer dans la vallée. Elle
disait qu’elle vous cherchait. Et tenez, précisément, ce soir quand vous
m’avez entendu l’appeler, elle venait de partir.
En entendant ces mots, Kent fut profondément ému. Il pensa: «Je
comprends maintenant: c’est sa pensée qui m’attirait ici».
--Ma femme et moi, reprit Mac Trigger, avons traversé de bien cruels
moments, car nous la voyions dépérir. Mais enfin vous voilà. Vous aussi,
vous avez dû la croire morte jusqu’au moment où O’Connor vous a appris
ce qui est arrivé.
--O’Connor! s’exclama Kent.
--Vous n’avez pas rencontré O’Connor au Fort-Simpson? dit Mac Trigger,
vivement étonné. Mais alors vous croyiez toujours que Marette était
morte!... Qui vous a poussé à venir ici?
--Moi-même, pour trouver une consolation suprême dans cette vallée
qu’elle aimait tant, pour vivre encore avec sa pensée.
L’exaltation avec laquelle Kent prononça ces paroles empêcha Mac Trigger
de rester incrédule et lui fit éprouver une exaltation semblable.
--Voilà pourquoi vous étiez si émus tous deux, mes braves cœurs, dit-il
en écartant les bras comme s’il voyait encore Kent et Manette se
précipitant l’un vers l’autre.
--Comment a-t-elle échappé à la mort? demanda Kent.
--Une branche d’arbre l’a portée au delà de la Chute. Elle vous a
cherché tout le lendemain, et le surlendemain encore, avec l’aide
d’O’Connor.
--O’Connor! Mais il était déjà parti pour Fort-Simpson depuis plusieurs
jours! Comment se trouvait-il là?
--En effet, tout cela doit vous paraître étrange. Mais asseyons-nous.
Procédons avec ordre, Kent, dit Mac Trigger en indiquant un siège à son
ami et en s’asseyant lui-même. Laissez-moi d’abord vous interroger pour
que je sache ce que vous ignorez. J’achèverai de vous mettre au courant.
--Je ne sais rien. Je me suis tenu caché pour éviter la police. J’avais
vécu dans la forêt, et c’est grâce aux indications que m’avait données
jadis Marette que j’ai pu trouver mon chemin jusqu’ici.
--Vous avez donc vécu plus d’un an dans l’inquiétude, mon pauvre ami.
Mais on ne vous poursuivait plus, Kent. Le lendemain même de votre
fuite, tout le Landing connaissait quel était le meurtrier de Kedsty.
--Oh! j’aurais dû m’en douter, s’écria Kent. Oui, O’Connor m’avait bien
dit qu’il se déroberait à l’ordre que lui avait donné Kedsty. Il se
méfiait de notre chef... O’Connor!... O’Connor l’a tué!... Mais, c’est
impossible, il ne l’aurait pas frappé par derrière. Il ne se serait pas
rendu coupable d’une lâcheté.
Mac Trigger sursauta à ce mot.
--Vous ne savez donc rien? dit-il, d’une voix sourde. J’aurais préféré
de ne pas être obligé de tout vous dire moi-même... Et cependant, oui,
il vaut mieux que ce soit moi. Ce n’est pas à Marette à vous apprendre
tout cela, ni à elle ni à personne: c’est à moi.
Il se leva, prit sur la cheminée une photographie et la montra à Kent en
se rasseyant lourdement.
--Mon frère, dit-il. Je l’aimais. Nous étions des inséparables depuis
quarante ans. Marette appartenait autant à lui qu’à moi. Cette
photographie date de l’époque où nous étions redevenus presque heureux.
Le visage d’un honnête homme, n’est-ce pas, Kent, une belle physionomie
ouverte, la droiture même, un cœur d’or, rien d’un lâche. Ah! certes
non...
Il alla replacer le portrait sur la cheminée et vint s’asseoir à côté de
Kent.
--C’est lui... qui a tué John Barkley, dit-il d’une voix bourrue, et
c’est lui aussi qui a tué Kedsty.
Il n’aperçut pas le geste d’étonnement et de réprobation qui échappa à
Kent, car il s’était retourné vers la cheminée pour jeter un nouveau
regard à la photographie. Il toussota, et, sans plus hésiter, il reprit:
--C’est une triste histoire, Kent, avec des dessous horribles. Si ce
n’était pas à cause de Marette, je n’entrerais dans aucun détail, car je
n’aime pas à me remémorer tout cela. Je n’étais pas encore marié; mais
mon frère, qui avait dix ans de plus que moi, venait, lui, de prendre
femme. Il adorait son épouse. Quant à Marie, elle aimait Donald, comme
Marette vous aime. Nous venions d’arriver dans la région montagneuse de
Bonanza, à cette époque très peu fréquentée. Un matin nous laissâmes
Marie dans notre cabane. Je dois vous dire que je vivais avec eux. Nous
la laissâmes parce que nous devions aller chasser assez loin et qu’il
faisait un temps affreux. Ce que nous vîmes à notre retour fut
épouvantable. Des hommes blancs,--je ne dis pas des Indiens, Kent, des
hommes blancs, des soi-disant civilisés,--trouvant Marie seule, en
firent leur jouet... Oh! les ignobles créatures... Marie, qui deux jours
après fut emportée par la fièvre, délirait de honte. Elle nous apprit ce
qui était arrivé. Nous nous lançâmes à la poursuite des trois brutes qui
nous échappèrent grâce à une tempête de neige. Il nous fut, en effet,
impossible de suivre leurs traces.
Deux ans plus tard, Donald parvint à trouver un des trois coquins, à
Dawson, par un pur hasard. On peut dire que l’imbécile se dénonça
lui-même en racontant son exploit sous forme déguisée, à un groupe de
chenapans avec lesquels il buvait du whisky. Donald l’entendit. C’était
à l’auberge du vieux Smith. Il suivit le misérable, et, avant de le
tuer, il lui fit avouer le nom des deux autres. Vous avez deviné quels
étaient les deux autres, Kent, n’est-ce pas! C’étaient John Barkley et
Kedsty.
Après un soupir rageur, Mac Trigger poursuivit son récit d’une façon
plus calme.
--Nous nous mîmes à les chercher; mais John Barkley, qui faisait le
commerce de bois, avait quitté la région, et Kedsty, qui avait sans
doute d’autres méfaits sur la conscience, disparut aussi.
«Vous savez, reprit Mac Trigger, qu’il s’était enrôlé dans la police de
New-York. Nous l’ignorions alors. Il nous arriva de New-York quand on le
nomma, il y a deux ans, inspecteur du Landing. Dans ces conditions, nos
recherches devaient demeurer vaines. Donald, rongé par son chagrin,
vieillissait plus vite que moi. Je me rendis compte qu’il était possédé
par une étrange folie, car, sans nous en avertir, il disparaissait de
longs mois, toujours à la poursuite des deux misérables. Mais, ici, il
faut que je vous parle de Marette pour que vous sachiez bien comment
elle se trouve mêlée à cette triste affaire.
«C’est au milieu de l’hiver, durant un de nos voyages, que nous la
trouvâmes au moment où elle venait de perdre son père et sa mère. Vous
avez entendu parler de l’épidémie de variole qui fit tant de ravages
dans le Nahani du Sud: Pierre Radisson et sa femme Andrée en furent
victimes. Donald et moi prîmes leur fille Marette.
Nous l’avons tout de suite adorée, cette enfant. Donald la chérissait
comme sa propre fille. J’espérais que cet amour calmerait sa soif de
vengeance. En nous avançant dans l’Est, nous découvrîmes la merveilleuse
Vallée du Silence. Nous y construisîmes notre maison. L’oubli paraissait
venir. Je me mariai à une femme qui se prit d’affection pour Marette.
Elle me donna deux beaux enfants. Nous étions très heureux, Kent, trop
heureux. Mes enfants moururent et nous reportâmes tout notre attachement
sur Marette. Ma femme, qui est la fille d’un missionnaire, était très
capable de faire l’éducation de Marette. Vous verrez que c’est plein de
livres et de cahiers de musique ici. Ah! nos belles soirées...
Trigger hocha la tête en soupirant et reprit:
--Cependant Donald n’était pas guéri. Le désir de la vengeance le
travaillait toujours. Une manie s’y mêla: «La folie des grandeurs»,
comme disent les médecins. Il voulut envoyer Marette dans le premier
pensionnat de Montréal. Mon frère, si modeste jadis, rêvait pour Marette
une vie somptueuse. Marette, partie, se désolait dans son nouveau
milieu. Je le devinais bien au ton de ses lettres. Quatre ans passèrent.
Elle était excédée de la vie qu’elle passait là-bas. Je décidai mon
frère à aller la reprendre. Nous nous rendîmes donc tous deux à
Montréal; et là Donald apprit que John Barkley et Kedsty étaient à
Athabasca Landing. Ce ne fut pas de la colère qu’il éprouva, mais de la
frénésie.
Mon frère n’était donc plus maître de lui. J’essayai de lui expliquer
qu’il valait mieux laisser agir la justice. Nous avions en main des
preuves irréfutables, l’attestation de nombreuses personnes. La richesse
et l’influence des deux misérables ne pouvaient les mettre à l’abri du
châtiment légal. Mais mon frère n’avait qu’une idée dans sa pauvre
cervelle de malade: tuer, tuer, tuer. Il nous échappa. Je n’avais qu’un
devoir: me mettre en route aussitôt, rattraper l’avance que Donald avait
prise et faire arrêter les deux coquins. Je partis donc. Marette voulut
à toute force m’accompagner.
Vous savez maintenant que j’arrivai trop tard, puisque mon frère s’était
vengé de John Barkley. Mon arrivée inopinée, une certaine ressemblance
avec Donald qu’on avait vu rôder autour de la maison de Barkley, des
renseignements que je pris maladroitement, tout cela fit qu’on me
suspecta et qu’on m’arrêta.
Je me gardai bien de me disculper sur le moment, car, me trouvant sous
les verrous, entre les mains de Kedsty, qui sait si l’inspecteur
n’aurait pas imaginé un moyen expéditif de me faire taire pour
toujours... Je me réservais de tout apprendre à mon avocat. Mais Marette
m’avait devancé, comme je vais vous l’apprendre.
Kedsty savait pertinemment qui était le meurtrier de Barkley. Il ne
pouvait donc croire à votre généreux mensonge qui me rendait la liberté.
Trigger prit une main de Kent et la serra avec force.
--Oui, mon cher Kent, vous n’avez pas craint de faire de faux aveux pour
me payer d’un misérable petit service que je vous avais rendu autrefois.
Dès que je fus relâché, je me mis à la recherche de mon frère et Marette
imposa sa présence à Kedsty. Elle s’installa chez lui pour guetter, lui
dit-elle, l’arrivée de Donald. Quand on a su toute l’affaire au Landing,
cela a paru invraisemblable. Vous-même vous n’y croiriez pas, si elle ne
vous avait pas conduit dans sa chambre, sous le toit de l’inspecteur.
Comment cette petite volontaire sut-elle maîtriser l’homme qu’était
Kedsty? C’est ce qu’elle vous apprendra elle-même en détail.
--Cela me semble en effet incroyable, dit Kent. En demeurant chez
Kedsty, elle empirait la situation: car, à moins de ne jamais quitter
Kedsty d’une minute, elle ne pouvait empêcher votre frère de le tuer.
--Sans doute, mais elle voulait être là, au moins pour aider Donald à
fuir, si elle n’avait pu l’empêcher de se venger.
--Elle devenait alors sa complice aux yeux de la loi. Et comment
n’a-t-elle pas pensé qu’en avertissant Kedsty, celui-ci se tiendrait sur
ses gardes et pouvait prendre des précautions qui auraient été fatales à
votre frère?
--Il aurait fallu pour cela que Kedsty mît un tiers au courant, ce dont
il n’avait nulle envie... N’empêche que l’acte de Marette était
illogique et plein de risques. Une idée pareille ne viendrait qu’à une
femme dans un premier élan irréfléchi; elle ne réussirait qu’avec un
homme se sentant aux abois, ce qui était le cas de Kedsty. Le fait est
qu’il s’y est soumis dans son trouble. Marette alla vous voir à
l’infirmerie, elle vous aima, et cela l’ancra davantage dans son idée.
Comme prix de son silence, elle exigea de Kedsty votre liberté. Mais, à
cette demande, il entra en fureur. Il pensa que s’il vous libérait vous
chercheriez à démêler la vérité, ce qui aurait été sa perte. Lui aussi
perdait la raison, il me semble, car il dit à Marette qu’il aimait mieux
être pendu que vous libérer.
--Je m’en suis douté, dit Kent avec un rire amer. Et moi qui avais
toujours considéré Kedsty auparavant comme le plus loyal des hommes!
--Il n’y avait pas de pire hypocrite... Je ne m’en ferai pas un
mérite--c’est tout naturel--je m’inquiétais moi aussi de votre sort. Je
voulais me concerter avec Marette pour obtenir votre mise en liberté. Je
lui fis tenir un billet pour lui donner un rendez-vous. Mais Kedsty la
surveillait encore étroitement à ce moment. Il la suivit et l’empêcha de
s’embarquer. Vous savez qu’il a failli tuer Mooie d’un coup de canne
plombée. Un coup de canne qui a fait de Mooie notre plus précieux
auxiliaire.
En ne voyant pas venir Marette, je fus pris de la plus vive inquiétude,
mais elle ne tarda pas à m’envoyer un billet: «Je vais obtenir que
Kedsty fasse partir Kent avec la brigade Lassalle. Va l’attendre à
Port-Pré. Vous reviendrez ensuite tous deux pour faire arrêter Kedsty.»
Lorsque vous vous êtes enfui avec elle et que vous vouliez vous réfugier
d’abord dans le marécage au delà de la Chute, elle vous laissait dire,
mais si le canot de la police ne vous avait pas rejoints, c’est à
Port-Pré qu’elle vous eût conduit, puisque je vous y attendais.
--Je comprends maintenant, dit Kent, pourquoi elle ne voulait me révéler
son secret qu’au moment où nous serions en sûreté. Elle craignait que je
ne la laisserais pas s’accuser.
--Elle se méfiait à cause de votre générosité même... Elle n’a pu
empêcher Donald d’accomplir sa vengeance, en pleine nuit, durant
l’orage. Il s’est vengé d’une manière qu’il faut excuser. Kent, vous ne
le jugez pas un lâche?
--Oh! non, Trigger. Mais comment a-t-on tout découvert?
--Attendez... Marette, éveillée par le bruit de la porte que Donald
refermait avec fracas en s’enfuyant, descendit de sa chambre. Elle
vit... ce qu’elle n’avait pu éviter. Mon frère s’était introduit dans la
maison avec tant de précautions qu’il avait trompé la surveillance de
Mooie; car Mooie avait promis de veiller sur vous deux cette nuit-là.
Marette l’appela. Elle lui dit d’essayer de trouver mon frère. S’il le
rencontrait, il devait l’avertir de se rendre aussitôt chez le shérif de
Port-Pré. Mooie n’eut pas de peine, hélas, à trouver Donald. Il le
découvrit, le matin même, expirant à la lisière d’un bois de peupliers.
Donald râlait... un transport au cerveau sans doute... Ah, le
malheureux!
Mac Trigger se tut quelques secondes, regardant encore la photographie
sur la cheminée.
--Mooie dissimula le corps de Donald sous des branches, et, comme vous
pensez bien, il alla tout de suite informer «Doigts-Sales».
«Doigts-Sales» soupçonnait la vérité d’après ce que lui avait dit
Marette qui avait cru cependant devoir lui taire notre secret de
famille. Si elle n’avait pas eu ce scrupule, rien de tout cela ne serait
arrivé. «Doigts-Sales» aurait tout de suite agi légalement, il aurait
obtenu à temps l’arrestation de Kedsty, on vous aurait tout de suite
délivré.
«Mais Marette vous aime passionnément. Elle voulait tout tenter avant de
se décider à révéler une chose si pénible pour nous tous. Enfin, Kent,
elle a agi, non comme une personne sensée, mais comme un cœur aveugle;
elle n’a écouté que son cœur. Vous ne pouvez lui en vouloir, n’est-ce
pas?
--Mais, Trigger, quelle idée! A la place de Marette j’aurais agi comme
elle, dit Kent avec véhémence.
--Je vous disais donc que «Doigts-Sales» soupçonnait la vérité à
certaines paroles qu’il avait arrachées à Marette. Il n’hésita pas à
agir ouvertement. Il se rendit à la caserne pour avertir la police que
Mooie avait découvrit le corps de mon frère. Il était midi quand il y
arriva. Le canot-automobile était déjà parti à votre poursuite. Sur le
corps de Donald, on trouva des papiers qui vous disculpaient en révélant
le vieux drame et sa dernière conséquence: mais ils servirent d’abord à
disculper O’Connor.
--Comment donc! s’écria Kent. Ils ont donc accusé O’Connor, lui aussi?
--Oui, et ils pouvaient fort bien l’accuser parce que O’Connor était
arrivé juste après la mort de Kedsty, alors qu’il aurait dû être en
route pour Fort-Simpson, comme il en avait reçu l’ordre. Cela parut
louche, d’autant plus qu’à son départ il avait tenu sur son chef des
propos imprudents. Voilà un ami, Kent, un véritable ami. Il avait
désobéi pour veiller sur vous, probablement pour vous faire évader.
«Il prit aussitôt une des meilleures pirogues de Crossen, et je vous
assure qu’il dut refuser bien des concours. Cent bons bras se mirent à
sa disposition pour aller à votre secours. On vous aimait là-bas, Kent.
Même le vieux Pelly s’offrait.
--Pelly! s’exclama Kent.
Oui, celui-là aussi; même celui-là. Mais O’Connor ne prit que Mooie,
Kinoo, Fonte et cinq autres gaillards, une rude équipe. Ils voulaient
éviter un malheur. Ils ne pensaient pas qu’ils pourraient rejoindre le
canot-automobile avant la Chute, mais ils supposaient que le canot vous
rattraperait un peu au delà et que vous seriez homme à tenter le coup de
feu plutôt que de vous rendre. Le canot remontait le fleuve lorsqu’ils
le rencontrèrent. On leur apprit la catastrophe, mais O’Connor ne
désespéra pas de votre sort, vous sachant hardi comme vous êtes. Il
rencontra Marette à demi folle sur la berge. Ils vous cherchèrent
longtemps. Puis O’Connor m’amena Marette à Port-Pré, plutôt le corps de
Marette, car la pauvre enfant était sans âme.
Et voilà, Kent, tout ce que j’avais à vous apprendre; elle vous dira le
reste.
CHAPITRE XXVII
A LA LUEUR DES ÉTOILES
Le silence qui suivit les révélations de Mac Trigger fut interrompu par
Anne. Elle venait proposer à Kent de se restaurer.
--Volontiers, dit Kent. Mais comment va Marette maintenant?
Anne lui répondit évasivement, tandis que, d’une main active, elle
disposait sur la table un copieux repas.
Kent témoigna d’un vif appétit, car il n’avait plus rien mangé depuis de
longues heures. Mais il s’étonna de l’air d’insouciance avec lequel la
femme de Trigger écarta les questions qu’il posa encore sur l’état de
Marette. Elle avait cependant un bon regard sympathique et le sourire de
satisfaction qui éclairait son visage n’exprimait rien d’égoïste.
--N’avez-vous plus faim, M’sieu? demanda-t-elle à Kent qui venait
d’écarter son assiette.
--Non, merci.
--Bien sûr?
--C’est la vérité.
--Alors je puis vous dire maintenant comment va Marette. Elle est tout à
fait remise; elle vous attend avec la plus vive impatience. Je l’ai
empêchée de revenir tout de suite ici. Voulez-vous que nous allions la
voir?
Mac Trigger demeura silencieusement assis dans la grande salle, tandis
que sa femme s’éloignait, suivie de Kent.
Kent trouva Marette dans une pièce voisine. Elle n’était plus la même.
Ses lèvres étaient rouges et brûlantes de l’ardeur qu’y avait amenée
l’amour. C’était son heure de triomphe: de nouveau le flux de la vie
circulait dans son corps, brillait dans ses yeux.
Anne Mac Trigger s’était aussitôt éclipsée pour rejoindre son mari. Elle
le trouva debout devant la fenêtre qu’il venait d’ouvrir.
--Malcolm, lui dit-elle tendrement, ils sont heureux.
Mac Trigger passa son bras sur l’épaule d’Anne, l’attira contre lui, et
le vieux couple écouta longtemps le murmure que faisait, tout près, les
voix des deux amants.
Marette achevait de dire à Kent ce qui s’était passé depuis leur
première rencontre et depuis leur séparation. Il la taquina sur sa
garde-robe si précipitamment abandonnée à Athabasca-Landing, mais il
aperçut une expression de tristesse dans le regard de Marette.
--J’avais amené avec moi toute ma défroque mondaine de Montréal pour me
montrer toujours telle que mon père Donald voulait que je fusse, le
pauvre cher homme.
--Vous paraissiez au moins tenir aux petits souliers que vous aviez
emportés dans votre petit paquet. Je vous les rapporte, Marette.
--Vraiment! s’écria-t-elle. Ah oui, à ceux-là, je tenais parce que...
parce que je les avais le jour où j’ai entendu parler de vous pour la
première fois. Je veux les remettre, ce soir, Kent. Donnez-les-moi et
sortons. Je veux vous montrer ma vallée, Jim... votre vallée, la vôtre
et la mienne, à la clarté des étoiles. Pas demain, Jim, mais dès ce
soir, maintenant.
Quelques minutes après, ils marchaient sous le ciel criblé d’étoiles. Le
vent soufflait doucement, frais de la fraîcheur des cimes, et odorant du
parfum des prairies et des fleurs. La couronne de neige qui surmontait
le pic géant produisait l’effet d’une lumière éloignée.
--Je l’ai surnommé «le Gardien», dit Kent à Marette en lui désignant la
haute montagne.
--C’est bien vrai; c’est notre gardien: C’est lui qui vous a guidé,
n’est-ce pas, pour me trouver ici, et c’est lui qui m’a toujours
entretenue dans l’espérance de vous revoir.
A une courbe de la route, elle fit asseoir Kent près d’elle sur une
roche plate.
--Depuis mon enfance, j’ai aimé à venir m’asseoir ici, et j’ai joué à la
même place, grandi en l’aimant, Jim; et j’ai toujours cru, jour et nuit,
qu’il regardait là-bas, vers l’Est, épiant quelque chose qui venait vers
moi. Je comprends maintenant: c’était vous.
Et serrant entre ses doigts, comme autrefois à l’heure du danger, les
pouces de Kent, elle ajouta d’une voix grave:
--C’était surtout «le Gardien» qui m’appelait et m’attirait vers la
maison, lorsque j’étais là-bas, dans la grande ville. Oh! je me sentais
si seule sans lui, dans mes rêves, je le voyais, guettant, guettant sans
cesse et parfois m’appelant. Jim, voyez-vous cette bosse sur son épaule
gauche, comme une grande épaulette?
--Oui, je l’aperçois, dit Kent.
--De l’autre côté, en ligne droite, en partant du point où nous sommes,
à des centaines de milles d’ici, se trouvent la ville de Dawson, le
Yukon, le Grand Pays de l’Or, des hommes et des femmes, et la
civilisation. Père Malcolm et père Donald n’ont jamais trouvé qu’une
piste de ce côté de la montagne. Je l’ai parcourue trois fois pour aller
à Dawson. Mais «le Gardien» tourne le dos à ces choses. J’imagine
parfois qu’il a bâti lui-même ces grands remparts. Quelques hommes ont
pu les franchir. Il est jaloux, il veut que je sois seule ici, avec vous
et avec mes parents.
Kent la tint un moment dans ses bras.
--Lorsque vous serez plus forte, dit-il avec émotion, nous irons
ensemble par ce chemin caché, de l’autre côté du «Gardien», vers Dawson;
car là, sûrement, nous trouverons un pasteur ou un missionnaire.
--Le père de maman Anne est missionnaire, répondit Marette. Il vient
avec sa femme passer quelques jours auprès de nous chaque année.
L’allusion que venait de faire Kent était bien claire, la réponse de
Marette toute évasive. Il ne s’en étonna point, car il y vit une marque
de charmante pudeur.