d’une fille désœuvrée, folle de fanfreluches, susceptible
d’enthousiasmes courts et futiles. Ce n’était pas le caractère de
Marette. Alors que penser?
La porte de la pièce où se tenait Kedsty et Marette Radisson s’ouvrit
violemment. Kedsty piétina un instant dans le corridor comme un taureau
furieux, et la porte du corridor claqua sous une poussée si brutale que
toutes les vitres de la maison en tremblèrent.
Elle entra les mains tendues pour saisir celles de Kent.
--Vous... Vous n’êtes pas venu en bas?
--Non.
--Vous n’avez rien entendu?
--La voix de cette brute seulement, mais je n’ai pu distinguer un seul
mot de votre discussion.
Elle s’assit avec un soupir de soulagement.
--Vous êtes sage, Kent, je suis contente de vous.
La légère altération de sa voix, son effet visible pour se dominer et un
étrange sourire trahissaient son trouble.
--Il faut en finir, Marette. Je ne veux plus que vous vous exposiez à
des émotions pareilles. Je ne vous écoute plus. Nous devons partir.
--Je viens presque de décider Kedsty à vous laisser partir sans vous
inquiéter. Je reviendrai à la charge: il ne peut me refuser cela.
--Kedsty?
--Oui. Dans cinq jours passera la brigade de Jean Lassalle. Vous vous
embarquerez avec Lassalle qui se rend dans le Nord.
--C’est un piège de cet hypocrite, de ce traître qui veut s’emparer de
moi.
--Il me donnera sa promesse formelle. Il sait ce qui l’attend s’il ne
s’exécutait pas.
--Non, Marette, je ne puis vous laisser entre ses mains.
--Je n’ai rien à craindre ici. Kedsty n’a plus pénétré dans cette
chambre depuis le jour où votre ami, le géant à la tête rouge, nous a
rencontrés. Il n’a même pas mis le pied sur la première marche de
l’escalier. C’est la ligne de mort. Il ne la franchira pas. Mooie veille
sur moi, et il ne demanderait pas mieux que d’envoyer Kedsty dans
l’autre monde. Lorsque j’ai dû m’absenter pour... ce que vous appelez
mon affaire, Kedsty a cherché à me retenir. J’étais déjà dans la barque.
Mooie est survenu par hasard. Kedsty a cru sans doute qu’il venait pour
moi, il s’est dissimulé derrière des roseaux et a porté par derrière un
grand coup de son bâton ferré sur la tête de l’Indien. Mooie n’en est
pas mort, il sait d’où vient le coup, et je n’aurais qu’un mot à dire...
vous me comprenez. Ainsi vous pouvez partir sans vous tracasser sur mon
compte, Kent. Je suis en sûreté.
Elle avait voulu prendre un ton d’énergie en prononçant ces dernières
paroles, mais Kent sentit qu’elle était à bout de forces. Il lut dans
les yeux de Marette une grande tristesse et il pensa que cette tristesse
lui permettrait de vaincre son obstination.
--Eh bien, soit! Admettons que je parte comme vous me dites. Que
ferai-je ensuite?
--Vous devez oublier ce qui s’est passé et ne pas songer à ce qui peut
arriver. Vous ne m’aiderez en rien. Au contraire, vous risquez de me
porter tort.
--Vous voulez que je vous oublie, vous aussi?
--Je ne dis pas cela, Kent, non, pas cela. Plus tard, dans quelque
temps... dans quelques années, si le hasard de votre route vous
conduisait dans la Vallée du Silence, peut-être m’y retrouveriez-vous.
--Désirez-vous que je vous revoie?
--Pourquoi cette question? Il me semble qu’elle est inutile. C’est au
delà du pays du Soufre que vous devez vous rendre pour trouver la Vallée
du Silence. On passe par la brèche entre le pays du Nord et le Nahani du
Sud, ne vous trompez pas, Kent, si vous tenez vraiment à y aller. En
passant par Dawson et par Skaway, vous feriez un long détour inutile...
La police ne vous trouvera pas chez nous... Je vous en dirai plus long
avant l’arrivée de la brigade de Lassalle, mais ce soir, je dois me
taire.
--Bon! Puisque vous m’indiquez si bien mon chemin, c’est que vous
désirez que je le prenne. Je ne tiens pas à en savoir davantage,
Marette. Ça me suffit, vous me remplissez de joie... Maintenant,
préparez-vous. Ce chemin, nous allons le suivre ensemble.
Elle eut un geste de dépit. Il crut d’abord se tromper, mais il vit que
le visage de Marette exprimait de l’indignation, il en fut d’autant plus
frappé qu’elle lui dit d’une voix presque aphone:
--J’avais une grande foi en vous, Kent, je pensais que c’était
réciproque.
Depuis qu’elle s’était assise, il avait marché dans la pièce, évitant de
trop s’arrêter devant elle, surtout dans ces derniers instants. Il
s’empara d’un siège et s’assit à côté d’elle.
--Marette, une dernière fois, vous tenez donc à ce que je parte sans
vous?
--Je ne cesse de vous le répéter.
--Eh bien, dit-il avec un soupir rauque, je partirai. Mais à une
condition.
--Je ne veux pas qu’il y ait de condition! répliqua-t-elle avec force,
mais une douceur passa dans ses yeux.
--Une condition qui ne peut vous gêner. C’est de répondre à une question
qui ne concerne que vous et moi. Je respecte votre secret, mais je
désire savoir, non qui vous êtes--vous êtes mon âme--je veux que vous me
disiez ce qui vous a poussée à... vous intéresser à moi, qui vous étais
certainement inconnu.
--Ce n’est que cela! s’écria-t-elle étourdiment.
Et il vit reparaître une seconde la Marette moqueuse de tantôt.
«Ce n’est que cela! Oh! mon pauvre ami, c’est bien simple.»
Elle pencha la tête un instant, comme pour se recueillir, et, dans les
quelques mots qu’elle dit ensuite, dix fois peut-être sa voix changea de
nuances, comme un lac qui reflète en avril un nuage balayé par le vent.
Toute la richesse de sa nature si complexe et spontanée se révéla dans
sa voix flexible qui, aux derniers mots, fut un soupir d’amour.
--Je puis vous satisfaire aisément... Oui, au fait, je comprends que
vous soyez intrigué. Je viens de passer quatre ans à Montréal... Une
hypocrisie!... Quel contraste avec chez nous où les gens sont si francs,
si vraiment cordiaux! On m’a habillée en poupée. Vous ne m’apprendriez
rien en me disant que mes souliers ont besoin d’un coup de sécateur au
talon... La raison pour laquelle je continue à m’habiller comme dans la
mascarade de Montréal et qui m’a conduite ici, je dois vous la taire...
A Montréal, j’avais appris à détester les hommes, et j’ai été
prodigieusement séduite par votre acte: ce beau mensonge. J’ai pensé:
voilà un être qui n’est pas de la trempe des autres. Cardigan était déjà
perplexe, il craignait que vous ne pussiez survivre à votre blessure.
C’est ce que m’a dit Kedsty qui, lui, était persuadé que vous en
réchapperiez. Alors, j’ai tenu à vous voir... C’est tout simple. J’ai
voulu vous aider parce que je ne pouvais m’en empêcher, parce que...--il
est bien sûr que vous partirez dans, cinq jours, seul, n’est-ce
pas?...--parce que je vous aimais... Eh oui!
--Marette! Mais vous paraissez triste!
--Non, dit-elle d’un ton qui pourtant ne démentait pas la mélancolie de
son regard.
Mais elle se leva vivement, en secouant la tête, les sourcils froncés.
Toute son énergie s’était réveillée.
--Kedsty m’a promis de vous aider à fuir. Il hésitait encore. Oh! il
cédera, il cédera... En me quittant, il piétinait de rage. L’idée n’est
pas encore bien enfoncée dans son cerveau. Je la lui enfoncerai mieux.
Elle y entrera, je vous assure. Il retournait à la caserne. Il pourrait
rebrousser chemin et revenir d’un moment à l’autre. Je ne vous ai pas
encore montré votre cachette. Ne perdons plus de temps. Je prends la
lampe, suivez-moi.
CHAPITRE XVI
L’INÉVITABLE
A l’extrémité du couloir, elle s’arrêta devant une porte basse qu’elle
ouvrit. Kent aperçut un espace aménagé sous le toit incliné du bungalow.
--C’est une chambre de débarras, dit-elle. Il me semble que je l’ai
rendue presque confortable. J’ai tendu un rideau épais devant la
lucarne, afin que vous puissiez allumer votre lampe. Pour tout ce que
vous trouverez là, vous devez en remercier votre bon gros M.
«Doigts-Sales». Ne tardez pas à quitter vos vêtements trempés. Prenez
ceux-là, sur cette chaise. Allumez votre lampe. Je vais vous laisser.
Une douce émotion s’empara de Kent.
--Au fait, vous avez raison: je ne vous ai pas encore dit merci. Est-ce
que vous m’autoriseriez à vous exprimer ma reconnaissance telle que je
l’éprouve, ma Marette, mon petit dieu protecteur?
Il s’approcha d’elle. Deux coups rapides furent frappés contre une
persienne, sans doute par Mooie.
--Le voilà encore! s’écria Marette en mettant ses mains sur la poitrine
pour comprimer les battements de son cœur.
Kent dit avec colère:
--Si vous en avez le moindre désir, je descendrai, moi, à votre place.
Ah! certes oui, je descendrais bien volontiers. Voulez-vous?
--Non, non, malheureux! Ne vous montrez pas!
Elle disparut aussitôt en emportant la lumière.
En se courbant il pénétra dans la soupente. A la lueur d’une allumette,
il aperçut une lampe posée sur une caisse. Mais attentif surtout à ce
qui allait se produire en bas, dans le corridor, il laissa l’allumette
s’éteindre.
Aucun éclat de voix lorsque Kedsty aborda Marette. La porte du corridor
se ferma, puis celle d’une pièce du rez-de-chaussée, et un grand silence
s’établit.
Kent se tint longtemps sur la porte, prêt à descendre, mais aucun bruit
de discussion ne lui parvint. En tâtonnant, ses mains rencontrèrent une
chaise. Il s’assit, et la tête dans ses mains, il essaya de découvrir la
raison pour laquelle Marette persistait à vouloir demeurer chez son
ennemi.
Il la revit au moment où elle avait dénoué sa chevelure, et cette vision
fut bientôt seule à occuper sa pensée. Puis il se rappela un tableau
qu’il avait vu jadis à Montréal, l’_Esprit de la Solitude_, peint par
Conné, le peintre franco-canadien, ami de lord Strathcona, qui était
allé chercher son inspiration au cœur même de la forêt.
L’Esprit de la Solitude! Mais c’était le portrait de Marette! Comment
n’y avait-il pas songé plus tôt? Marette enveloppée de ses cheveux, les
lèvres entr’ouvertes, les yeux brillants, la taille droite, toute
frémissante d’énergie, c’était celle qui avait apparu à Conné, l’âme de
la Forêt. Elle personnifiait le pays de Dieu, situé en aval des
Trois-Fleuves, sa beauté, son soleil, le courage et la gloire de ce Nord
splendide.
Il pouvait être sans crainte: une telle fille saurait résister aux
perfidies de Kedsty. Il n’avait plus qu’à attendre.
Il se décida alors à allumer sa lampe.
La pièce ne mesurait pas plus de dix pieds carrés; nulle part il
n’aurait pu s’y tenir debout.
Dans un coin se trouvait un lit de camp, et, au centre, une couverture
servait de tapis. Il sourit en apercevant une petite table sur laquelle
n’était dressé qu’un couvert, mais Marette avait entassé des vivres pour
dix personnes: une couple de coqs de bruyère, dont la peau avait la
couleur dorée des noisettes, une large tranche d’élan, des olives, une
boîte de cerises en conserve tout ouverte, un pain, des biscuits, du
beurre, du fromage, une des précieuses bouteilles thermiques de Kedsty
qui contenait sans doute du café ou du thé chaud.
Sur le plancher gisait un havresac, tout gonflé, et, posé à côté, une
carabine Winchester. Il la reconnut: il l’avait vue au mur de la cabane
de «Doigts-Sales».
L’orage n’avait point cessé, et le bruit de la pluie contre les tuiles
lui faisait physiquement apprécier l’abri sous lequel il se trouvait.
Quand il eut quitté ses vêtements humides, il se frictionna avec vigueur
et se prit à sourire en songeant au délicieux plaisir qu’il éprouverait
à rencontrer Kedsty pour le saluer à la manière qu’il employa envers
Mercer. Il aurait certainement un jour l’occasion de revoir l’ami
Kedsty. Toute sa bonne humeur lui revint, et, pour compléter la réaction
qu’il venait de prendre en se frictionnant, il se mit, quelques minutes,
à boxer dans le vide un Kedsty imaginaire.
«Je serais certainement parvenu à lui remuer le sang», se dit-il en
sentant les chaudes pulsations de son cœur, tandis qu’il entrait dans
les vêtements préparés par Marette. Il éprouva cependant une certaine
gêne en songeant qu’il se tenait caché à un moment où Marette était dans
l’angoisse. Non, décidément, non, il ne la laisserait pas ici. Ce serait
pour la nuit suivante. A son tour de la protéger.
Quand il eut acquis la conviction de vaincre la résistance de Marette,
il osa s’asseoir devant la table, et fit disparaître quelques olives.
Par scrupule, il ne toucha pas aux coqs de bruyère, mais il commença
d’attaquer la tranche d’élan, et, sans s’en apercevoir, il l’acheva. Un
morceau de fromage suivit, et l’idée lui vint de voir si la bouteille de
Kedsty contenait du café ou du thé.
Il aurait bien voulu fumer une pipe. Peut-être, en ouvrant la lucarne,
cela lui serait-il permis, mais la lucarne n’était pas à châssis mobile.
Depuis un moment la pluie tombait avec moins de force, on pouvait
apercevoir quelques étoiles entre les nuages. Bientôt le ciel se
découvrit tout entier.
Kent éteignit la lampe et entr’ouvrit la porte de quelques pouces, pour
écouter, maintenant que le bruit de la pluie avait cessé. Mais aucun
éclat de voix n’était perceptible.
Laissant la porte entr’ouverte, il s’assit sur son lit, le dos au mur,
et demeura immobile durant un temps qui lui parut interminable. Il
voulut voir l’heure. Il fallait pour cela fermer la porte, frotter une
allumette et il s’en sentit incapable. Il lutta contre lui-même, puis
contre O’Connor qui essayait de le dissuader de se rendre au bateau de
Sanderson... Il dormait.
Il ne sut combien de temps il était resté plongé dans le sommeil, quand
il fut soudain réveillé par un bruit. Était-ce un cri? Il en douta
d’abord en reprenant ses sens, mais, sous l’effet de l’anxiété, il en
devint certain.
Il alla vers la porte. Un rayon de lumière traversait le corridor devant
la chambre de Marette.
Sans chaussures, le revolver à la main, il s’avançait prudemment,
lorsqu’il entendit, partant du rez-de-chaussée, un son plaintif.
N’hésitant plus, il se dirigea rapidement vers la chambre de Marette et
y jeta un regard. Le lit n’était pas défait et la chambre était vide.
Un frisson lui glaça le cœur et une impulsion à laquelle il n’essaya pas
de résister le poussa vers l’escalier. L’impulsion devenait un ordre. Le
devoir l’appelait en bas.
La grande chambre du rez-de-chaussée était tout éclairée, la porte
largement ouverte.
Marette se tenait debout, immobile contre la table de travail au-dessus
de laquelle pendait une grande lampe en cuivre. Kent la vit de profil.
Il fut frappé par l’attitude de la jeune fille dont les yeux étaient
rivés sur le plancher; ses cheveux, pendant autour d’elle, brillaient
sous la lumière comme un manteau de zibeline. Elle aurait bien pu
l’entendre, car il n’avait plus cherché à dissimuler le bruit de ses
pas.
Il s’avança pour voir ce qu’elle regardait ainsi, et il aperçut Kedsty
sur le sol, les bras étendus.
CHAPITRE XVII
LE COMBAT DE L’HONNEUR
--Marette! Qu’est-il arrivé?
--Kent, c’est vous! Oh! tenez, voilà... voilà ce que je voulais éviter.
Elle poussa un cri d’effroi, et s’élança hors de la pièce.
Il l’aurait suivie, s’il l’avait vue sortir de la maison, mais elle se
dirigeait vers sa chambre.
S’approchant de Kedsty, il mit un genou à terre pour mieux l’examiner.
Les bras de l’inspecteur de police étaient inertes. Rarement Kent avait
vu une figure aussi convulsée. Son instinct d’enquêteur se réveilla. Il
se rendit compte que son chef, qui avait reçu un coup sur le crâne,
n’était point mort de ce choc. Sur le sol gisait un pistolet automatique
Colt, appartenant à l’inspecteur, qui n’avait pu en faire usage.
Kent vit tout de suite que Kedsty avait été étranglé. Il ne tarda pas à
trouver sous la table la lanière de cuir dont le meurtrier s’était
servi. Aucune trace de lutte dans la pièce: donc Kedsty, par le coup
reçu sur la tête, avait été rendu incapable de se défendre.
Cependant le désordre de ses vêtements montrait qu’il avait essayé de
résister. Au revers de la main droite une double égratignure assez
profonde, deux raclements d’ongles, à n’en point douter. Le meurtre
avait été commis par deux personnes, l’une maintenant Kedsty immobile,
l’autre l’étranglant.
Qui avait tenu Kedsty? Marette? Qui l’avait étranglé? Mooie peut-être.
Marette Radisson était capable de tuer un insolent qui l’aurait
outragée: mais porter un coup par derrière, se prêter à un assassinat,
n’était pas possible de sa part. Mooie, pour se venger, n’aurait pas
fait appel à l’aide d’une femme.
«Voilà ce que je voulais éviter» avait-elle crié dans ce premier
mouvement de surprise où se dénonce la vérité. Qu’entendait-elle par là?
«J’aurais voulu ne pas être obligée de tuer Kedsty ou d’aider à le tuer»
ou bien: «J’aurais voulu que ce crime ne se produisît pas.»
«Mais, dans ce cas, pensa-t-il, elle aurait dû m’appeler. Peut-être
m’a-t-elle appelé pendant que je dormais? Pourquoi n’est-elle pas venue
me chercher dès qu’elle a été seule? Pourquoi son effroi en me voyant?»
Il prit le revolver de Kedsty et aperçut une tache de sang, quelques
cheveux gris sur la crosse. Kedsty avait été assommé par son propre
revolver. Un meurtrier, venant du dehors, se serait servi de l’arme
qu’il aurait apportée. La lanière de cuir--Kent s’en souvint--avait
longtemps traîné sur la table de l’inspecteur de police.
Mais alors ce serait Marette seule...
Kent eut soudain une sensation de vertige. Tous ses muscles
frissonnèrent, et ce frisson passé, il se sentit inondé de sueur. Une
pensée terrible venait de l’assaillir.
--Marette, dites-moi tout.
Ce fut d’un ton brutal qu’il prononça ces mots en entrant dans la
chambre de la jeune fille.
Celle-ci s’était jetée sur son lit, le visage dans les mains. Elle se
releva, mais son trouble était si grand qu’elle chancela en posant les
pieds sur le sol. Elle se maintint debout en s’appuyant contre le lit.
--Marette, je veux tout savoir.
--Je ne puis rien vous dire, répondit-elle d’une voix suppliante.
--Vous n’avez rien à me cacher. Je ne vous trahirai pas.
Il sursauta. Il venait d’apercevoir sur le visage de Marette, un peu
au-dessus du sourcil, un point rouge, et sur un de ses doigts, une trace
de sang.
--Kedsty venait-il de vous offenser ou de vous menacer? demanda-t-il,
espérant encore qu’elle dirait «oui».
--Non, Kent. Mais, qu’avez-vous?
Il avait dû s’asseoir. D’une main crispée, il desserra le col de sa
chemise, et, après quelques secondes de silence, il dit à Marette, sans
la regarder:
--C’est vous, maintenant, qui partirez. Moi, je reste.
--Que dites-vous, Kent?
--Après m’avoir sauvé, vous m’avez perdu. Partez... Je vous laisse
partir, mais faites vite, vite...
--Kent! Je vous ai perdu! Vous voulez que je parte! Vous perdez la tête!
Et vous donc, qu’allez-vous faire?
--Me rendre à la caserne.
--Pourquoi?
--Pourquoi! répéta-t-il en se levant et en frappant le sol du talon.
Parce que je ne veux pas, une seconde fois, passer par où je suis
passé... Quand j’ai voulu sauver un ami, j’ai menti, parce que j’étais
sûr qu’on ne me croirait pas, mais qu’on serait légalement obligé de me
croire. Mon crime supposé avait une excuse: la vengeance. Je ne
compromettais que mon honneur professionnel. Ça été dur, il m’en a
coûté... Mais aujourd’hui, c’est de mon honneur d’homme qu’il s’agit! On
pourrait croire que j’ai assassiné Kedsty. Non, non jamais.
--Vous croyez alors... que j’ai tué Kedsty?
--Ce sang sur votre main, et la main de ce malheureux qui porte la trace
de vos ongles?
--C’est en voulant empêcher qu’on le tue.
--Possible, mais guère admissible. Enfin! Il vous avait peut-être
offensée déjà. Vous vous êtes vengée en choisissant la manière qui vous
a plu... Je ne veux plus rien savoir. Sauvez-vous!
--Et vous, vous iriez vous livrer?
--Oui. On ne pourrait manquer de penser que j’ai été, pour le moins,
complice de l’assassinat de Pierre Kedsty. On ne dira pas cela, ou si on
le dit, on ajoutera: «Il est revenu payer.»
Marette comprit alors tout entière la pensée de Kent, mais elle ne
sentit pas d’abord ce que cette pensée avait d’offensant pour elle, tant
était profond son amour. Elle trembla pour lui. Son angoisse précédente
fit place à la crainte de le perdre. Il témoignait une attitude froide.
Marette fut gagnée par la même attitude, parce que lui, c’était elle.
Aussi, d’un ton rigide, elle lui dit:
--Kent, si j’avais été obligée de tuer Pelly, vous seriez-vous sauvé de
la caserne?
--Oui, sans doute.
--La mort de l’innocent Pelly ne vous aurait point parue un assassinat?
--Non, parce qu’un appel de sa part vous mettait en danger de mort. Vous
vous défendiez.
--Si Kedsty vous avait attaqué, vous seriez-vous défendu?
--Vous n’en doutez pas, je suppose.
--N’a-t-il pas fait pire que vous attaquer? Il vous aurait fait pendre,
vous sachant innocent. Comment appelez-vous cela?
--De l’infamie.
--Justifie-t-elle la vengeance?
--On ne se venge pas dans une chambre close, on se venge en plein air.
--Où voyez-vous la différence?
--On se venge d’un ennemi en le regardant en face, et non pas en le
frappant par derrière, Marette, quand on est un homme.
Elle pâlit. L’injure l’avait atteinte.
--Vous me croyez capable d’une lâcheté, Kent?
La révolte de Marette retentit dans son cœur qui se dilata d’une joie
immense et qui lui fit dire avec véhémence:
--Non, certes, non, je ne puis croire que vous ayez commis cet acte.
Non, ma Marette, ce n’est pas vous. J’en suis sûr, absolument sûr, comme
de moi-même.
Et il ajouta presque aussitôt, sous le poids d’un nouvel accablement:
--Mais toutes les apparences sont contre vous, contre nous. Je ne puis
plus me sauver.
--C’est bien décidé, Kent?
--Oui.
--Eh bien, je reste, moi aussi.
--On vous accusera.
--Évidemment.
--Vous ne pouvez me dire quel est le meurtrier?
--N’insistez pas.
--Vous payeriez pour un autre?
--C’est bien ce que vous avez voulu faire, Kent, dit-elle, les yeux
illuminés de fierté. Je suis votre exemple.
--Oh! Marette! s’écria-t-il, un sanglot dans la gorge.
Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
--A présent, n’est-ce pas, nous partons?
--Oui, dit-elle. Je serai vite prête.
CHAPITRE XVIII
SOUS L’ORAGE
Quand il eut pris les divers objets que Marette avait réunis pour lui
dans la chambre de débarras, en s’assurant, sur le seuil de la porte,
par de petits mouvements d’épaules, que les courroies du havresac
étaient bien en place, il devint soucieux.
Ce premier redressement de taille instinctif sous l’équipement, et qui
est comme le premier élan du départ, ne fit qu’accentuer son malaise. De
nouveau, il se dit qu’on allait l’accuser d’un meurtre. Mais l’infamie
de son chef méritait ce châtiment. Sa conscience ne lui reprochait rien.
Dès lors qu’importait le jugement des hommes? Ne fallait-il pas lutter
pour Marette, qui lui appartenait, qui était son bien le plus précieux?
Elle lui dirait son secret, qui ne pouvait être que très noble. Tout
s’éclaircirait.
Avec une vive impatience il alla heurter à la porte de Marette.
--Pas encore, dit la chère voix.
Ce fut plus de dix minutes, peut-être un quart d’heure, qu’il dut
attendre. Il était occupé à refaire son paquetage, préparé avec trop de
hâte, lorsqu’elle l’appela.
Elle lui ouvrit, recula de deux pas pour le laisser entrer, et il la
vit, sous la lumière de leurs deux lampes, dans un gracieux costume de
velours bleu à côtes, dont la jaquette la moulait étroitement et dont la
jupe lui descendait seulement un peu au-dessous des genoux.
Elle avait ramassé ses cheveux sous une ample toque de loutre, et ses
jambes fines étaient prises dans de hautes bottines en peau de caribou.
Dans ce costume elle paraissait à la fois plus fragile et plus
vigoureuse. Ses yeux brillaient d’une animation qui colorait vivement
ses joues. Kent la regarda un instant, et lui dit sa satisfaction par un
bref mouvement de tête auquel elle répondit par un raidissement du
corps.
--Voilà, à la grâce de Dieu, dit-elle en ramassant à ses pieds un petit
paquet dont Kent s’empara aussitôt.
Il recommençait de pleuvoir. Un vent violent et le lointain roulement du
tonnerre à l’ouest indiquaient qu’un nouvel orage ne tarderait pas à
passer sur la forêt.
--Attendez-moi, Kent, je suis tout de suite à vous, fit Marette sur la
porte du corridor.
Et presque aussitôt elle ajouta d’une voix basse, humble, mais
insistante:
--Il faut que vous le mettiez, Kent.
C’était le grand vêtement caoutchouté de Kedsty qu’elle lui apportait.
Comme il ne fit aucune objection, ce fut d’un ton de triomphe qu’elle
lui cria, dans le vent:
--Hardi! Kent. Tenons-nous ferme, et courons au bayou. Ils ne nous
auront pas.