de Crossen, mais au bayou de Kim. «Doigts-Sales», qui s’était refusé à
croire que Kedsty laisserait filer Kent avec la brigade de Lassalle, et
avait insisté pour que Marette partît avec Kent, avait fait parer un
petit canot avec cabine à deux places. Ils le trouveraient amarré près
du rivage. Mooie leur aurait été bien nécessaire pour les aider à
s’embarquer dans la nuit noire, mais il ne fallait pas compter sur lui.
--Pourquoi? avait demandé Kent.
--Parce que je ne crois pas qu’il soit encore autour de la maison. Mais
lorsque «Doigts-Sales» apprendra que nous nous sommes échappés, il
trouvera bien un moyen pour protéger notre fuite.
Leurs pieds pataugeaient dans l’eau et la boue. Le vent leur coupait par
moment la respiration. Kent souhaita la fréquence des éclairs pour les
guider, car il était impossible de distinguer le tronc d’un arbre à deux
pas de distance.
--Croyez-vous vraiment que Mooie ne soit plus par là? Il nous serait
bien utile. Il est déjà près de deux heures. Si nous nous égarions dans
la forêt, ce serait une fichue histoire pour nous, à l’aube.
--Non, Mooie n’est plus là.
--En êtes-vous tout à fait sûre? Aurait-il assisté à... ce qui s’est
passé?
--Dites donc, monsieur le policier, vous n’allez pas continuer votre
enquête? Nous avons mieux à faire. Taisez-vous, ou vous n’apprendrez
jamais rien, cria-t-elle en se cramponnant à lui sous la poussée du
vent, toute fière de l’ascendant qu’elle prenait sur Kent. Pas besoin de
Mooie pour nous guider: je saurai, moi, vous conduire jusqu’à la barque
aussi bien que lui.
Au fait, elle avait assez de peine à se diriger, ses yeux étaient encore
aveuglés par la lumière des lampes. Enfin, à la lueur d’un éclair, elle
aperçut la pente qui menait au fleuve.
Cette pente était toute sillonnée de petits ruisseaux. Des roches et des
racines leur barraient à tout instant le chemin glissant. Grâce aux
éclairs qui se multipliaient, ils purent atteindre, sans faire de
chutes, le petit sentier, qui, en terrain plat, conduisait à la petite
crique.
C’est alors que l’orage éclata avec violence.
Le vent était parfois si impétueux qu’ils durent se tenir aux troncs des
sapins pour ne pas être renversés. Et c’est en bondissant d’un tronc à
l’autre qu’ils firent leur chemin, Marette cramponnée à la taille de
Kent, et Kent aux épaules de Marette. Elle poussait parfois de petits
cris, mêlés à des rires sauvages. Il lui répondait de même. Excité par
sa propre voix, par celle de Marette, par les éclats de la foudre, il
sentait son sang battre joyeusement dans ses veines. Il aurait voulu
faire part de ses pensées à Marette. Le vent l’en empêchait: il criait
plus fort. Le vent s’entêtait, lui, de même. Il riait, et le vent se
moquait de lui. Il serrait les dents, toutes les forces de la tempête
pressaient ses lèvres. Et lorsque, à court d’haleine, il ouvrait
largement la bouche, la bise le pénétrait, l’inondait d’un frisson
jusqu’à l’angoisse. Mais il se savait le plus fort, parce qu’il était
homme. Il se sentait pris de colère parce que le bouillonnement de la
colère ajoutait une frénésie aux forces qu’il déployait, les surexcitait
follement, lui faisait mieux éprouver, par contraste, la joie, l’immense
joie qui, elle aussi, le transportait; car rien ne lui arracherait sa
Marette, sa Marette bien-aimée. Il avait le sentiment de vivre en plein
impossible. Et quand brusquement le vent cessait pour porter plus loin
sa rage, Kent, dans son élan de forces inemployées, aurait broyé Marette
dans ses bras s’il ne s’était aussitôt représenté la fragilité de sa
petite compagne, et un flot de tendresse calmait la folie qui le
reprenait à une nouvelle rafale.
Soudain le vent cessa de fouetter le sol, les hautes branches de sapins
gémirent encore quelques minutes, la pluie ne tombait plus. Kent et
Marette, à bout de forces, s’arrêtèrent pour reprendre haleine. L’orage
fuyait vers l’ouest.
Marette tenait Kent par une manche, comme si elle craignait que quelque
chose pût les séparer dans l’ombre perfide. Kent prit dans une de ses
poches un mouchoir sec avec lequel il essuya le visage de Marette, et
cela doucement comme avec un enfant qui aurait eu une crise de larmes.
Il épongea aussi son propre visage, et tous deux sentirent que des
paroles n’auraient fait que profaner le charme indicible éprouvé à ce
moment même.
Marette fut la première à rompre le silence, mais à voix basse, très
doucement.
--Il faut repartir, Kent.
Lorsqu’ils eurent parcouru encore un quart de mille, ils atteignirent le
bord du bayou.
Les éclairs ne les guidaient plus, mais leurs yeux s’étaient habitués
aux ténèbres. Marette, qui tenait solidement la main de Kent, marchait
en avant. Elle allait avec sûreté vers l’endroit où elle savait qu’elle
trouverait le pieu auquel était attachée l’amarre du bateau. Elle
laisserait un moment croire à Kent qu’elle s’était perdue. Lorsqu’elle
aperçut, à deux pas d’elle, le pieu cherché, elle sourit de cette
innocente plaisanterie. Mais non, sa main erra dans le vide. C’était
peut-être un peu plus loin. Toujours rien.
Elle éprouva une inquiétude poignante, mais voulant d’abord n’en rien
laisser paraître, elle demanda, du ton qu’elle eût employé pour une
supposition quelconque:
--Que ferions-nous, Kent, si le bateau n’était pas là?
Tout de suite il comprit. Il comprit à une certaine fluctuation de la
voix de Marette, et s’il fut certes ému de cette fatalité, il fut
troublé aussi de reconnaître qu’il possédait l’âme de Marette au point
d’en démêler tous les accents.
--Eh bien, répliqua-t-il gaillardement, ce serait fâcheux, mais il n’y
aurait pas là de quoi se désoler. Nous en serions quittes pour ne partir
que la nuit prochaine. Chez Crossen, nous trouverions aussi un bon
canot, et il n’y a aucun danger qu’on nous déniche ici.
Elle aussi se rendit compte au ton de sa voix qu’il avait découvert la
cruelle vérité.
--Croyez-vous que nous ne puissions pas le retrouver? demanda-t-elle
aussitôt. Sous l’effet de la bourrasque, il a entraîné le pieu, qui est
une immense barre. N’a-t-elle pu s’accrocher aux roseaux ou à quelques
racines de la berge?
Plus d’une heure, ils pataugèrent dans l’eau qui leur montait parfois
jusqu’aux genoux, mais leur recherche fut vaine.
Brisés de fatigue, ils s’assirent sur une roche qui surplombait l’étang
d’un pied ou deux.
--Ce n’est tout de même pas drôle, déclara Kent en étouffant un juron.
--Je suis sûre que vous m’en voulez, lui dit Marette.
Il lui prit la taille, la serra contre lui, et leur pensée revécut ce
moment où ils s’étaient instinctivement jetés dans les bras l’un de
l’autre. Toute sa vigueur lui revint.
--Au fait, dit-il, nous avons encore deux bonnes heures avant le petit
jour. Voulez-vous que nous allions chez Crossen? Je ne vous cache pas
qu’en partant seulement demain soir, nous diminuons nos chances, et je
vous certifie que je tiens à vivre, maintenant. Voulez-vous?
--Kent, je vous suis.
--C’est donc décidé. Mais une sale route! Respirons encore cinq minutes.
L’eau qui coulait de partout, faisait, par mille ruisselets, un concert
étrange. Ils écoutaient cette multiple voix quand le bruit répété d’un
raclement contre la roche les fit se retourner. Le bateau avait été
poussé là.
Kent bondit dans l’eau qui, à cette place, dépassait ses genoux. D’une
main fiévreuse, il imprima à la barque des mouvements auxquels elle
répondit par un balancement parfait. Elle n’était donc pas endommagée.
Il remonta d’un seul élan sur la roche pour aider Marette qui lui dit en
riant, imitant sa voix:
--C’est tout de même drôle, Monsieur.
Il lui mit ses mains sur les épaules, l’écarta à bout de bras, et, d’un
mouvement violent, il la projeta contre sa poitrine. Ils échangèrent un
long baiser.
Il eut assez de peine à pousser la barque vers le milieu de l’étang,
tant les roseaux étaient drus. La rame qu’il employait comme une perche
pour progresser s’enfonçait dans la vase et annihilait parfois
l’impulsion qu’il venait d’obtenir. Mais il songeait aux bons coups
qu’il donnerait ensuite en eau libre. Ce moment arriva.
Bientôt le remous du courant vint à son aide, de puissantes mains
l’entraînaient vers le fleuve. Ce concours ranima ses forces. Marette,
devant lui, l’encourageait par des «han» joyeux suivant le rythme de ses
mouvements.
Il avait atteint le large courant de l’inondation qui filait vers
l’Esclave, le Mackenzie et l’Arctique. Alors il abandonna les rames pour
se mettre debout, pour respirer plus amplement, pour crier son triomphe,
sa joie, son vaste espoir. Marette, elle aussi, se dressa devant lui. Il
s’empara d’elle et la baisa sauvagement sur la bouche.
Quand ces deux êtres s’étaient jetés la première fois dans les bras l’un
de l’autre, après avoir craint d’être séparés, ce n’avait été que par
besoin de preuve qu’ils existaient pour s’appartenir mutuellement, pour
mieux sentir moralement qu’ils ne faisaient qu’un. Sur la roche, le
baiser qu’ils s’étaient donné fut leur premier baiser de désir. Ils
l’avaient prolongé jusqu’au trouble des sens.
Mais dans la barque, dans la vitesse du courant, sous la brise du
fleuve, le baiser que Kent donna à Marette ne fut que pour témoigner sa
grande joie, son allégresse, son excès de force, par élan vital, par pur
plaisir.
CHAPITRE XIX
LA CABINE
L’embarcation possédait une petite cabine de huit pieds de long sur six
de large et dont le plafond était si bas que Kent à genoux l’aurait
touché de la tête.
Le bateau bien lancé dans le courant, Kent voulut procéder à
l’installation de Marette. A la lueur d’une allumette, il aperçut une
bougie, plantée dans un morceau de bouleau fendu et fixé contre une
paroi.
Quand il l’eut allumée, en jetant un coup d’œil autour de lui, il bénit
à nouveau «Doigts-Sales». Le bateau avait été aménagé pour un voyage.
Comme des deux passagers, l’un ne devait guère quitter le gouvernail, il
n’y avait qu’une seule couchette dans la cabine. On avait cependant
trouvé moyen d’y loger une chaise-longue cannelée, très confortable, et
un tabouret. Il s’y trouvait un petit poêle avec une bonne provision de
bois sec, et, sous l’étroite fenêtre, un buffet pouvant servir de table,
et dans lequel étaient empilés de nombreux paquets.
En voyant tout cela, Kent put songer à une maisonnette d’enfant. Il se
débarrassa de son fourniment et céda la place à Marette.
Marette s’empressa d’allumer un bon feu dans le petit poêle; quand le
bois commença à pétiller joyeusement, et que l’air se fut adouci de
chaleur, elle appela son compagnon.
En entrant comme un grand chien mouillé, courbé presque jusqu’à toucher
le plancher de ses mains, Kent sentit le ridicule de son attitude,
l’incongruité de son grand corps dans cette maison qui ressemblait à un
jouet.
Marette avait retiré sa toque. Elle aussi devait se courber dans cette
cabine haute de quatre pieds, mais elle n’y semblait pas aussi grotesque
que lui. Ses cheveux tout trempés étaient collés à ses tempes et à ses
joues. Ses pieds, ses bras et une partie de son corps étaient mouillés,
mais ses yeux brillaient et elle souriait à son ami. Elle ne pensait
plus au tonnerre, aux éclairs, à Kedsty gisant dans le bungalow; elle ne
songeait qu’à lui.
Il se mit à rire franchement. C’était joyeux et émouvant, ce petit
intérieur tiède après les fureurs de l’orage et dans le formidable
bruissement du grand fleuve. La chaleur du poêle ne tarda pas à pénétrer
leurs membres engourdis, et le gai craquement des petites bûches de
bouleau leur fit oublier toute préoccupation. Comme ils étaient loin de
tout à cette minute! Les dangers qu’ils venaient d’encourir ne leur
laissaient qu’une impression de petite misère en face du bonheur qui les
attendait, qu’ils possédaient déjà, que Marette lisait sur le visage de
Kent et que celui-ci admirait en Marette. Elle continuait à lui sourire
des yeux et des lèvres dans la douce clarté de la bougie.
Mais cette clarté pouvait être aperçue de la rive. Que penserait-on de
cette tache lumineuse glissant dans l’obscurité sur le fleuve? Sur
plusieurs milles de l’autre côté du Landing s’échelonnaient des cabanes
de trappeurs et de pêcheurs dont il n’était pas précisément utile
d’éveiller l’attention. Kent accrocha son caoutchouc, en guise de
rideau, devant la fenêtre de la cabine.
--Nous voilà bien partis, dit-il alors en se frottant les mains. Ne
croyez-vous pas que nous nous aurions mieux l’illusion d’être chez nous
si j’allumais une petite pipe.
... On se sent ici en sûreté, n’est-ce pas? reprit-il en commençant à
bourrer sa pipe. Tout le monde doit sans doute dormir, mais si quelque
marinier avait été pris d’insomnie, il aurait pu se demander quel était
ce météore filant sur le fleuve. Nous n’avons pas besoin de mettre les
gens au courant de notre petite affaire.
--Bien sûr, dit Marette, en se pelotonnant dans son coin.
--Je vais reprendre le gouvernail. Ne vous inquiétez pas. Il n’y a du
reste aucun danger de naufrage pour le moment. Nous aurons au moins le
temps de nous sécher. Sur trente milles, nous ne rencontrerons ni roche,
ni rapide. Le fleuve est lisse comme un plancher de bal. S’il nous
arrive de buter contre la rive, ne vous effrayez pas.
--Je n’ai pas peur du fleuve, répondit Marette avec un regard dont il se
sentit fier. Où iront-ils nous chercher demain?
Kent alluma sa pipe et eut un geste comique.
--Dans les bois, sur le fleuve, partout. Ils seront comme une
fourmilière sur laquelle on a posé le pied. Naturellement leur premier
soin sera de vérifier s’il ne manque aucun bateau; mais ils ne
comptaient pas sur le nôtre. Nous n’avons tout simplement qu’à
surveiller ce qui se passe derrière nous, et à profiter de notre avance.
Dormez bien tranquille. J’aurai l’œil pour empêcher le canot de faire
une causette avec les sables de la rive.
Sur ces mots il sortit. Il n’y avait pas une demi-heure que Kent tenait
la barre du gouvernail lorsque Marette vint le rejoindre.
--Je ne peux pas dormir, dit-elle en s’asseyant sur le plancher, contre
lui.
Sa voix était câline, l’abandon de sa pose trahissait en elle
l’amoureuse. Kent crut deviner qu’elle était prête à lui livrer son
secret, mais il se garda de l’interroger tout de suite pour ne pas
éveiller sa méfiance.
--Comme on se sent loin de tout danger, ici! dit-elle. Mais je voudrais
être sûre qu’on n’inquiétât point «Doigts-Sales» et nos amis à cause de
nous.
--Ils sont bien trop fins pour se laisser soupçonner. Mooie n’est pas
intervenu, n’est-ce pas, dans ce qui s’est passé en dernier lieu?
--Non, dit-elle évasivement.
Et Kent sentit, au ton de voix de Marette, qu’elle se déroberait encore.
Aussi, d’un ton détaché, comme s’il se fût agi d’un simple incident, il
demanda:
--Au fait, voyons ce qui s’est passé? Vous pouvez bien me le dire
maintenant.
--Mais... je ne sais pas, Kent.
--Cependant, je vous ai trouvée en bas, auprès de lui.
--Je n’ai rien vu.
--Vous vous étiez évanouie?
--Non. Je dormais dans ma chambre. Je m’étais endormie bien malgré moi.
J’eus tout de suite un cauchemar. Un bruit me réveilla: une porte fermée
avec violence. J’écoutais, et il me sembla entendre un gémissement, puis
plus rien. Mais j’étais si inquiète que je suis descendue, et j’ai
trouvé... ce que vous avez vu. J’étais paralysée. Je ne sais rien
d’autre, Kent. Ne m’interrogez pas. Je ne veux plus que vous pensiez
sans cesse à cette horrible chose.
Ils se turent un très long moment.
--Vous me soupçonnez toujours, Kent? demanda-t-elle enfin avec une
nuance d’ironie mutine, sûre de provoquer une protestation ou une excuse
qui lui ferait retrouver tout son ascendant.
--Je cherche toujours.
--Inutile, vous ne connaissez pas le meurtrier.
--Vous le connaissez donc, vous? Et vous venez de me dire que vous
n’avez rien vu. Vous le connaissez?
--Peut-être.
--Marette, pourquoi ce secret entre nous?
--Combien faut-il de temps pour que nous soyons sûrement hors d’atteinte
de la police?
--Encore un jour et une nuit. Les premiers grands rapides franchis, on
ne pourra plus nous rejoindre.
--Prenez patience jusque-là, Kent. Après, je vous dirai tout ce que je
sais.
--Pas avant?
--Non?
--Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez, dit-il
sèchement.
Elle voulut lui prendre une main qu’il retira aussitôt.
--Pourriez-vous au moins m’expliquer la raison de votre silence... de
cette marque de défiance?
--Vous êtes insensé, Kent, répéta-t-elle avec force.
Et elle ajouta d’une voix ferme qui faisait contracte avec son attitude
précédente:
--Je me tais, parce que vous ne devez rien savoir encore. Vous êtes bien
convaincu, n’est-ce pas, que je ne suis pas coupable. Si nous étions
pris, vous ne me laisseriez pas accuser, j’en suis certaine... Et si je
veux me laisser accuser, moi! Si je tiens à vous sauver le coupable! Si
j’ai un motif... un motif sacré pour tenir à lui!... Non, Kent, plus un
mot. Vous ne me ferez rien avouer. Dans l’ignorance, vous ne serez pas
tenté de commettre quelque folie.
Les premières lueurs de l’aube perçaient l’horizon. Une teinte blafarde
se répandait sur la cime des arbres et rasait la surface de l’eau qui
présentait, d’espace en espace, des gonflements où le courant devenait
plus rapide. Kent y dirigeait le canot pour y trouver une plus grande
impulsion. Dans cette vitesse accrue, il éprouvait un mouvement de
colère. Contre qui? Il n’aurait su le dire. Et au ralentissement de
l’impulsion, un étrange sentiment de lassitude le prenait.
Plusieurs fois il se pencha sur Marette, qui dans son mutisme tenait la
tête inclinée. Il put apercevoir, au jour naissant, le regard fixe et
les traits rigides de cette entêtée qui se fermait à lui. Elle eut un
brusque mouvement pour s’adosser contre la paroi du canot; et bientôt
elle s’abandonna aux larges balancements imprimés par le fleuve.
Quand il se pencha encore sur elle, il lui vit cette fois un sourire
vague. Il lui posa une main sur l’épaule.
--N’est-ce pas que j’ai raison, Kent? dit-elle d’une voix douce,
endormie, intime, qui pénétra le cœur de Kent.
Avec le jour plus vif, une brise âpre courut sur le fleuve.
--Il faut rentrer, Marette. Vous auriez froid.
Doucement, il l’aida à se lever et lui prit la taille. Sans résistance
elle se laissa conduire jusqu’à la couchette.
--Retirez vos souliers, Marette. Vos pieds doivent être froids comme la
glace. Il faut les enfouir sous les couvertures.
--Oui, dit-elle de la même voix endormie.
Et pendant qu’il ravivait la flamme du poêle, il éprouva le même
sentiment que sous les sapins, après la bourrasque, lorsqu’il avait
épongé en silence le visage de son amie.
Maintenant au gouvernail, Kent ne ressentait plus ce fol élan qui l’eût
fait crier de joie quand le canot avait été pris soudain par le courant
du fleuve, mais, dans l’élargissement de son être, il lui sembla
communier avec les forces du jour nouveau.
CHAPITRE XX
KENT ET MAC TRIGGER
Cependant Kent pensa que la partie serait dure à gagner.
Il songea que ses camarades avaient dû être répartis en diverses équipes
pour fouiller les environs, et il y aurait un certain branle-bas. On
attendrait le retour de Kedsty pour armer le canot-automobile. On
s’étonnerait de ne pas revoir aussitôt l’inspecteur, mais on
interpréterait peut-être son absence comme un désir qu’on ne se mît pas
tout de suite à la poursuite du fugitif afin de laisser à celui-ci plus
de temps pour se mettre en lieu sûr. En effet, il n’était un secret pour
personne que Kent avait menti en se déclarant coupable du meurtre de
John Barkley; on devait supposer que sa nouvelle situation avait ému
l’inspecteur, son ami. Il était donc très vraisemblable d’admettre que
Kedsty ne tenait pas à ce que l’on s’emparât de l’évadé. Mais une telle
supposition ne durerait qu’un temps.
Vers midi on irait au bungalow de Kedsty pour l’informer que toutes les
recherches étaient encore vaines. C’est alors qu’on apprendrait le
crime, et le canot-automobile ne tarderait pas à entrer en jeu.
Kent calcula que vers le milieu de l’après-midi il aurait gagné une
avance d’une trentaine de milles. Pourrait-il, avant la nuit, traverser
la Chute de la Mort? A quelques milles seulement après la chute se
trouvait une contrée marécageuse où il serait facile de dissimuler
l’embarcation. Il se dirigerait alors vers le nord-ouest, à travers la
brousse. Encore un autre coucher de soleil et il serait en sûreté.
Voilà ce qu’il escomptait. Toutefois s’il fallait lutter, il serait prêt
à se défendre. Mais, surtout à cause de Marette, il devait éviter d’être
rejoint. Il s’agissait donc d’arriver à la chute avant le crépuscule.
Le canot avait embarqué une certaine quantité d’eau de pluie. Kent
s’empressa d’écoper. Ce travail l’ayant mis en moiteur, pour ne point se
refroidir, il prit les rames. Une douzaine de bons coups bien appuyés
lui faisaient obtenir une vitesse telle qu’il lui devenait pour quelque
temps difficile de frapper utilement l’eau fuyante. Il attendait un
moment égal à celui durant lequel il venait de ramer. Cela lui
permettait de bien reprendre haleine, et il se reprenait à manœuvrer
comme s’il eût aperçu le canot de la Division.
Grâce à ces intervalles de repos, il put résister longtemps à la
fatigue. Il gagna ainsi une nouvelle avance de plusieurs milles.
Il avait toujours dit: «Vous pouvez entendre battre le cœur du fleuve,
si vous savez l’écouter.» Il l’entendait à présent. Le fleuve qui
l’avait consolé dans ses moments d’ennui, devenait son allié à cette
heure même. Le parfum des cèdres et des balsaniers, plus dense après la
pluie, et qui se volatilisait sous les premiers rayons du soleil,
entrait dans le courant d’air du fleuve. Kent le respirait à pleins
poumons.
Non, le canot de la Division ne pourrait les rejoindre. Kedsty, O’Connor
et lui-même partis, qui resterait-il comme fin limier? Personne. Les
mouvements de Kent étaient devenus automatiques. Sous l’effet de
l’épuisement, il cessa de penser d’une façon cohérente. Son intelligence
était momentanément évanouie. Longtemps encore il resta dans cet état,
voulant employer ses forces jusqu’à leur extrême limite afin de gagner
encore quelques milles. Ainsi il ne put parvenir à reconnaître une odeur
qui se mêlait depuis un moment au parfum des cèdres. Elle lui paraissait
pourtant comme un arome de vie.
Dressant la tête, il aperçut sur le toit de la cabine une fumée qui se
déroulait en dentelle grise pour se perdre au loin, très loin dans la
brume du fleuve. Elle ne lui était arrivée que par bouffées subtiles:
c’était l’arome de vie qu’il sentait.
Marette ne dormait donc plus. Elle avait rallumé le feu. Il frappa deux
petits coups à la porte de la cabine.
--Oh! trop tôt... Enfin, entrez, lui fut-il répondu.
Une autre odeur le surprit agréablement en entrant, celle du lard et du
café. Il avait cru Marette en train de se chausser ou occupée à sa
toilette matinale; au lieu de cela, elle préparait le déjeuner!
Ce n’est pas une tâche extraordinaire, ni un exploit remarquable que de
frire du lard et faire du café, mais Kent en fut transporté au septième
ciel.
Ces deux choses--café et lard--l’avaient toujours réjoui. Là où il avait
vu du lard et du café, il avait vu aussi des enfants qui riaient, des
femmes qui chantaient, des hommes heureux, des gestes avenants.
«Quand vous sentez le café et le lard aux abords d’une cabane, avait
coutume de dire O’Connor, frappez à la porte, c’est le bon moment, on
vous accueillera cordialement.»
Mais Kent ne songeait pas, en cet instant, aux paroles de son ami, il ne
pensait qu’à ce fait: Marette lui préparait son déjeuner.
Il l’aperçut à genoux devant la porte du poêle, rôtissant du pain sur
deux fourchettes. Ses joues étaient rouges. Elle n’avait pas pris le
temps de se coiffer; ses cheveux, tressés en une natte épaisse, lui
tombaient sur le dos. Elle poussa une petite exclamation de dépit.
--Quelle idée de venir en ce moment! Je voulais vous faire une surprise.
--Vous avez réussi, mais je crois que vous ne refuserez pas mon aide.
Il s’agenouilla à côté d’elle, et, en se penchant pour prendre les
fourchettes, il posa ses lèvres sur les cheveux de Marette dont les
joues devinrent plus rouges.
Ils s’approchèrent du petit meuble qui leur servait de table et ils
s’assirent, elle sur le rebord la chaise-longue, lui sur le tabouret.