aussi dans la tasse du lait condensé et du sucre. Il n’en faisait point
usage dans le café, mais il ne l’en avertit point, tant il était
heureux.
Dès qu’ils eurent fini de déjeuner, Marette voulut sortir.
Immobile et silencieuse, elle regarda le monde merveilleux qui les
entourait. La forêt se dressait le long des rives comme une armée
protégeant le monde contre les atteintes de la civilisation. Elle songea
que chaque minute la rapprochait du Grand Nord où elle vivrait avec lui.
--Je suis heureuse... heureuse, murmura-t-elle. Oh! Jim, comme je suis
heureuse!
Elle vint sans hésitation dans ses bras, ses mains caressèrent le visage
de Kent. Elle appuya sa tête sur son épaule, regardant devant elle et
respirant profondément l’air doux et parfumé par l’élixir des forêts.
Sur la rive, un grand élan qui les aperçut soudain sortit bruyamment de
l’eau et, en quelques bonds, se précipita sous le couvert des arbres.
--Avez-vous vu, Jim! s’écria Marette qui commençait à se sentir confuse
d’être dans les bras de Kent. Asseyons-nous. Venez à côté de moi. Vous
ne m’avez jamais dit la raison pour laquelle vous avez voulu sacrifier à
Mac Trigger votre réputation de loyal policier... Vous le connaissiez
donc bien? A mon tour de vous interroger.
--J’avais contracté envers lui une dette, une assez forte dette, même.
--Y a-t-il longtemps?
--Six ans environ. Je n’étais pas encore sergent, mais simple constable.
On m’avait envoyé assez loin vers le Nord à la recherche de quelques
Indiens qui distillaient des racines pour en extraire des boissons
toxiques. Je fus terrassé par une terrible maladie: la mort rouge. Vous
savez qu’on appelle ainsi la petite vérole. J’étais à trois cents milles
de tout lieu habité. L’Indien qui m’accompagnait prit le large dès qu’il
reconnut de quel mal j’étais atteint. J’eus juste le temps de dresser ma
tente et je tombai sur le dos. De bien vilains jours que j’ai passés
ainsi, Marette!
--Et c’est Mac Trigger qui vous a porté secours?
--Oui, c’est lui. Point n’est besoin d’un grand courage pour se battre
contre un homme armé quand vous possédez vous-même un bon fusil. Mais il
faut de l’audace pour affronter la mort sous la forme de cette sale
maladie. Je ne représentais rien pour Mac Trigger; nous ne nous étions
jamais rencontrés auparavant. Il resta sous ma tente jusqu’à ce qu’il
m’eût tiré de ce mauvais pas.
--Est-ce qu’il n’est pas tombé malade lui-même?
--Assez sérieusement.
--Et vous l’avez soigné à votre tour?
--Évidemment. Je lui devais bien cela. Nous nous séparâmes; il allait
vers l’Ouest, je continuais ma route vers le Nord. Le hasard m’a enfin
permis de lui rendre à mon tour un petit service.
--Je savais tout cela, dit Marette d’une voix recueillie.
--Pourquoi donc me le demander? dit-il assez surpris.
--Pour vous entendre, parce que j’aime à vous entendre, répondit-elle
avec un sourire énigmatique.
--Cela a-t-il un rapport avec votre secret?
Elle mit un doigt sur ses lèvres. Pour ne pas céder à la tentation
d’interroger encore Marette, il prit les rames, et, une demi-heure
après, sentant un invincible besoin de repos, il alla s’allonger sur la
couchette, tandis que Marette restait au gouvernail.
CHAPITRE XXI
DE LA COUPE AUX LÈVRES
Les heures de l’après-midi furent pour eux comme un rêve.
Les rives boisées du fleuve devenaient plus imposantes dans le vaste
silence et le calme des pays inhabités. Trois ou quatre fois seulement
ils aperçurent des traces de vie humaine: une barque attachée à la
racine d’un arbre, un campement d’Indiens, des cabanes de trappeurs,
construites à l’entrée de petites clairières.
Ils atteignirent sans danger le passage où le fleuve roule, transformé
en un grand rapide, sur un parcours de plusieurs milles. Là, l’usage des
rames devenait inutile.
Assis côte à côte près de la barre, Kent et Marette devisèrent de leur
passé. Elle voulait connaître les impressions qu’il avait éprouvées au
cours de ses expéditions dans l’extrême-Nord. Il lui en conta
quelques-unes, et lui dit son amour pour la solitude et la grande forêt.
Il remonta aux jours lointains en sa mémoire pour lui retracer son
enfance passée dans une ferme.
Elle l’écoutait et souriait discrètement. Elle aussi lui raconta sa vie
d’écolière; elle lui dit l’immense joie qu’elle ressentait à s’isoler au
cour des forêts et son désir d’y vivre encore. Mais elle n’entra dans
aucun détail de son existence familiale, elle ne lui parla ni de son
père, ni de sa mère, ni de ses frères et sœurs. Cette omission ne
semblait pas affectée, et Kent ne posa aucune question. Il savait que
ces choses étaient parmi celles qu’elle lui apprendrait quand viendrait
l’heure où tout danger serait écarté.
--Songez que j’ai été quatre ans absente de chez nous. Quatre ans, Jim!
Comme cela a été long!
--Et maintenant, nous allons chez vous, Marette.
En réponse, elle prit une main de Kent pour la presser un instant dans
les siennes.
--Je crois que je serais morte, si j’avais été obligée de séjourner plus
longtemps à Montréal, reprit-elle. Il n’y a qu’une chose que j’aimais.
--Quoi donc?
--Les belles roses.
--Et les beaux souliers...
--Taquin! Non, je les déteste.
--Alors, pourquoi en avez-vous une si ample collection?
--On doit toujours être sur ses gardes avec vous. Vous poursuivez
toujours votre enquête. Je me tairai donc, Monsieur.
Et cependant, emportée par le flot de ses souvenirs, elle ne tarda pas à
reprendre ses confidences.
--Non, je ne puis me plaindre de l’accueil qu’on m’a fait à Montréal, à
la villa Maria. On a été gentil avec moi; je pense qu’on m’aimait. Mais
chaque soir, je faisais une prière. Vous savez ce que les Trois Fleuves
sont pour nous autres, gens du Nord. L’Athabasca est la Grand’Mère,
l’Esclave est la Mère et le Mackenzie est la Fille. Au-dessus d’elles
règne toujours la déesse Niska, l’Oie grise. Dans ma prière, je
demandais de pouvoir retourner bientôt vers les Trois Fleuves. A
Montréal, il y avait du monde, du monde partout, des milliers et des
milliers d’indifférents. J’en étais malade, je me sentais terriblement
seule. Je voulais m’en aller. Car il y a en moi du sang de l’Oie Grise,
Jim. J’aime les forêts, et la déesse Niska ne vit pas à Montréal. Son
soleil ne se lève pas là, et sa lune n’est plus la même. Les gens ont
une façon tout autre de vous regarder là-bas, aux Trois Fleuves. Je les
aimais tous.
Certes, Kent était attentif aux paroles de Marette, mais c’était surtout
sa voix qui le ravissait, une voix d’une douceur mélodieuse où entrait
quelque chose de mystérieux: du velours recouvrant de l’acier. Tandis
qu’elle parlait de Niska, l’Oie Grise, la déesse des Trois Fleuves, il
songeait qu’il y avait vraiment en elle l’esprit de cette déesse
intrépide.
--Vous connaissez le grand pays du Soufre au delà du Fort-Simpson, à
l’ouest, entre les deux Nahanis? demanda-t-elle.
--Oui, c’est là que Kilbane et sa patrouille se perdirent. Les Indiens
l’appellent aussi le Pays du Diable, n’est-ce pas?
Elle fit un signe affirmatif.
--On prétend qu’aucun être vivant n’a jamais traversé le Pays du Soufre,
dit-elle. Mais c’est faux: je l’ai traversé. Nous le traverserons
ensemble, Kent. Je vous indiquais hier le chemin qui conduit à la Vallée
du Silence. Ce chemin, nous le ferons tous les deux, Jim.
Ils se regardèrent, les yeux brillants.
Depuis un moment, le canot glissait sur une eau moins rapide.
Kent prit les rames. Il sentit grandir en lui le désir de voir arriver
l’heure où ils quitteraient le fleuve pour entrer sous la forêt.
Il expliqua à Marette la raison pour laquelle ils ne pourraient
continuer indéfiniment à naviguer. Le fleuve était la grande artère par
laquelle se faisait tout le commerce du Nord: il était constamment
surveillé par la police. Donc, sur le fleuve, ils risquaient d’être tôt
ou tard découverts. Dans la forêt, au contraire, ils trouveraient mille
et mille sentiers non battus.
--Pourquoi ne suivrions-nous pas un de ces sentiers tout de suite, Kent?
Nous sommes maintenant bien éloignés d’Athabasca-Landing.
Sans doute, mais au delà des Chutes de la Mort, nous pénétrerons dans
une région où nous serons définitivement hors d’atteinte.
--Et si nous étions aperçus auparavant par le canot-automobile?
--Nous aurions toujours le temps de nous jeter sur la rive, et ils
auraient plus de peine à nous débusquer qu’à trouver une aiguille dans
une meule de foin. Mais cela nous obligerait à faire un long détour.
Dans tous les cas, il faut nous tenir prêts.
Avec un bel entrain, ils refirent leurs paquets dans l’intérieur de la
cabine.
--Vous ressemblez à un grand ours dans sa grotte, disait Marette à Kent
qui buttait à chaque instant contre le buffet, le poêle, la couchette ou
la chaise-longue.
--Dites plutôt que j’ai l’air d’un éléphant dans une cage d’oiseau, ma
jolie petite Oie-Grise.
Cependant, lorsque Kent reprit les rames, sa physionomie devint
sérieuse. Il commençait à s’inquiéter du temps et de la distance, et il
tâchait de reconnaître le long des rives certains points de repère.
--Vers cinq heures au plus tard, dit-il, nous serons tout près de la
Chute. Le mauvais passage durera dix minutes, et après nous n’aurons
plus à craindre le bras de la Loi.
Marette lui apprit qu’elle avait une fois déjà traversé la Chute, mais
voilà bien longtemps de cela. Elle avait été effrayée. Elle se souvenait
d’un certain rocher comme d’un monstre qui aurait attiré ses victimes
tout en rugissant.
--Oui, je me rappelle un grand rocher en forme de couteau en haut de la
Chute, une sorte de dent, une dent de dragon qui divise le courant en
deux.
--C’est bien cela, Marette. Il s’agit de prendre le passage de gauche.
C’est le salut. Il s’y fait un rugissement formidable, un fracas
horrible: mais c’est l’aboiement d’un chien inoffensif. En somme, les
accidents sont très rares. Lorsqu’il est impossible de gouverner
l’embarcation, qu’on vient frapper la Dent du Dragon, ou s’engage dans
le couloir de droite, alors seulement il y a de la casse.
Marette eut un petit rire.
--Vous voulez dire, Jim, qu’à part un de ces trois petits ennuis, nous
avons chance de passer sains et saufs la terrible chute?
--C’est certain, Marette. Aucune de ces trois choses ne risque de nous
arriver, car nous avons un solide petit canot; nous n’irons pas frapper
le rocher, et nous prendrons le côté gauche si doucement que vous ne
vous en apercevrez même pas. Je l’ai traversé cent fois.
Vers quatre heures l’eau du fleuve changea d’aspect. Kent sourit de
bonheur en voyant les rives se rapprocher. Ils n’étaient plus très loin
de la Chute.
Par moment le fleuve se transformait encore tout entier en rapide. Kent
en profitait pour lâcher les rames et se reposer. Mais au moindre
ralentissement, il ramait encore. Marette l’aidait. Il ne se lassait pas
de voir son corps mince et splendide se courber sur l’aviron. Elle
souriait. Le vent et le soleil se jouaient dans ses cheveux. Ses lèvres
étaient rouges, ses joues enflammées, et ses yeux ressemblaient à des
violettes de rochers chauffées par le soleil.
Plus d’une fois, en contemplant la beauté de Marette, il s’était demandé
s’il n’était pas en pleine illusion: et plus d’une fois, il s’arrêta de
ramer, éclatant d’un rire joyeux sans motif apparent. Puis, remerciant
Dieu, il souquait de plus belle.
Il était cinq heures moins le quart lorsqu’il regarda sa montre. Il
écouta. Les oreilles de Marette saisirent un bruit confus qu’il ne
pouvait lui-même encore entendre. Une immense buée flottait sur
l’horizon. De là arrivait ce bruit, un bourdonnement qui s’accrut
lentement, mais constamment. Kent le perçut enfin.
--Voilà les rapides! Nous arrivons à la Chute! s’écria-t-il, triomphant
et d’une voix qui vibrait d’émotion. Nous les avons battus! Nous sommes
sauvés!
Il saisit Marette à pleins bras. Sa propre existence lui semblait une
chose misérable, tout absorbée par la vie chaude et palpitante de l’être
qu’il tenait pressé contre lui. Une tendresse et une douceur infinies
dominaient sa passion, de sorte que, en prononçant le nom de Marette, il
eut un soupir de reconnaissance.
--Nous sommes sauvés! répéta-t-il. Entendez-vous, Marette, nous sommes
sauvés!
Ils décrivirent une grande courbe et aperçurent à un mille devant eux
l’écume blanche des rapides. Kent appuyait de tout son poids sur la
barre pour maintenir le canot au milieu du fleuve. Un long moment ils ne
parlèrent plus.
--Je ne vais pas tarder à connaître votre secret, chère petite, dit-il
enfin.
Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu’il vit Marette tressaillir.
Elle ne le regardait pas, ayant les yeux fixés droit devant elle. Elle
pâlissait.
--Écoutez!
Kent se tourna dans la direction du regard de Marette. A ce moment, à
travers le murmure du fleuve, il perçut le _put-put-put-put_ du bateau
de la police d’Athabasca-Landing.
Ses lèvres laissèrent échapper un juron.
--Nous ne pouvons plus atteindre la Chute, dit-il d’une voix qui parut
irréelle à Marette. Abordons le plus vite possible en profitant du
courant.
Cette décision prise, il employa toutes ses forces à la réaliser. Il
savait qu’il n’avait pas à perdre la centième partie d’une seconde. Le
canot était maintenant entraîné par les rapides: il le dirigea vers la
rive ouest. Marette comprit la valeur inestimable de quelques secondes
en une telle circonstance. S’ils étaient pris par le grand tourbillon
des rapides avant d’atteindre la rive, ils seraient obligés de courir à
la Chute. Dans ce cas, le canot-automobile les rejoindrait à la sortie
du couloir. Pied par pied, leur barque se dirigeait bien exactement vers
l’ouest.
Le visage de Kent s’illumina. Il venait d’apercevoir une petite pointe
de terrain boisé qui s’avançait dans l’eau comme un pouce. Il la montra
à Marette. Au delà on pouvait distinguer les premières murailles de
rochers noirs qui marquaient le commencement de la Chute.
--Nous y arriverons, dit-il entre ses dents serrées par les efforts
qu’il faisait. Je ne vois pas où le canot-automobile pourrait accoster.
Une fois à terre, ils ne nous rattraperont plus.
--Hardi! Hardi! criait Marette dont les joues étaient redevenues toutes
rouges et dont les yeux brillaient.
--Quelle petite femme courageuse vous êtes! lui dit-il dans son
exaltation.
Le canot de la police n’aurait pas tardé à les accoster, mais la pointe
boisée n’était plus qu’à quelques brasses. Tout à coup une détonation
retentit. La résistance que Kent éprouvait en s’appuyant sur la terre
céda brusquement et il faillit être projeté sur le plancher: le pivot du
gouvernail menait d’être cassé net. La barque dépassa la pointe boisée
et s’en alla à la dérive. Elle entra dans le tourbillon des rapides
inférieurs. Kent, le regard fixé sur le boyau noir où la mort
l’attendait, prit Marette dans ses bras.
CHAPITRE XXII
LA CATASTROPHE
Kent sentait que les bras de Marette serraient son cou de plus en plus
fort. Elle était devenue livide; et il vit bien qu’elle n’avait pas
besoin d’explication pour comprendre que la situation était des plus
tragiques.
Cependant le regard de Marette demeurait volontaire et témoignait
qu’elle n’avait pas perdu son sang-froid.
Kent inclina son visage vers celui de son amie jusqu’à sentir la douceur
veloutée de ses joues. Elle lui tendit la bouche et ils s’embrassèrent.
Il l’étreignit avec toute la violence de l’amour, et il ne désespéra pas
de pouvoir la tirer de l’affreux danger.
Son cerveau travaillait fiévreusement. Il n’y avait peut-être pas une
chance sur dix pour que leur embarcation, privée de gouvernail, pût
passer sans se briser entre les noires murailles et les dents des
rochers. Même s’ils réussissaient à franchir le passage dangereux, il
était à supposer que la police les cueillerait à la sortie du défilé, à
moins qu’un caprice imprévu du destin ne les jetât sur la rive.
Kent pensa aussi que si leur barque était poussée assez loin des rapides
inférieurs, ils pourraient atteindre la rive à la nage. Il ferait usage
de son fusil si cela devenait nécessaire. Il s’était aperçu que le
canot-automobile n’était monté que par trois hommes. Il les abattrait,
s’ils tentaient de le poursuivre. Il sentait naître dans son cœur une
haine farouche contre la loi dont il avait été le défenseur. Ils
filaient maintenant à travers les rapides bouillonnant à la vitesse d’un
cheval de course lancé à bride abattue. La folle embarcation dansait
sous leurs pieds. Des dents de rochers, toutes ruisselantes, semblaient
guetter leur passage.
Marette, un bras autour du cou de Kent, regardait le danger bien en
face. Ils pouvaient déjà apercevoir la Dent du Dragon, luisante et
cruelle, qui les défiait. Dans cent vingt secondes, ils seraient écrasés
contre le rocher ou ils l’auraient dépassé.
Kent, qui n’avait plus le temps de donner à Marette le moindre mot
d’explication, se jeta sur son paquetage, tira son couteau de sa poche
et trancha le bout de la corde qui renforçait les courroies.
Immédiatement il passa cette corde autour de la taille de Marette et fit
signe à la jeune fille de lui attacher le poignet avec l’extrémité de
cette corde. En faisant le nœud elle eut un brave petit sourire pour lui
montrer qu’elle n’avait pas peur et qu’elle s’en remettait entièrement à
lui.
--Je sais nager, Jim, cria-t-elle; si nous heurtons le rocher...
Mais Kent ne l’écoutait pas. Il se frappa la poitrine dans son dépit
d’avoir oublié une chose essentielle. Et leurs souliers... Comment s’en
débarrasser?... D’un seul coup de bas en haut, il trancha les lacets de
ses chaussures, et il en fit autant à celles de Marette. Lui et elle
dégagèrent aussitôt leurs pieds. Il fut étonné de constater, dans ces
minutes angoissantes, avec quelle rapidité Marette répondait aux idées
qui le faisaient agir.
Mais plus rien à faire qu’à attendre. Elle serra de nouveau le cou de
son ami dans une étreinte d’enfant.
Dix secondes plus tard la catastrophe se produisit.
La barque avait frappé contre la Dent du Dragon, en plein milieu.
Kent s’était préparé au choc, mais ses efforts pour se maintenir debout,
avec Marette dans les bras, furent vains. Toutefois le bord du canot les
empêcha d’aller s’écraser contre la paroi glissante du rocher.
Il se rendit compte que la charpente de l’embarcation s’était tout
entière disloquée. Si le canot ne sombrait pas, c’était à cause de la
puissante pression qui s’exerçait sous la coque; cette même pression
pouvait, d’une seconde à l’autre, le retourner et l’engloutir. Mais
lentement il se mit à glisser contre les rochers.
Kent, serrant la corde qui le retenait toujours à Marette, regardait
avec horreur ce qui se produisait. Le canot s’engageait dans le courant
de droite. Dans celui-là, plus d’espoir... C’était la mort.
Il voyait Marette, toute ruisselante, et fut étonné du calme de son
regard qui contrastait avec le tremblement de ses lèvres. La coque
heurta à ce moment contre une aspérité de la Dent; elle se souleva, et
la petite cabine se tordit comme si elle eût été en carton. Une suprême
énergie soutint l’âme de Kent. Non, il ne pouvait pas périr. C’était
inconcevable. Luttant pour elle, pour cette chère créature qui lui
souriait, même au moment où elle entrevoyait la mort, il saurait
résister.
Le canot s’éloigna de la Dent du Dragon. Il n’était plus qu’une chose
flottante, qui, sans secousses, disparaissait déjà presque entièrement
sous l’eau. Et Kent se trouva au milieu des tourbillons écumants,
retenant Marette.
Il s’agitait désespérément dans l’eau noire et l’écume blanche. Il lui
semblait que l’air lui manquait depuis un temps infini.
--Eh bien! Eh bien!... cria-t-il à Marette.
--Ça va, Jim, ça va...
Son habileté de nageur ne lui servait guère en ce moment. Il ressemblait
à un copeau de bois en dérive. Tous ses efforts rendaient à interposer
son corps entre celui de Marette et les rochers. Ce n’était pas l’eau
qu’il redoutait, mais les rochers. Il y en avait des vingtaines, des
centaines, comme les dents d’une puissante machine à broyer. Et cette
broyeuse mesurait trois cents mètres de long. Il sentit un premier choc,
puis un second. Au troisième, il poussa un cri de rage, car il n’était
point parvenu cette fois à protéger Marette.
Dans un tourbillon d’écume, il aperçut la jeune fille, la tête penchée
en arrière, la masse de ses cheveux flottant en tous sens. Elle lui fit
de la main un signe d’encouragement. Insensible à ses propres blessures,
il lutta encore: mais le vertige s’empara de son cerveau, tandis que la
vigueur de ses bras décroissait.
Ils avaient déjà franchi la moitié du couloir, lorsqu’il frappa de la
tête contre un rocher. La violence du coup lui arracha Marette qui put
cependant s’agripper à la muraille de pierre. Il s’y cramponna lui-même.
A cinq pieds l’un de l’autre, ils se regardèrent, haletants. A demi hors
de l’eau, Kent apparut à Marette couvert de blessures. Il souffrait
surtout de son poignet que la corde, avant de se détacher, avait
affreusement éraflé.
--Nous avons franchi le plus terrible, Marette, cria-t-il. Tenez-vous
ferme. Dès que j’aurai repris le souffle, je passerai par-dessus le
rocher pour vous prendre. Essayez de me lancer le bout de la corde. Non,
attendez. Ne bougez pas, vous lâcheriez prise.
Il n’avait nullement l’intention de se reposer, car la position de
Marette lui inspirait une terreur qu’il essayait de dissimuler.
Il remercia Dieu de lui avoir donné la pensée d’entourer son paquetage
avec la corde. Par elle, Marette avait été retenue quelque peu au
dernier moment. Il s’agissait maintenant pour Kent de ressaisir le bout
de cette corde.
Il commença par se hisser, pouce par pouce, sur le rocher qui était
glissant comme de l’huile. Mais il retomba dans l’eau, et, par miracle,
il put se retenir de nouveau au roc.
Le contre-courant dirigeait vers lui les longs cheveux de Marette.
Pourrait-il les atteindre? N’était-il pas préférable de se lancer dans
l’eau pour saisir Marette au passage? Mais il fut convaincu que cette
tentative serait fatale.
Soudain retentit un cri de Marette qui venait de lâcher prise. Son corps
roula dans l’écume et s’enfonça.
Kent plongea pour essayer de la rattraper. L’eau l’entraînait. Très
difficilement il parvint à remonter à la surface; et ce fut pour voir à
vingt pieds devant lui--peut-être à trente--un bras de Marette, puis sa
tête qui disparut aussitôt derrière un rideau d’écume.
Il se jeta à sa poursuite. Plus nombreux et plus terribles encore, les
rochers du bas-fond se hérissaient sur son passage, semblables à des
êtres vivants, à des démons avides de torturer et de détruire. Ils le
frappaient et rugissaient avec un bruit de Niagara.
Kent sentait son cerveau s’alourdir, de sorte qu’il ne s’aperçut pas du
moment où il cessa de lutter. Il s’était évanoui.
CHAPITRE XXIII
LE PROSCRIT
Une heure plus tard, Kent revint à la vie. Il y revint avec le
sentiment, confus d’être sorti d’un affreux cauchemar, mais il n’eut pas
tout de suite conscience de sa situation présente.
Un immense rocher noir se dressait devant lui. Sur sa tête planait un
nuage nuancé de reflets du soleil couchant. Le grondement des eaux en
furie faisait un vacarme épouvantable. Alors il se souvint... Un cercle
de fer lui broyait les tempes. Il se souleva en chancelant. Le nom qui
lui monta à la gorge fut celui de Marette, de Marette dont il était
séparé, de Marette morte peut-être. Il voulait crier, mais il ne parvint
même pas à articuler ce nom, car sa langue était paralysée comme par les
affres de l’agonie.
Enfin il recouvra la raison. Ses yeux purent distinguer ce qui
l’entourait. Il aperçut l’écume blanchâtre bondissant entre les abîmes
rocailleux qui s’assombrissaient à l’approche de la nuit. A ses pieds
l’eau était calme; il avait été entraîné par le courant sur une langue
de galets. Il se trouvait encore dans le couloir du rapide entre de
hautes murailles. Marette n’était pas là. Tout son être se refusait à
admettre la réalité. Marette était-elle morte? Impossible, puisque
lui-même vivait. Elle était à quelque distance... Elle l’attendait.
Sa gorge se desserra. Le nom de Marette sortit de sa poitrine en un cri
que le vacarme du couloir étouffa. Il appela encore. Alors il fut envahi
par le sentiment de son impuissance, et il s’accroupit sur le sol.