Dans cette longue attente de neuf à dix heures, sa pensée ne cessa

d’être occupée par l’image de Marette. Marette Radisson avait-elle

vraiment descendu le fleuve? Mooie l’avait vue partir. Mais n’est-ce pas

une feinte? Elle lui avait promis de revenir le voir. Elle ignorait sans

doute que les événements s’étaient précipités. Il devait partir sans la

revoir; mais il saurait bien l’informer, dans quelques jours, de

l’endroit où il se tiendrait caché.

Enfin le petit timbre de sa montre sonna dix heures.

Il se souleva d’un bond... Pendant un moment il retint sa respiration

pour écouter. Dans le corridor, aucun bruit. Il se mit sur ses pieds.

Ses vêtements étaient pendus assez loin du lit. Il alla les prendre à

tâtons, avec tant de précaution que personne n’aurait pu l’entendre,

même en écoutant par la fissure de la porte. Il s’habilla rapidement,

puis alla vers la fenêtre, regarda au dehors et écouta encore.

Tout était calme. L’air qui lui caressait le visage était doux et frais,

chargé du parfum des balsamiers lointains et des cèdres. Le monde,

merveilleux dans le silence nocturne, l’attendait. Impossible de

concevoir l’échec ou la mort là-bas! Impossible que la Loi parvînt à le

retenir; alors que ce monde lui tendait des bras protecteurs et

l’appelait!

Le moment d’agir était arrivé. Dix secondes après, ayant sauté par la

fenêtre, Kent foulait le gazon. Il courut à un angle de la maison et se

réfugia dans l’ombre. La rapidité de ses mouvements ne lui avait causé

aucun malaise. Sentir la terre ferme sous ses pieds lui fit bondir le

cœur d’allégresse. Sa blessure était donc bien guérie. Une joie sauvage

l’envahit tout entier. Il était libre!

Il jeta les yeux dans la direction de la cabane de Crossen. Il devait

s’y rendre tout droit, ouvertement, comme un homme chargé d’une mission

qu’il n’a pas à dissimuler. S’il avait la chance que Crossen fût couché,

dans un quart d’heure il naviguerait sur le fleuve.

Son sang circulait plus vite quand il fit ses premiers pas, à découvert,

sous la lumière des étoiles. Encore cinquante mètres à franchir, et il

aurait dépassé le bâtiment qui servait de bûcher à Cardigan. Ensuite

personne ne pouvait plus le voir, des fenêtres de l’infirmerie. Il

accéléra son allure. Vingt, trente, quarante pas; et il s’arrêta net

comme il s’était arrêté lorsque la balle du métis l’avait frappé. Une

forme venait d’apparaître; elle se précisa: c’était Mercer.

Mercer faisait le moulinet avec son jonc et se glissait furtivement

comme un chat, lorsqu’à son tour il aperçut Kent. La canne lui échappa

de la main.

--Pas un mot, Mercer, tu me jouerais une mauvaise plaisanterie. Je suis

en train de faire un peu d’exercice en plein air, dit Kent d’une voix

naturelle, mais de façon à ne point être entendu de l’infirmerie.

Soudain son sang se glaça. Mercer venait de pousser un cri d’appel. Ce

n’était pas un cri humain, mais celui d’un démon. Le cou gonflé, les

yeux dilatés par l’effort, la physionomie de Mercer lançant ce long cri

strident, parut horrible à Kent.

Pris de fureur, Kent se précipita sur Mercer. Il le saisit à la gorge.

Il oublia tout, dans le vertige de sa colère. Liberté, prison lui

importaient peu dans ce moment même; mais se venger de ce traître,

l’écraser, anéantir cette vermine indigne de vivre à la surface de la

terre.

Ses doigts s’enfoncèrent dans la chair flasque du hideux pantin qui

s’affaissa en râlant. Kent se courba sur lui, le martela de coups de

poing et en fit une loque. Le chemin était libre maintenant, mais Kent,

ivre de vengeance, fou de rage, frappait toujours.

CHAPITRE X

L’IRONIE DU SORT

Kent comprit combien son acte était insensé quand il se releva. Par cet

acte, il venait de perdre toute chance de gagner le fleuve.

A la clarté des étoiles, il aperçut des gens qui se précipitaient vers

lui; mais il était dans un tel épuisement qu’il ne pouvait songer à

lutter ni à courir. Ses muscles, inaccoutumés à l’effort qu’il venait de

fournir dans sa rage de vengeance, se relâchaient. La vigueur sur

laquelle il avait compté pour s’évader l’abandonnait. La tête lui

tournait. Il sentit quelque chose se détraquer en lui, et il crut qu’il

s’évanouissait.

Des voix l’enveloppaient; une chose froide et dure comme une mâchoire

lui serra le poignet.

Il reconnut enfin le constable Carter, bras droit de Kedsty à la

caserne, et le vieux Sands, l’intendant de Cardigan. Ses idées lui

revenaient, il agita les mains, les sentant engourdies, et il vit luire

l’acier des menottes.

Comme Sands était penché sur Mercer, Carter disait à Kent d’une voix

basse:

--C’est bien fâcheux, ce qui arrive. Je t’ai vu de la fenêtre quand

Mercer a crié. Pourquoi t’es-tu arrêté? Il fallait filer.

Mercer, le visage tuméfié et méconnaissable, se relevait avec l’aide de

Sands. Il se lamentait, pleurait comme un veau et, dans sa frayeur, il

suppliait Kent de ne plus recommencer à le battre.

Carter entraîna doucement James Kent, en lui disant:

C’est une bien pénible, très pénible corvée pour moi; mais la loi exige

que je te conduise à la caserne.

Kent jeta un dernier regard vers les étoiles, et ses poumons s’emplirent

de cet air frais qu’ils avaient respiré avec tant de joie dans l’instant

merveilleux qui précéda la rencontre de Mercer.

Il avait perdu la partie, et cela à cause de Mercer. Il serra les dents

et ne répondit point à Carter. Mais celui-ci, qui avait dans les veines

du sang rouge des hommes du Nord, devinait ce qui se passait dans le

cœur de son camarade, dont il sentit le raidissement en le tenant par un

bras tandis qu’il l’emmenait.

Pelly, de service, l’enferma dans une des trois cellules récemment

construites derrière le bureau du détachement.

Laissé seul, Kent se laissa tomber sur le record de sa couchette; et il

connut les affres du désespoir.

Ironie du sort! C’est à James Kent qu’on avait demandé le plan des

nouvelles cellules. Elles étaient capables de déjouer tous les

stratagèmes et les ruses des prisonniers en humeur de s’évader. Il en

avait attentivement surveillé la construction. Et le voici un des

premiers occupants! Il maudit de nouveau Mercer, en serrant ses poings

impuissants.

La petite lucarne de sa cellule regardait le fleuve, dont il pouvait

entendre maintenant le murmure tout proche. Le mouvement des

vaguelettes, sur lesquelles se jouaient les étoiles, lui produisit le

même effet qu’un ricanement moqueur.

Il retourna vers sa couchette. Renonçant à toute lutte, il s’abandonna

longtemps à un morne désespoir, la tête dans les mains.

Quand il se releva, une chose merveilleuse frappa ses yeux. Dans

l’obscurité de la cellule, filtrait un rayon d’argent. La lumière de la

lune naissante passait à travers les barreaux de la petite fenêtre;

c’était une chose vivante. Fasciné par elle, il la suivit jusqu’à cette

ouverture d’un pied carré, et, de là, il aperçut le globe rouge et

magnifique, qui se levait sur les forêts et versait sa clarté sur le

monde. Pendant un moment il ne vit rien que la lune emplissant le cadre

de sa fenêtre. Et comme il se tenait immobile, la figure inondée de

lumière, il sentit se dresser en lui tous les fantômes de ses anciens

espoirs. Un à un, ils reparaissaient. Il étendit les mains comme pour

leur communiquer ce fluide magique qui l’enveloppait; son cœur battait

plus fort dans la gloire du lever de la lune. Le murmure railleur du

fleuve se mua en un chant d’espoir. Les doigts agrippés aux barreaux de

la petite fenêtre, Kent sentit se réveiller son esprit combatif. Il en

fut envahi. Le désespoir vaincu, il contempla la lune, qui passait du

rouge au jaune d’or, dans son ascension vers les sommets, et il

s’émerveilla devant le miracle de la lumière qui n’avait jamais manqué

de l’émouvoir.

Puis il se prit à rire. Si Pelly et Carter l’avaient entendu, ils

l’auraient cru fou. C’était en effet une sorte de démence: la confiance

en soi retrouvée, une foi sans bornes, un optimisme capable de

transformer les rêves en réalités. Il regarda de nouveau à travers les

barreaux de sa cellule. Le monde était toujours là. Là aussi coulait le

fleuve. Toutes les choses pour lesquelles il valait la peine de vivre se

trouvaient là! Il voulait lutter. Pour l’instant il ne se demandait

point comment. En constatant une seconde fois l’ironie du sort qui lui

avait fait bâtir sa propre prison, il se prit à ricaner.

Il s’assit de nouveau sur le bord de sa paillasse. Une petite armée de

formes noires et blanches défila devant ses veux, figures chargées de

haine et de désespoir, figures braves avec la gaîté de l’espoir, figures

glacées par l’épouvante de la mort. C’étaient tous ceux qu’il avait

conduits jadis vers la prison. Comme ils devaient se moquer de lui à

cette heure!

Parmi ces spectres, sinistre cortège témoignant de ses prouesses de

chasseur d’hommes, il vit celui d’Antoine Fournet sortir du groupe

confus et s’approcher de lui.

C’était précisément Antoine que Kent avait dernièrement conduit dans la

cellule où lui-même se trouvait maintenant.

Antoine le Français, à la taille haute, aux cheveux noirs, au rire

sonore et intarissable, qui, la veille de sa mort, faisait trembler les

vitres du bureau de Kedsty, Antoine lui apparaissait comme un dieu. Il

avait tué un homme, et, en brave, ne l’avait point nié. Dans son corps

de géant, il possédait un cœur aussi doux que celui d’une jeune fille.

Cependant il s’était enorgueilli de son meurtre et l’avait glorifié par

des chansons durant son court emprisonnement. Il avait tué l’homme blanc

de Chippewyan qui vola la femme de son voisin; car Antoine avait pour

maxime: «Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent»; et

il avait pour son voisin le grand amour qui existe entre les hommes

vivant dans les vastes forêts du Nord. Son voisin était faible, lui

était fort, fort comme un taureau; aussi, à l’heure propice, il se

chargea de la vengeance. Quand Kent enferma Antoine, le géant se moqua

de l’étroitesse et de la solidité incontestable de la cellule, puis il

se mit à rire, et il chanta d’une voix retentissante pendant les

quelques jours de répit qu’on lui laissa avant la mort. Lorsqu’il

mourut, ce fut avec le sourire glorieux de quelqu’un qui s’acquitte, à

peu de frais, d’un grand méfait.

Kent s’était affligé d’avoir été désigné pour arrêter Antoine. Il

s’était dit que jamais il ne pourrait se montrer l’homme que fut

celui-ci.

Il vit Antoine revenir pour s’asseoir sur le bord du lit où il avait

dormi plusieurs nuits. Les lointains échos de ses rires et de ses

chansons remplissaient les oreilles de Kent; son grand courage se

répandit comme un effluve salutaire dans la cellule illuminée. Aussi

quand le sommeil le prit, James Kent eut la certitude que l’âme de ce

superbe mort lui avait communiqué un courage qu’il n’aurait pu obtenir

d’aucun vivant.

Antoine Fournet lui réapparut dans son sommeil, et de même l’image d’un

homme appelé «Doigts-Sales», qui lui donna une utile inspiration.

CHAPITRE XI

«DOIGTS-SALES»

A l’endroit où l’un des petits bras du fleuve se recourbe comme la

langue d’un chien ami qui lécherait la berge, à Athabasca Landing, se

dresse une rangée de neuf huttes.

Le génie excentrique qui, dix ans d’avance, avait prévu la prospérité de

la région, inspira leur construction. Elles étaient du reste bâties en

dépit du bon sens, et les intempéries leur avaient livré de rudes

assauts.

L’original «Doigts-Sales», propriétaire de la cinquième de ces huttes,

avait baptisé celle-ci la «Bonne vieille reine Bess»[3].

[3] Surnom populaire de la Reine Elisabeth d’Angleterre.

Couverte de papier goudronné, elle paraissait épier anxieusement le

fleuve par ses deux fenêtres.

Contre la façade, «Doigts-Sales» avait appuyé une véranda pour se

protéger de la pluie au printemps, du soleil en été, et de la neige

durant les mois de l’hiver. C’était là qu’il passait, assis, la plus

grande partie de son temps quand il n’était pas couché.

On le connaissait à deux mille milles en amont et en aval des Trois

Fleuves. Les superstitieux croyaient que de petits dieux et de petits

diables venaient s’accroupir devant la cabane au papier goudronné pour

converser avec le bizarre propriétaire. C’était un rusé matois, du reste

assez satisfait de lui-même, ce «Doigts-Sales». On n’eût pas trouvé son

pareil le long des Trois Fleuves; et on eût donné beaucoup pour posséder

le trésor contenu dans son cerveau.

Du premier coup d’œil, il n’en laissait rien paraître. Assis devant la

«Bonne vieille reine Bess» dans son fauteuil d’un bois patiné par

l’usage, ce gros paquet de mollesse, ce géant de flaccidité, s’étalait

informe. La tête énorme, les cheveux longs et broussailleux, sa figure

lisse de chérubin gras n’avait pas plus d’expression qu’une pomme. Ses

bras reposaient continuellement sur son énorme panse, dont la rotondité

était rendue plus apparente par une gigantesque chaîne de montre en

pépites d’or battu du Klondike, qu’il agitait d’un perpétuel mouvement

du pouce et de l’index. Personne n’aurait pu dire au juste pourquoi on

l’appelait «Doigts-Sales». Son vrai nom était Alexandre Toppet Fingers,

mais le surnom lui resta parce qu’il avait l’air d’être mal peigné et

mal lavé.

Quelle que pût être la valeur de ses deux cent quarante livres de chair,

c’était son intelligence qui inspirait une sorte de craintive

admiration. Il était le plus éminent des juges, un juge du Désert, un

avocat de la Forêt, le légiste incontesté de la Piste, des Fleuves et

des Grandes Futaies.

Toutes les règles de la légalité et du droit commun, en usage dans le

Grand Nord, étaient classées dans son cerveau. Par toutes ses

connaissances, il avait deux cents ans. Il savait qu’une loi ne périt

pas de vétusté et que, jusqu’à sa mort, un homme doit s’y conformer.

Tous les tours et pièges de sa profession lui étaient familiers. Il ne

possédait aucun Code imprimé; sa bibliothèque était sa vaste mémoire.

Les cas qu’il fut appelé à examiner étaient relatés dans des écrits

entassé en piles poussiéreuses dans sa cabane. On venait le consulter,

mais il ne plaidait pas. Ses confrères d’Edmonton lui savaient gré de ne

pas se montrer au tribunal, car il leur aurait fait une rude

concurrence.

La véranda de sa cabane était un tabernacle de justice. Il s’y tenait

assis, et, les mains croisées, il dictait des avis, suggérait des

conseils ou prononçait des sentences. D’autres hommes seraient devenus

fous de rester assis aussi longtemps que lui. Pendant des heures il

regardait fixement le fleuve de ses yeux pâles qui jamais ne

clignotaient. Pendant des heures, il restait immobile, sans mot dire.

Il avait un compagnon fidèle, un chien gras, flegmatique et paresseux

comme son maître. Ce chien était toujours endormi à ses pieds ou se

traînait péniblement derrière ses talons quand «Doigts-Sales» se

décidait enfin à sortir.

Le visage ordinairement impassible de «Doigts-Sales» s’éclairait soudain

lorsque le Père Layonne venait lui rendre visite. Sa langue se déliait

alors volontiers et, jusqu’à la nuit, la conversation roulait sur une

foule de choses peu connues des autres hommes.

Le petit missionnaire se précipita chez lui, en sortant de la cellule de

Kent où il s’était rendu dès qu’il apprit la malheureuse tentative

d’évasion de son ami.

«Doigts-Sales», en l’écoutant, secoua la tête d’un air navré.

--Je voudrais bien voir ce pauvre Kent, dit-il en serrant ses gros bras

contre son ventre. Mais il y a un bon tiers de mille d’ici à la caserne,

peut-être même un demi-mille. Et le chemin grimpe. Que diable, c’est

bien loin. Je réfléchirai d’abord sur son cas, je réfléchirai.

Kent attendait anxieusement le retour du Père Layonne.

Si l’avocat Fingers ne consentait pas à l’aider, il ne lui restait plus

qu’à prendre sa médecine des mains du jury, tandis qu’avec ce concours,

il battrait Kedsty et la division N tout entière.

Mais comment obtenir la complicité active de «Doigts-Sales», qui

hésiterait probablement à contrecarrer l’inspecteur Kedsty?

Chaque homme, pensait-il, possède une conscience capable de grandes

choses, prête à tous dévouements; mais il fallait agir avec la clef

adaptée à chaque serrure. Il croyait posséder celle qui le ferait

pénétrer dans l’âme de l’apathique Fingers. Dans cette conviction, il se

sentit renaître. Au fait, les quelques minutes de tension musculaire

durant lesquelles il administra à Mercer une si magistrale correction

avaient été une bonne épreuve d’entraînement. N’en ayant ressenti un peu

plus tard aucune conséquence fâcheuse, il n’avait plus à craindre que sa

blessure se rouvrît. Et il se doutait bien qu’échapper maintenant à la

Division N lui demanderait un effort surhumain.

A tous mouvements, dans le corridor, il tressaillait, l’oreille en

éveil. Vers le milieu de la journée, il lui sembla reconnaître les voix

du Père Layonne, de Pelly et de «Doigts-Sales». Il ne se trompait pas.

«Doigts-Sales», suivi de son inséparable cabot, fut introduit dans la

cellule par Pelly, qui se retira aussitôt, tandis que le Père Layonne

adressa à Kent, de la porte, un signe de tête et un regard plein

d’espoir et s’en alla avec Pelly dans le bureau du détachement.

--Ouf! Quelle montée! s’écria «Doigts-Sales» en s’épongeant le visage

avec son grand mouchoir. En voilà une côte! Togs et moi ne sommes pas

favorisés par le souffle. C’est fort heureux, car si nous l’étions

davantage, nous risquerions de nous laisser entraîner trop loin, et nous

n’aimons pas marcher.

Il se laissa tomber comme un gros paquet de gélatine sur l’unique chaise

de la cellule, et le chien s’affala lourdement à ses pieds.

Kent s’assit sur le bord de son lit et lui sourit amicalement.

--Cela n’a pas toujours été ainsi, n’est-ce pas, «Doigts-Sales»? Il y a

vingt ans, tu n’aurais pas été essoufflé pour avoir grimpé une colline?

--Oui, sans doute.

--Il y a vingt ans, tu étais un fameux lutteur.

Ce mot donna de l’éclat aux yeux ordinairement ternes de «Doigts-Sales».

--Un fameux lutteur! répéta Kent. Tous les hommes étaient des lutteurs

dans ces jours de course à l’or. On m’a raconté, dans mes voyages,

quelques-unes de tes aventures. J’ai entendu ton histoire, là-bas, dans

le Nord. Je l’ai gardée pour moi. Tu l’aurais racontée toi-même si tu

tenais à ce qu’on la connût.

«Doigts-Sales» secoua la tête d’un air d’incrédulité et il eut un léger

plissement des lèvres dont Kent saisit la signification.

--Oui, mon vieux renard, j’ai compris. Lorsqu’on un service, un grand

service à demander à quelqu’un, il est d’usage de le flatter. Et si l’on

peut lui rappeler une ancienne prouesse, on a chance de mieux se le

concilier. C’est ce que tu penses, n’est-ce pas? Employer ce moyen n’est

pas de mon genre; je t’estime trop pour cela. Je veux te demander de

m’aider. Le Père Layonne t’a mis au courant de ma situation. Elle est

pire que celle qu’il t’a décrite. Tu verras, quand j’entrerai dans les

détails. Tu pourrais hésiter, mais tu n’hésiteras plus quand je t’aurai

rappelé un certain moment de ton passé. J’en suis sûr.

--Quel est ce moment?

--Le terrible hiver où il y eut la famine à Lost City. Tu n’as certes

pas oublié--et tu n’oublieras jamais--Marie Tatman?

L’énorme corps flasque de «Doigts-Sales» fut comme traversé par un

courant électrique. Sa chair molle redevint muscles vigoureux. Ses yeux

brillèrent lorsque Kent prononça ce nom que, depuis vingt-cinq ans, il

n’avait plus entendu sur aucune lèvre, à l’exception des siennes.

--Tu as entendu parler de Marie Tatman!... dit-il, avec la voix d’un

tout autre homme.

--Oui, dans la région du Porcupine. Je sais ce que tu as fait pour cette

femme et quel fut ton dévouement. Je sais que tu l’adores toujours. Je

l’ai compris depuis longtemps, à certains de tes regards. J’invoque sa

mémoire pour que tu ne puisses me refuser ce que je vais te demander.

--Ah! tu savais!... dit le vieil homme dans un soupir.

Et soudain, il se revit à cette époque tragique, dans Lost City en

pleine famine.

Ce Tatman était alors un jeune homme, un pauvre petit employé de banque

qui arrivait de San-Francisco pour s’improviser chercheur d’or.

Il n’était certes pas fait pour ce rude métier. Sa femme, la jolie et

délicate Marie, avait insisté pour être sa compagne d’aventures.

«Doigts-Sales» se souvint de ce que fut la rigueur des lois durant ce

terrible hiver. La nourriture n’arrivait pas. La neige recouvrait Lost

City et toute la région depuis de longs mois. On pouvait tuer un homme

et s’en tirer sans trop d’ennuis; mais si on volait une croûte de pain

ou une fève, on était amené à l’extrémité du camp et forcé de déguerpir.

C’était la mort certaine par la faim et le froid, plus terrible que par

les balles ou la pendaison. Aussi avait-on choisi cette atroce façon de

châtier le vol.

Tatman n’était pas un voleur. Mais sa jeune femme mourait lentement

d’inanition; elle était atteinte du scorbut, et pour la sauver, il vola.

Il entra, la nuit, dans une cabane et enleva deux boîtes de fèves et une

casserole de pommes de terre, choses plus précieuses que mille fois leur

pesant d’or. Il fut pris, sa femme était naturellement à ses côtés. Mais

en ces jours, la beauté féminine ne pouvait sauver un homme. Tatman fut

amené à l’extrémité du camp, on lui donna un équipement complet, mais

aucune nourriture.

Sa femme, encapuchonnée et bottée, était décidée à périr avec lui. Il

avait vainement protesté, jusqu’à la dernière minute, de son innocence,

mais les fèves et les pommes de terre, trouvées chez lui, étaient une

preuve irrécusable.

Alors «Doigts-Sales» avait déclaré, d’une voix tonitruante, que Tatman

était innocent et que c’était lui, le voleur. Il avait porté les fèves

et les pommes de terre dans la cabane de Tatman pendant que celui-ci

dormait. Pourquoi? Pour sauver Marie qu’il aimait. Et il était parti

dans la tourmente de neige, fortifié par son amour. Tatman et sa femme

retournèrent chez eux. Depuis cet instant le camp n’entendit jamais plus

parler de lui.

--Ah! tu savais! répéta-t-il.

Et il ajouta soudain, les poings fermés, le regard plongeant au loin par

la fenêtre, la poitrine bombée:

--Parle, Kent, parle. Dis-moi tout. Je tâcherai de t’aider.

Sans omettre aucun détail, Kent raconta alors ce qui lui était arrivé

depuis le jour où la balle du métis le frappa; et «Doigts-Sales»

l’écoutait et écoutait aussi les échos éveillés dans son propre cœur.

Ses yeux brillaient d’un feu que Kent avait rallumé après plusieurs

années. C’était une double action parallèle qui animait sa pensée. «Oui,

oui, oui...» répétait-il d’instant en instant, comme en ruminant. Les

paroles de Kent, en pénétrant dans son cœur, se transformaient aussitôt

en désirs d’action.

--Il faut surtout que je sache ce qu’est devenue Marette Radisson, lui

disait Kent. Je l’aime, comme tu aimais... et elle m’a prouvé qu’elle

tenait à moi. Elle peut tout sur Kedsty. Avec elle, je serais sauvé,

mais elle ignore ma situation actuelle. Il faut que tu fasses parler

Kedsty, ce sera difficile. N’hésite pas sur les moyens, je crois qu’il a

la conscience chargée. Et si tu parvenais à savoir où est Marette,

j’aurais besoin, pour fuir avec elle, d’une route préparée par toi.

--Oui, oui, oui..., ruminait «Doigts-Sales». Mais ce sera dur de tirer

quelque chose de Kedsty. Pourtant, j’essayerai.

--Marette, Marie! C’est presque le même nom, n’est-ce pas?

Ce fut un nouveau «Doigts-Sales» qui retourna vers le fleuve, cinq

minutes plus tard. Son chien étonné et déconfit était obligé de trotter

de temps à autre pour le suivre. Et «Doigts-Sales», en arrivant à la

«Bonne vieille Bess» ne s’écroula pas dans son fauteuil à l’ombre de la

véranda.

CHAPITRE XII

LE RETOUR DE MARETTE

Lorsque Cardigan, de retour de son excursion, apprit que Kent avait été

incarcéré, il vint aussitôt le voir. Grande fut sa surprise en trouvant

son ami radieux.

Vous me voyez tout content, dit celui-ci, parce que j’ai payé mes

dettes. J’avais contracté quelques petites obligations envers Mercer. Je

n’ai pas voulu être en reste avec cet excellent garçon; aussi, en

réglant mon compte, lui ai-je fait bonne mesure, comme vous avez dû vous

en apercevoir.

Certes, si j’avais besoin d’un masseur, ce n’est pas vous que

j’emploierais, mon cher; vous avez la poigne un peu trop forte. Vous

avez failli me tuer mon homme.

--J’en ai ressuscité un autre.

--Comment donc! Qui?

La Vallée du Silence · 第 5 / 12 段