Kent allait se trahir; il se tut. Il avait ressuscité, en

«Doigts-Sales», le jeune Alexandre Fingers. Il avait fait surgir de ce

gros tas de chair l’être ardent qui y demeurait enseveli depuis des

années. Il bénit le jour où, dans l’extrême Nord, il avait entendu

l’histoire de «Doigts-Sales», car cette histoire lui avait permis

d’accomplir un miracle, de réveiller un mort. Après ce réveil,

«Doigts-Sales» lui devenait tout sympathique, d’une sympathie

exceptionnelle. Il ressentait pour lui, à présent, une profonde amitié.

--J’ai cru bien faire en demandant conseil à «Doigts-Sales», dit-il au

docteur, à la fin de l’entretien, d’un ton presque indifférent.

Peut-être apercevra-t-il quelques mailles moins serrées.

Comme au Père Layonne, Kent tenait à laisser croire à Cardigan qu’il

avait seulement fait appel aux conseils du vieil avocat. Il n’avait sans

doute pas à se méfier de ses deux amis; mais il ne voulait pas risquer

de les mettre plus tard dans l’embarras.

Quand «Doigts-Sales», le surlendemain, entra dans la cellule de Kent, il

n’était plus le vieux «Doigts-Sales» de l’avant-veille. Il semblait

avoir perdu sa graisse, il ne se montrait plus essoufflé, toute sa

figure vivait d’une vie nouvelle. Le chien Togs, en revanche, titubant

de fatigue, avait un aspect lamentable.

--J’étais debout toute la nuit dernière, dit «Doigts-Sales». Vous

comprenez, je n’ose pas trop remuer le jour, on s’en étonnerait. Mais je

me suis démené cette nuit. Ça vient... ça vient.

Kent l’empoigna par les épaules et le secoua dans sa joie silencieuse.

--Oui, reprit «Doigts-Sales», je me suis remué. Pour ne pas me laisser

prendre au dépourvu quand il faudra agir, je me suis déjà assuré le

concours de quelques gaillards: le Fonte, Kinoo, Mooie, comme si votre

fuite devait avoir lieu demain. Car je ne vois que cette solution:

l’évasion. J’ai réfléchi à tous les cas possibles, aucune loi humaine ne

peut vous sauver. Une corde pend autour de votre cou, Kent... Rien su

encore au sujet de Marette Radisson, mais on la cherche. Kedsty est

d’une extrême méfiance. Tout ce que j’ai pu tirer de lui pour l’instant,

c’est qu’il vous fera conduire à Edmonton dans deux semaines. Il nous

faut bien tout ce temps...

De trois jours «Doigts-Sales» ne reparut plus. Et quand il revint, Kent

lui trouva une mine bizarre.

--Eh bien, «Doigts-Sales»? Y aurait-il des difficultés imprévues?

--Non, mais j’ai dû changer mon plan.

--Tu en parais contrarié.

--Sans doute, un peu... Je préférais ma combinaison.

--Il me semble que toi seul devrais décider de l’affaire.

«Doigts-Sales» soupira et eut un mouvement d’humeur.

--Enfin, ça réussira tout de même, dit-il d’un ton bourru. Ça réussira

d’autant mieux que je ne vous aurai pas mis dans le secret. N’insistez

pas, je ne vous dirais rien. Mais sachez patienter et ne perdez pas

confiance.

Kent n’en put rien tirer. «Doigts-Sales» se retira presque aussitôt, la

tête basse. Sa poignée de main fut molle. Kent demeura inquiet.

Les paroles énigmatiques de «Doigts-Sales» le firent longtemps

réfléchir. Il ne put leur trouver un sens. «Cela réussira d’autant mieux

que je ne vous aurai pas mis dans le secret!» Quel secret pouvait-il y

avoir entre eux?

Sa perplexité s’accrut le lendemain lorsque le Père Layonne lui dit

qu’il avait été mal reçu par «Doigts-Sales».

De sept jours, Kent fut privé de toutes nouvelles, et il jugea sa cause

perdue lorsque Pelly lui apprit qu’on devait, le lendemain, le conduire

à Edmonton.

Ce fait pesa sur lui comme la fatalité. «Doigts-Sales» l’avait

abandonné, la fortune l’avait abandonné. Tout l’abandonnait. Pour la

première fois, depuis des semaines qu’il luttait contre la mort, il se

maudit lui-même. Il existe une limite pour l’optimisme et l’espoir: il

venait de la dépasser.

Dans l’après-midi le ciel était sombre: une petite pluie fine commença

de tomber. Le soir elle devint violente. Il mangea sa soupe à la lueur

d’un méchant lumignon, puis essaya de lire pour chasser ses pensées

lugubres.

Il tenait sa montre à la main et elle marquait exactement dix heures et

demie quand il entendit la porte extérieure du corridor s’ouvrir et se

fermer. C’était la douzième fois que cela arrivait depuis qu’il avait

soupé, aussi n’y fit-il guère attention.

Soudain, à travers le bruit de pas de plusieurs personnes, il perçut une

voix de femme, une voix déjà entendue, une voix qui ressemblait

étrangement à celle de Marette. Plus de doute, c’était la voix de

Marette.

La porte du bureau du détachement se ferma, et un silence suivit. La

montre, dans la main de Kent, semblait frapper les secondes avec un

bruit frénétique. Il l’enfouit dans sa poche et se mit debout.

De nouveau la porte du bureau... le piétinement d’une douzaine d’hommes,

tous les gens du poste sans doute, éveillant les sonorités du

corridor... la voix de Marette, impérative: «Pressez-vous, pressez-vous.

En passant par le chemin de halage, vous arriverez au bon moment, mais

il n’y a pas une minute à perdre». Et de nouveau un grand silence.

Kent ne pouvait tenir en place; mais en s’agitant en tous sens dans sa

cellule, ses idées tourbillonnaient au point qu’il pensait devenir fou.

Il s’assit sur le rebord de sa couchette, la tête dans les mains: et son

immobilité lui donnait alors une sensation d’étouffement.

Kent! James Kent! chuchota une voix, la voix de Marette.

En un bond il fut devant la porte dont la petite ouverture grillagée

encadrait le visage de Marette Radisson.

CHAPITRE XIII

L’ÉVASION

Sur le moment Kent ne put proférer un mot.

--Vite, vite, préparez-vous! lui dit Marette. Chut!... Silence!... Je

vais...

Un bruit de pas l’interrompit net.

--Que faites-vous là, Mademoiselle? demanda, de sa grosse voix, le

constable Pelly.

Glacé de crainte, les doigts crispés contre le grillage du judas, Kent

vit Marette Radisson reculer, entr’ouvrir son imperméable tout

ruisselant et diriger sur Pelly le canon d’un revolver.

--Pas un mot, Pelly. Si vous appelez, je tire. Inutile de résister. Vos

hommes sont en ce moment près de la digue, puisque vous m’avez crue

tantôt. Avant que, des chambrées, on ait répondu à votre appel, il se

passerait au moins deux minutes: il nous suffit d’une. Nous serions

dehors et vous resteriez sur le carreau. Ouvrez donc cette porte.

--Je n’ai pas la clef.

--Où est-elle?

--Je ne sais pas.

--Ne faites pas l’enfant. Elle est au bureau. Allons la prendre, puisque

je vous dis que toute résistance serait inutile. Elle ne servirait qu’à

vous faire tuer, ce que je regretterais toute ma vie.

La demi-minute durant laquelle Marette et Pelly disparurent fut pour

Kent interminable. C’est alors qu’il comprit le sens des paroles de

«Doigts-Sales»: «Cela réussira d’autant mieux que je ne vous aurai pas

mis dans le secret». En effet, aurait-il supporté l’idée que Marette

exposât sa vie pour lui? Jamais il n’y eût consenti.

--Oui, Pelly. C’est une situation bien pénible pour vous, disait Marette

sans la moindre intention d’ironie. Ne parlez pas de déshonneur. Il

serait stupide de vous laisser tuer. On vous excusera; et vous saurez

vous rendre utile encore.

Toujours sous la menace du revolver, Pelly ouvrit la cellule, dont Kent

sortit aussitôt, mais décontenancé. Plus tard, quand il se rendit compte

de toutes les pensées qui l’agitaient en ce moment dans son cerveau, il

comprit que la joie de se sentir libre avait été dominante, mais il se

souvint de s’être cru lui-même sous la menace du revolver de Marette.

Son brave cœur s’était serré à la pensée de l’atroce humiliation de son

camarade. L’esprit de corps était si puissant en lui qu’une seconde ou

deux il s’était cru Pelly lui-même.

--Le plus dur pour vous n’est pas fini, Pelly, dit encore Marette. Il

faut que vous preniez la place de Kent. Vous ne pourriez résister à la

tentation de nous poursuivre, et le malheur arriverait.

Pelly poussa un soupir rauque. Il se carra devant la porte béante de la

cellule, croisa les bras; et, après avoir regardé froidement Kent et

Marette, il dit d’une voix ferme:

--Tirez!

Marette fonça des deux poings sur la poitrine de Pelly, qui, ne

s’attendant pas à ce choc, dans le raidissement de son corps, perdit

l’équilibre et s’abattit à l’intérieur de la cellule.

Prestement, Marette referma la porte. Mais Pelly poussa un long cri

d’alarme qui éveilla tous les échos de la caserne.

--Vite, vite... pas par le corridor... par la fenêtre du bureau, dit

Marette entraînant Kent.

En traversant le bureau, Kent prit un revolver au râtelier. Il ouvrit

violemment la fenêtre. Dehors, la nuit noire, la pluie en déluge: ils

étaient sauvés.

Ils s’arrêtèrent seulement lorsqu’ils arrivèrent au sommet du tertre qui

dominait la caserne.

Lui et elle durent s’asseoir pour reprendre haleine, car leur course

folle les avait momentanément épuisés. Toutes les fenêtres de la caserne

étaient maintenant illuminées.

--Voyez ce qu’ils font là-bas en notre honneur, dit Marette, sèchement,

l’haleine courte.

--Savez-vous que j’avais envie moi-même de hurler, quand il a poussé ce

cri, mais de hurler de joie. Être libre, Marette, être libre! Où

devons-nous rejoindre les gens de «Doigts-Sales»?

--Comment! Les gens de «Doigts-Sales»!... Le bavard vous aurait-il

parlé?

--Il ne m’a rien dit; mais je suppose que...

--... que nous allons nous exposer à nous faire pincer par vos camarades

en éveil ce soir? C’est dans votre cellule que vous avez appris à

raisonner de la sorte! Mais d’où sortez-vous, c’est le cas de le

dire!...

Elle lui poussa le coude en riant, et se relevant aussitôt, elle ajouta

d’une voix mutine:

--Allons, debout, sergent Kent! Obéissez-moi. Vous êtes sous mes ordres

ce soir. Vous vouliez crier de joie. Et moi donc! Je n’ai jamais été à

pareille fête. Mais quelle pluie, grand Dieu! Suivez-moi toujours.

Ils descendirent en grande hâte la pente opposée à la caserne, ils

coupèrent la grand’route et longèrent, un quart de mille, la futaie de

peupliers, ralentissant leur allure à cause des hautes herbes.

Jusqu’à ce moment la pensée de Kent s’était tout entière concentrée dans

les minutes qu’il vivait. Dans la chambre de l’infirmerie et dans sa

cellule, il avait supposé que Marette lui viendrait en aide, supposition

vague, toute idéale et à laquelle il s’était laissé entraîner par un

charme. Or une réalité qu’il n’aurait jamais osé concevoir, était

brusquement survenue. Au moment où il commençait à désespérer, la porte

de sa cellule s’ouvrait. Et c’était lui, Kent, James Kent, qui courait

dans la nuit sous la pluie battante! Il ne rêvait pas, et il lui

semblait cependant vivre une chose impossible à imaginer. Un besoin

mental de preuves décuplait ses forces physiques.

Mais, elle, où puisait-elle son énergie?

Comment avait-elle pu s’intéresser à lui au point de risquer la mort

pour le sauver? Par cette question il retombait dans l’irréel. Elle

fuyait devant lui, à longues et souples enjambées, et la pensée qu’elle

ne serait jamais à lui, qu’elle lui échapperait comme un trop beau rêve,

activait aussi l’ardeur de ses pas.

Elle s’arrêta à la lisière du bois de sapins.

--Plus besoin d’aller si vite, dit-elle, nous allons bientôt être à

l’abri de la pluie et de tout importun. Mais ne nous attardons pas.

Sous les sapins régnait une obscurité complète. Marette était sûre de

son chemin, car elle se dirigeait à travers les fourrés d’un même pas

régulier et énergique. Kent avait perdu toute orientation, lorsqu’il

aperçut une lumière dans les branchages.

La jeune fille, la découvrant aussi, alla plus vite.

--Toujours en avant!... dit-elle en se retournant vers Kent, nous allons

y être.

Kent sentit alors sous ses pas le gravier d’un sentier. Il reconnut le

chemin qui conduisait vers la demeure de Kedsty.

--Marette! appela-t-il. Vous ne vous trompez pas? C’est le bungalow de

l’inspecteur!

--En êtes-vous bien sûr? demanda-t-elle sans paraître troublée.

--Mais oui.

--Tant mieux, il sera enchanté de vous offrir des vêtements, car vous

devez être tout trempé. Par ces temps d’orage, on se réfugie où l’on

peut.

--Vous vous seriez donc entendue avec lui? Car il me semble que c’est

bien le dernier endroit où...

--C’est au contraire le seul où nous serons en sûreté.

--Comment donc?

--Ah! mon cher, dit-elle d’un ton moqueur, vous n’êtes pas encore au

bout de vos surprises.

CHAPITRE XIV

CE QUE FEMME VEUT

Au ton moqueur de Marette, Kent sentit qu’il aurait pris une attitude

ridicule en montrant trop d’hésitation. Marette Radisson l’avait fait

évader; ce n’était pas pour l’amener dans un traquenard.

Elle cessa aussitôt de plaisanter.

--Kedsty n’y est pas, dit-elle avec fermeté. Avant qu’il soit de retour,

vous aurez compris que vous êtes ici en pleine sécurité. Entrons, nous

sommes chez nous.

Il pensait qu’il eût été préférable de courir au fleuve. Se jeter dans

une barque et fuir aussitôt, était véritablement la seule conduite à

tenir. De peur de paraître méfiant il ne dit rien, mais il suivit

Marette, la main sur la crosse de son revolver. Kedsty était à cette

heure son pire ennemi, et sans doute aussi celui de Marette. «Ne

veut-elle pas me demander de l’expédier?» se dit-il. Cette idée lui

inspira une telle répugnance qu’il ne put admettre que Marette l’eût

conçue.

Après l’avoir invité à se secouer et lui avoir donné de gros mocassins

afin qu’il ne laissât point de traces humides, elle lui prit la main

pour le guider le long du sombre corridor. Ils montèrent un escalier à

tâtons. Elle ouvrit une porte et ils furent éclairés par cette même

lampe qu’il avait aperçue du dehors.

--C’est ma chambre, dit-elle, vous y êtes en sûreté.

L’air de cette pièce était embaumé par la douce senteur de fleurs et par

un parfum indéfinissable.

--Serrez-moi les mains, s’il vous plaît, et dites-moi que vous êtes

content. Vous paraissez tout abasourdi. Préféreriez-vous être encore

dans votre cellule?

--Je ne vous comprends toujours pas, Marette? Où est Kedsty?

--Il doit revenir bientôt.

--Et naturellement il sait que vous êtes ici?

--Il y a un mois que j’y suis. Cela ne vous paraît pas très clair. Je

vous ai bien dit que je vous mènerais de surprise en surprise. Tenez,

vous m’amusez prodigieusement avec votre tête d’ours qui aurait fait un

mauvais plongeon. Voyons, mon cher, est-ce que je vous parlerais ainsi

si le moindre danger vous menaçait en ce moment? Quant à Kedsty...

--Lorsqu’il apprendra ce qui s’est passé à la caserne, il entrera dans

une colère folle. Que deviendrez-vous alors? On ne va pas tarder à le

prévenir. Peut-être sait-il déjà que je me suis enfui grâce à vous?

--Et alors? Et alors? Continuez vos questions, elles me prouvent que

vous me prenez pour une tête de linotte. Vous êtes inquiet? Tant mieux.

Vous m’amusez, vous dis-je. Il faut bien que je me paye moi-même de ma

petite course, car vous ne m’avez pas dit «merci». Je vous tends les

mains, et vous me regardez sans bouger avec des yeux grands comme des

assiettes. Non, vous êtes trop drôle avec vos cheveux collés aux tempes!

Je vais vous donner de quoi vous changer. Auparavant, vous ne voudriez

pas encore un peu me faire rire? J’en ai eu si peu l’occasion depuis un

mois... C’est vous, le Kent qu’on m’a dit être si amateur de bonnes

farces?... Que faut-il donc pour vous dérider?

Elle lui dit encore d’autres extravagances. Après la suite d’émotions

violentes qu’elle venait de subir, son ton excité était visiblement

commandé par un besoin de réaction. Ses yeux brillant de malice,

l’animation de son teint, la vivacité de ses gestes, toute son ardeur

juvénile rassurèrent Kent et lui communiquèrent bientôt une ardeur

semblable.

--Je danserais avec vous si j’entendais les violons, mais c’est que je

ne les entends pas encore. Si au moins vous me donniez la mesure. Vous

bondissez comme une sylphide, Marette, et je ne me sens qu’un pauvre

lourdaud de rescapé.

Il lui prit les mains qu’elle lui tendait de nouveau et les serra avec

force.

--A la bonne heure, dit-elle. Vous devenez raisonnable. Je dois, moi

aussi, devenir sérieuse. Écoutez-moi donc. Kedsty est allé cet

après-midi à Vanloo. A son retour, cet homme ponctuel passera à la

caserne pour voir si tout est en ordre. La petite agitation qu’il y

trouvera lui fera froncer ses terribles sourcils et serrer les poings.

Et s’il ne reste pas là-bas pour surveiller la manœuvre, il viendra ici

pour me dire des choses désagréables. Il sait bien, lui, qu’il me

trouvera ici. Pendant que nous causerons, vous vous tiendrez bien

tranquillement dans l’endroit que je vais vous indiquer, sous ce toit,

parfaitement... On nous préviendra de son arrivée. Ne vous inquiétez

pas, on veille sur nous, tout est prévu. «Doigts-Sales» est un homme

précieux. Il a été un certain moment désorienté lorsqu’il a su que

Kedsty changeait la date de votre départ pour Edmonton. Mais mon idée ne

lui a point paru trop mauvaise. Vous avouerez qu’il ne viendra à

personne la pensée de vous chercher dans la demeure de l’inspecteur de

police.

--Je crois qu’il est préférable de fuir cette nuit, Marette.

--Non, dans cinq jours. Tout sera prêt, nous n’aurons même plus besoin

des gens de «Doigts-Sales». Vous partirez en toute tranquillité.

--Et vous?

--Moi, je resterai, dit-elle avec un brusque mouvement de tête.

Et elle ajouta d’un ton glacial:

--Je resterai, parce que je dois rester.

--Comment! Vous vous exposeriez à sa colère!

--Je ne crois pas qu’il me fasse de mal. Non, je ne crois pas; car il y

passerait lui-même avant. Je regrette de l’avoir dit. Mais vous ne devez

pas me questionner.

--Vous vous imaginez donc que je partirai seul! Mais votre affaire est

mon affaire. Gardez votre secret, soit. Mais je l’empêcherai bien de

vous maltraiter. Jamais je ne partirai seul. Ah! non, certes, jamais...

Il est encore temps de fuir, Marette, c’est le plus sage. Fuyons. Si

Kedsty vous a offensé, comme je crois comprendre, et si vous voulez m’en

dire plus tard les raisons, je le retrouverai. Il payera ce qu’il vous

doit, je m’en charge. Mais maintenant, prenons le fleuve, tout de suite.

Allons, venez.

Elle le regarda, immobile. Ce n’était plus la vive moqueuse des minutes

précédentes. Cependant un sourire glissa sur ses lèvres.

--Savez-vous, dit-elle, que d’après un vieux code sacré du Nord, vous

m’appartenez?

--Comment cela?

--Vous alliez mourir, car il est probable qu’on vous aurait pendu. Je

vous ai sauvé la vie. Par conséquent votre vie m’appartient, suivant ce

code. Vous êtes mon esclave, Kent. Vous devez m’obéir.

--Je ne demande pas mieux. C’est par mon dévouement, Marette, que je

compte vous prouver ma reconnaissance. Mais je vois où vous voulez en

venir. Je ferai tout, sauf vous laisser ici.

--Vous devez m’obéir, dit-elle d’un ton grave.

Et pour montrer que son désir était chose réglée, qu’elle ne s’en

préoccupait déjà plus, pour accentuer son attitude impérieuse par une

marque de sans-gêne, par une intention de coquetterie pour mieux dominer

l’homme qui se tenait devant elle, elle commença à dénouer ses cheveux,

les bras repliés derrière sa nuque avec une belle impudeur.

Le capuchon de son imperméable ayant été plusieurs fois rejeté par le

vent de la course, sa chevelure était toute inondée. Elle tomba sur son

dos en masse humide et brillante. Elle envahit sa figure, son cou et ses

bras. A la clarté de la lampe de petites gouttes d’eaux scintillaient

comme des diamants et tombaient une à une.

--Eh bien, vous ne me répondez pas?

--Nous partirons ensemble, Marette, quand vous voudrez, mais ensemble,

dit-il avec une énergie brutale, car l’image avait agi sur ses sens; et,

dans sa pensée, il faisait ployer la taille de la jeune fille sous une

étreinte de vainqueur.

--Oh! Oh! s’exclama-t-elle. C’est ce qui vous trompe. Je resterai.

Il vit passer dans les yeux de Marette un éclair de colère et à ce

moment un choc violent retentit contre une des persiennes du

rez-de-chaussée.

--C’est Mooie. Il m’avertit que Kedsty va arriver. Je n’aurai plus le

temps de vous montrer votre cachette. Mais il ne montera pas dans ma

chambre. Il ne s’y est jamais risqué. Je vais tout de suite à sa

rencontre dans le corridor.

--Mais s’il soupçonnait ma présence ici? S’il y venait?

--Vous vous cacheriez derrière les rideaux de mon lit. Je descends,

dit-elle en se dirigeant vers la porte. Quoi que vous entendiez, quoi

qu’il arrive, je vous en supplie, ne vous montrez pas.

--S’il me découvrait derrière les rideaux?

--Alors, répondit-elle sans hésiter, vous feriez ce que vous auriez à

faire.

CHAPITRE XV

PERPLEXITÉ

Kent, le revolver en main, l’oreille collée contre la porte, ne put

entendre que les premières paroles échangées entre Kedsty et Marette.

--Vous êtes donc ici? s’écriait Kedsty avec fureur.

--Si vos yeux ne vous trompent pas, répondait sèchement la voix de

Marette.

--Vous avez eu l’audace de faire évader Kent?

--Je ne puis le nier.

--Vous avez fait croire à Pelly et à ses hommes qu’on allait piller le

bateau de Sanderson?

--Il fallait bien un prétexte. Aurais-je pu tenter le coup en pleine

caserne sans avoir fait un certain vide autour de Kent?

--Et après avoir lancé cette bande de crétins sur le chemin de la digue,

vous êtes revenue pour menacer cette sacrée moule de Pelly de votre

mauvais petit revolver.

--Ne blâmez pas Pelly, il s’est montré très crâne.

--Il restera quelques mois où vous l’avez mis.

--Non, vous le ferez sortir pour ne pas allonger la liste de... ce que

vous savez.

--Vous allez d’abord me dire de quel côté est allé mon gredin.

Une porte claqua. Kent n’entendit plus qu’un bruit confus de voix.

Il éprouva sur le moment une angoisse pareille à celle qu’il avait

ressentie lorsque Marette alla avec Pelly prendre dans le bureau du

détachement la clef de la cellule. Il en était comme paralysé. Mais les

circonstances n’étaient plus les mêmes. Il avait à présent sa liberté

d’action, il pouvait se précipiter au secours de Marette. Il entr’ouvrit

la porte afin de mieux entendre les voix. Au premier cri de Marette, il

serait en bas. Il souhaita presque d’entendre ce cri. Les choses

prendraient une franche tournure. En vingt secondes, il tiendrait Kedsty

au bout de son arme.

Peu à peu il se raisonna. Kedsty n’était pas homme à frapper une femme.

Alors seulement il s’étonna du ton de voix avec lequel elle l’avait

_supplié_ de ne pas se montrer. Supplié, c’est le mot qu’elle avait

employé avec une physionomie soudain craintive après s’être montrée si

autoritaire. Elle craignait donc Kedsty? Qui était-elle pour Kedsty?

Pourquoi se cachait-elle sous son toit? Elle craignait Kedsty, car ses

lèvres avaient une singulière contraction quand elle dit: «Ne vous

montrez pas». Et Kedsty prouvait, par sa conduite précédente, qu’il

redoutait Marette. Que s’était-il donc passé entre eux?

Les éclats de voix devinrent plus violents. Si Kedsty voulait emmener

Marette à la caserne!... Elle n’avait pas prévu cette éventualité, fort

plausible pourtant. Il était prêt à bondir dans l’escalier. La voix

seule de Kedsty continua à bourdonner.

A se tenir immobile, le corps raidi, il ressentit une fatigue

douloureuse. Il s’assit. Le discret parfum de poudre de lilas lui fit

revoir Marette le jour où elle vint le visiter à l’infirmerie de

Cardigan...

Il n’avait encore porté aucune attention à la pièce dans laquelle il se

trouvait. Il savait que cette chambre avait été celle de Kedsty, mais

plus aucune trace n’en restait. Elle était pleine d’objets de toilette

dont le nombre et la variété l’étonnèrent.

Il aurait pu se croire dans le boudoir de la fille du gouverneur

général, mais non certes dans une cabane d’Athabasca Landing. Sur le

parquet, contre la table de toilette, était posée toute une rangée de

chaussures, de ravissantes merveilles, toutes montées sur hauts talons:

des bottines à boutons et à lacets, jaunes, noires, blanches, de

délicieuses petites pantoufles blanches en chevreau, d’autres en étoffe,

ornées de jolis rubans et de boucles dorées.

Il ne put s’empêcher de prendre dans ses mains un minuscule soulier en

satin, dont la pointure le fit sourire. Ce luxe de chaussures n’était

rien à côté de la profusion d’étoffes légères, parées de dentelles fines

comme de la toile d’araignée et de broderies précieuses.

--Qui était Marette Radisson?

La Vallée du Silence · 第 6 / 12 段