courtoisie que vous témoignez aux pires criminels. Vous avez étonné tous
ceux qui étaient présents ici. Ils ont été--s’ils ne le sont plus--mes
amis. Ce n’est pas tant par vos paroles que par votre attitude que vous
avez dû les surprendre. Vous ne m’avez pas interrompu, j’en conviens;
mais vous avez fait pire: vous m’avez traité comme si vous n’ajoutiez
pas foi à mes affirmations. Vous avez ainsi fâcheusement influencé
l’assistance. Et pourtant vous savez bien que je n’ai pas tué John
Barkley. Vous le savez mieux que personne... Vous m’aviez traité de
menteur le jour où je me suis laissé aller à cette stupide confession:
hier comme aujourd’hui, vous ne pouviez y croire. Quel est donc votre
jeu, maintenant? Pour quelle raison avez-vous changé d’attitude à mon
égard?
En prononçant ces derniers mots, Kent ne put se retenir de rendre le
poing vers Kedsty, et s’empêcher d’éprouver une sorte d’admiration pour
la fermeté de roc de l’inspecteur. S’entendant traiter de gredin, Kedsty
avait quelque peu rougi, mais il sut rester calme et impassible. Quand
il se décida à parler, ce fut d’une voix si tranquille que Kent s’en
étonna.
--Je ne vous ferai aucun reproche, Kent, dit-il. Je ne vous en veux pas
de m’avoir appelé gredin. C’est ce que j’aurais fait à votre place,
peut-être. Il vous semble qu’à cause même de nos rapports antérieurs, je
devrais faire quelque effort pour vous sauver. Je le ferais si je
croyais que vous êtes innocent. Mais je ne le crois pas. Je vous crois
coupable. Je ne vois aucune lacune dans les preuves accablantes que vous
avez vous-même fournies contre vous. Même si j’essayais de prouver votre
innocence dans le meurtre de John Barkley...
Il s’arrêta et tordit sa moustache en jetant un coup d’œil vers la
fenêtre.
--Même si je faisais cela, reprit-il, vous auriez quand même encore
vingt ans de prison pour le pire des parjures, parjure au moment où vous
croyiez être mourant. De toute façon, Kent, vous êtes coupable: si ce
n’est pas d’une faute, c’est de l’autre. Voilà ma réponse.
Sur ces mots, il se retira. Kent ne fit aucun effort pour le retenir;
ses paroles mouraient sur ses lèvres.
Involontairement ses regards se portèrent sur les immenses forêts qu’on
découvrait de sa fenêtre. L’inspecteur Kedsty avait prononcé, le plus
tranquillement du monde, un jugement qui faisait écrouler toutes ses
espérances. En effet, s’il échappait à la pendaison, il n’en était pas
moins un criminel de la pire espèce, un parjure. Parviendrait-il à
prouver qu’il n’avait pas tué John Barkley? Par cela même il se
condamnait pour avoir, devant la mort, affirmé, sous serment, un
mensonge. C’était vingt ans à passer dans le pénitencier d’Edmonton! En
mettant les choses au mieux, au moins dix ans. Mais dix ans, vingt ans
ou la pendaison...
La sueur perlait à son front. Il ne maudissait plus Kedsty, sa colère
était tombée. Kedsty avait toujours pensé à ce que lui, insensé, n’avait
jamais prévu. Non, vraiment, Kedsty ne pouvait agir autrement. Lui,
James Kent, qui haïssait le mensonge plus que toute autre chose au
monde, était le pire des menteurs, puisqu’il avait menti sur son lit de
mort.
Son parjure appelait une punition exemplaire. Impossible de ne pas
reconnaître que la loi était, à cet égard, bien fondée. Vue de près,
l’affaire était des plus simples: il ne fallait pas tenir compte des
événements secondaires. La loi n’admettait aucune excuse valable dans
son cas. Il avait menti pour sauver un homme, qui, suivant les
apparences, tombait lui-même sous le coup de la loi.
Le poids de ces constatations l’écrasait. Elles représentaient la
réalité, cette réalité implacable que Kedsty avait en vue. Mais à mesure
que les minutes s’écoulaient, son tempérament combatif se réveillait. Il
n’était pas homme à se laisser vaincre facilement. Le danger l’avait
toujours secoué jusqu’au plus profond de son être. Or jamais il n’avait
encore affronté un plus grand danger.
Il ne s’agissait plus d’obéir à l’impulsion du moment. Son éducation
avait été celle d’un chasseur d’hommes. Il était devenu expert dans la
psychologie requise par cette chasse. A la poursuite d’une proie, il
s’était toujours efforcé de se mettre sentimentalement et
intellectuellement à la place de la victime. Dans ce jeu émouvant, sa
première pensée était d’analyser ce qu’un outlaw ferait en telles ou
telles circonstances, suivant, son milieu et son hérédité. Il en avait
déduit certaines lois, dont il pourrait désormais tirer profit pour sa
sauvegarde. En ce moment, lui, James Kent, n’était plus le chasseur,
mais le chassé. Tous les tours dont il avait acquis la maîtrise allaient
se retourner contre lui. Son habitude des bois, ses ruses, les coups
habiles qu’il avait appris à ce jeu d’un contre un, ne lui serviraient
que très peu lorsqu’il s’agirait de se défendre contre des juges en
salle close.
Par la fenêtre ouverte lui vint une première inspiration. L’aventure
avait été le sang de sa vie. Là-bas, derrière les vertes forêts qui
ondoyaient comme les vagues d’un océan, l’attendait la plus grande des
aventures. Une fois dans ces forêts bien-aimées qui couvraient la moitié
d’un continent, il accepterait de mourir si le monde le battait. Il
pourrait jouer le jeu de l’homme traqué, comme aucun ne l’avait joué
jusque-là, s’il possédait son revolver et la liberté dans ce monde si
accueillant.
L’ardeur brilla dans ses yeux, puis, lentement, s’éteignit. La fenêtre
ouverte, après tout, était peut-être une moquerie. Il glissa au bord de
son lit et essaya de se maintenir en équilibre sur ses pieds. L’effort
l’étourdit. Il douta de pouvoir courir cent mètres après qu’il aurait
enjambé fenêtre.
Subitement lui vint une autre idée. Son cerveau devenait plus lucide. Il
marcha en titubant dans la chambre. C’était la première fois qu’il était
sur pied depuis que la balle l’avait abattu. Il allait tromper Cardigan,
il se jouerait de Kedsty. Il allait certainement recouvrer bientôt ses
forces; mais il garderait bien d’en rien laisser paraître. Il jouerait
au malade jusqu’au bout, et, par une belle nuit, il profiterait de la
fenêtre ouverte.
Cette idée le fit tressaillir. Mais il sentit toute la différence qui
existe entre le chasseur et le chassé, entre l’homme jouant sa vie avec
ses propres moyens et celui qui la risque, armé de tout le cortège de la
loi. C’était émouvant de chasser; plus émouvant encore était d’être
chassé. Tous les nerfs de son corps frémirent. Une flamme nouvelle
brûlait en lui. Il était la créature aux abois. Un camarade serait,
cette fois, le chasseur.
Derechef, il alla devant la fenêtre et s’y pencha. Regardant la forêt,
il la vit avec des yeux nouveaux. Le scintillement de l’eau du fleuve
qui se mouvait lentement prenait une signification qui ne s’était pas
encore dévoilée pour lui. Si le docteur Cardignan l’avait vu à ce
moment, il aurait juré que la fièvre était revenue. Une lueur couvait
dans ses yeux, et le sang lui monta au visage. Il ne pensait ni à la
mort, ni aux barreaux de la prison. Son pouls battait plus fort à la
perspective de la grande aventure qui l’attendait.
Lui, le meilleur chasseur d’hommes à deux milles à la ronde, battrait
les chasseurs. Le chien de chasse allait devenir renard, et ce renard
connaissait les tours du chasseur et du chassé. Il l’emporterait!... Un
monde l’appelait, il se réfugierait dans le cœur de ce monde. Il se
rappela les endroits bien connus de lui où il pourrait trouver pour
toujours la sécurité et la liberté. Nul ne connaissait mieux que lui ces
coins et recoins retirés, ces endroits inexplorés et non mentionnés sur
la carte, les lointaines et mystérieuses parcelles de _Terra incognita_
où le soleil se lève et se couche sans la permission de la Loi, où Dieu
ricane comme au jour où les monstres préhistoriques broutaient en levant
le cou vers la cime des arbres. S’il réussissait à recouvrer la force
nécessaire pour franchir la fenêtre et voyager, la loi pourrait le
chercher pendant cent ans sans le découvrir.
Ce n’était point là des pensées inspirées par la peur ou la bravade ou
par toute autre excitation morbide du cerveau. Il voyait les choses
d’une façon sensée, telles qu’elles étaient. Il descendrait le cours du
fleuve vers l’Arctique...
Et Marette Radisson!... Il n’y avait plus guère songé. Il comprit
qu’elle pouvait devenir une précieuse alliée. «On pensera à vous!»
avait-elle dit. Il ne douta point qu’elle ne tarderait pas à revenir le
voir. Tous deux se concertaient pour la fuite vers une vie superbe qui
les attendait.
Comme il était imprudent de se montrer debout, il se recoucha. La
rougeur provoquée par les mouvements qu’il venait de se donner et les
forts battements de son pouls persistaient quand le docteur Cardigan
revint.
--Mon parti est bien pris, cher ami, lui dit Kent. Je tâcherai d’établir
mon alibi, et, malgré les dispositions de Kedsty, je me fais fort de
prouver mon innocence. J’en serai quitte pour passer une dizaine
d’années au pénitencier d’Edmonton. Mais qu’est-ce que dix ans, comparés
à la perspective d’aller tout de suite pourrir sous le gazon! De toute
façon vous m’aurez sauvé la vie, et je ne cesserai de vous en être
reconnaissant.
Cardigan, dont Kent serra la main avec vigueur, se sentit rajeunir.
--Je vous ai vu intrépide tantôt, dit-il, et je vous vois plus résolu
encore. Quel soulagement pour moi! Si vous aviez vu dans quel état
j’étais quand je me suis aperçu de ma sacrée boulette...
--Vous vous êtes figuré que vous m’envoyiez au bourreau. On peut se
tromper, mon cher, Puis-je vous demander de m’apporter de temps à autre
de bons cigares quand je serais enfermé à Edmonton? J’essayerai
d’obtenir la faveur de vous recevoir. Nous fumerons ensemble et vous me
donnerez des nouvelles des fleuves. Mais je crains bien, mon vieux
camarade, de vous inquiéter encore un peu avant de partir d’ici, car je
me sens tout drôle aujourd’hui. J’ai mal, là-dedans. Ce serait vraiment
fâcheux s’il survenait une autre complication pour se moquer encore de
nous.
Il put voir l’impression que ses paroles produisaient sur Cardigan, qui,
plongé le matin même dans le plus profond désespoir, ne savait plus
comment témoigner sa sympathie à son cher malade.
Lorsque le docteur quitta la chambre, Kent pouvait difficilement
contenir sa joie. Cardigan venait de lui dire qu’il aurait encore de
longs jours à attendre avant de retrouver assez de forces pour se tenir
solidement sur ses jambes.
L’excellent homme lui porta lui-même le dîner et le souper et lui tint
compagnie jusqu’à la nuit. Il poussa la complaisance jusqu’à faire
donner au factionnaire qui gardait la porte une paire de chaussures à
semelles en caoutchouc afin qu’aucun bruit ne dérangeât le sommeil du
malade.
Or, le patient, à dix heures, sûr de ne plus être dérangé, sortit sans
bruit de son lit et commença la série d’exercices qu’il s’était
prescrits.
Cette fois, il n’eut plus la sensation de vertige; quand il se mit sur
pied. Ses idées étaient parfaitement nettes. Il commença par une
profonde inspiration, toujours plus profonde, en bombant le thorax.
Il ne ressentit pas la douleur à laquelle à s’attendait. Il aurait voulu
crier sa joie. Il étendit les bras l’un après l’autre, se courba jusqu’à
toucher le plancher des doigts, plia les genoux et fut étonné de la
force et de l’élasticité de son corps. Avant de retourner dans son lit,
il arpenta sa chambre une vingtaine de fois.
Il n’avait guère envie de dormir. Allongé sur ses coussins il regarda
scintiller les étoiles, guettant les premières lueurs de la lune et
écoutant les hiboux qui nichaient sur un arbre voisin. Une heure plus
tard, il recommença son exercice.
Il était debout quand, par la fenêtre, il entendit des bruits de voix
qui se rapprochaient et des pas d’hommes qui couraient. Un instant plus
tard, quelqu’un frappait à une porte et appelait tout haut le docteur
Cardigan.
Kent s’approcha de la fenêtre avec précaution. La lune s’était levée. Il
vit des formes avançant lentement comme celles de gens chargés d’un
lourd fardeau. Avant qu’elles disparussent de sa vue, il distingua la
silhouette de deux hommes portant une civière. Puis le bruit d’une porte
qu’on ouvre, d’autres voix, et tout retomba dans le silence.
Il se remit au lit, en se demandant quel pouvait être le blessé ou le
malade qu’on venait d’hospitaliser.
Il respirait plus facilement après avoir dérouillé ses muscles. Le fait
de revenir à la vie ardente sans plus ressentir de pesanteur dans sa
poitrine le remplit d’enthousiasme.
Il était tard quand un profond sommeil s’empara de lui.
Ce fut Mercer qui l’éveilla.
Il était entré doucement, avait refermé la porte sans bruit, de sorte
que Kent ne l’avait pas entendu.
Kent, à l’air ému de Mercer, comprit que quelque chose de grave s’était
passé. Il se dressa sur son séant.
--Je vous demande pardon de vous réveiller, Monsieur, dit l’aide-médecin
en se penchant tout près de Kent de peur que le factionnaire n’écoutât
derrière la porte. Mais j’ai pensé qu’il était préférable de vous
avertir de ce qui se passe au sujet de l’Indien Mooie.
--L’Indien?
--Oui, Monsieur, je veux dire Mooie, Monsieur. J’en suis tout à fait
bouleversé. Il m’a dit qu’il avait vu hier au soir le bateau que devait
prendre la jeune fille pour descendre le fleuve. Elle l’avait caché dans
le _bayou_ de Kim[2].
[2] _Bayou_, mot indien: petite crique sur le bord d’un lac ou d’un
fleuve et où l’eau reste stagnante.
«Elle est donc partie!» se dit Kent, vivement affecté par cette
nouvelle; mais il ne manifesta pas son sentiment.
--Le bayou de Kim! répéta-t-il, affectant de sourire finement comme d’un
bon tour. Oui, en effet, c’est un excellent endroit pour cacher une
embarcation. Alors?
--Dès la tombée de la nuit, Mooie retourna pour l’espionner. Je ne sais
pas exactement ce qui lui arriva; lui non plus, du reste. Mais il
n’était pas loin de minuit quand il frappa à la porte de Crossen,
chancelant, perdant son sang en abondance et comme halluciné. On l’a
amené ici; et je l’ai veillé une partie de la nuit. Il m’a dit que la
jeune fille était sur le bateau et qu’elle descendait le fleuve. C’est
tout ce que j’ai appris, Monsieur. Mais il murmurait un tas de choses
dans une langue que je ne puis comprendre, le dialecte crî, dit Crossen.
Le père Mooie prétend qu’il a été frappé par derrière. On a voulu
avertir Kedsty, mais on n’a trouvé l’inspecteur nulle part.
--Que dis-tu là? s’écria Kent avec un peu trop de précipitation.
Il se renversa sur ses coussins. Son esprit travailla fiévreusement.
--Nous ne devons pas souffler mot de tout cela, Mercer. Si Mooie,
gravement blessé, venait à mourir, et si l’on apprenait que toi et
moi...
Il en avait dit assez long pour rendre soucieux le jeune Mercer.
--Surveille-le de près, mon vieux, ajouta-t-il, et rapporte-moi tout ce
qui se passera. Tâche d’en apprendre davantage au sujet de Kedsty, si tu
peux. Je te dirai ce qu’il faudra faire. Tu comprends, c’est une chose
délicate pour toi et pour moi.
--Oui, Monsieur.
--Mais, dis-donc. Sais-tu que j’ai une faim de loup, ce matin. Ajoute un
autre œuf, veux-tu, Mercer? Trois œufs au lieu de deux, et même une
petite côtelette, serait un supplément assez appréciable. Surtout ne
fais savoir à personne que mon appétit s’améliore. Cela vaudra mieux
pour nous deux, surtout si Mooie allait mourir. As-tu compris, vieux?
--Je crois comprendre, Monsieur, répondit Mercer en pâlissant, au
sourire énigmatique qu’il aperçut dans les yeux de Kent. Je ferai
exactement comme vous avez dit. Monsieur.
Quand Mercer fut sorti, Kent pensa qu’il avait jauge parfaitement son
homme. L’aide-médecin était un lâche; il ne fallait pas trop compter sur
lui pour se tirer d’affaire.
CHAPITRE IX
LA FUITE INTERROMPUE
Ce matin-là, Kent avala son déjeuner avec un entrain qui eût étonné
Cardigan et rendu Kedsty circonspect, s’ils l’avaient vu.
Tout en mangeant il ne cessait de répéter qu’il était très inquiet au
sujet de Mooie, bien qu’il n’éprouvât aucune crainte; mais c’était un
moyen de mieux tenir Mercer.
--Quant à moi, disait-il, je suis en si mauvaise posture qu’il ne peut
rien m’arriver de pire; mais je ne voudrais point, par ma faute,
compromettre un bon ami comme toi, Mercer.
Celui-ci se voyait déjà arrêté comme complice dans une affaire de
meurtre; et il en était tout bouleversé.
Kent insista encore. Ils avaient, l’un donné, l’autre reçu de l’argent;
cela pouvait les conduire loin, à moins que Mooie ne fermât la bouche.
Si l’Indien savait quelque chose de louche dans la conduite de Kedsty,
Mercer devrait s’en assurer comme d’un excellent atout pour leur défense
au cas où l’inspecteur de police chercherait à les inquiéter. Si
celui-ci ne s’était point montré la nuit où Mooie fut frappé, il avait
depuis affirmé sa présence en multipliant ses tracasseries.
Mercer prit, pour la forme, la température de Kent qui suggéra
d’inscrire sur le tableau un degré de plus.
--Mieux vaut leur laisser croire que je suis encore malade, assura-t-il.
Ils seront moins portés à nous suspecter.
Du coup, Mercer ajouta encore quelques dixièmes au chiffre qu’il venait
d’inscrire.
Ce fut une journée merveilleuse pour la santé de Kent. Il pouvait sentir
ses forces renaître. Mais il ne bougea pas de son lit pendant tout le
jour, par crainte de se trahir.
Cardigan lui rendit deux fois visite. La blessure avait bon aspect; mais
la fièvre de son malade le déconcertait. Il pouvait se produire,
disait-il, une complication qui ne tarderait pas à mieux se manifester.
A dix heures du soir, Kent se remit à ses exercices d’entraînement. Il
fut encore plus émerveillé que la nuit précédente de la rapidité avec
laquelle revenaient ses forces. Plusieurs fois, les petits diables
ardents qui s’agitaient dans son sang lui suggéraient de sauter par la
fenêtre séance tenante.
Pendant trois nuits et trois jours consécutifs, il garda son secret et
accrut ses forces. Le docteur Cardigan venait souvent le voir, tandis
que le Père Layonne lui rendait régulièrement visite tous les
après-midi. Mercer ne le quittait pas une minute.
Le troisième jour, deux événements survinrent qui produisirent chez Kent
et chez Mercer une vive impression. Le docteur Cardigan, qui dut
s’absenter quatre jours pour se rendre à cinquante milles de là, passa
ses pouvoirs aux mains de Mercer; et Mooie n’eut plus la moindre fièvre.
Le premier incident remplit Kent de joie. Cardigan parti, il n’y avait
plus de danger immédiat qu’on découvrît sa supercherie. Mercer, de son
côté, exulta de voir Mooie se rétablir. Il osa examiner les faits sous
toutes leurs faces et laissa voir que la guérison de Mooie le délivrait
de toute crainte. Son attitude fut telle que, plus d’une fois, Kent
aurait chassé de la chambre l’impertinent à grands coups de pied.
Ayant pris la place du docteur Cardigan, l’aide-médecin commença en
effet à se gonfler d’importance. Kent vit en cela un nouveau danger, et,
pour y parer, il usa de la flatterie.
N’était-ce pas une honte, affirmait-il, que le docteur n’eût pas pris
Mercer comme collaborateur en titre? Il le méritait vraiment. Kent en
toucherait sans tarder un mot au Père Layonne, dont les paroles étaient
paroles d’Évangile et qui ferait campagne auprès des gens influents du
pays.
Pendant deux jours, il s’amusa ainsi de Mercer comme un pêcheur rusé
taquine le poisson.
Il demanda encore à son «jeune ami» de faire parler Mooie pour en
découvrir plus long sur le compte de Kedsty. Mais les lèvres du vieil
indien restaient à ce propos hermétiquement closes.
--Il s’est effrayé quand je lui ai appris qu’il avait, dans son délire,
parlé de l’inspecteur, rapporta Mercer. Il a tout nié. Non, mon, non! Il
n’avait pas vu Kedsty; il ne savait rien à ce sujet. Je ne puis rien
tirer de lui, Kent.
Le jeune Mercer avait abandonné sa servilité obséquieuse. Il aidait Kent
à fumer ses cigares avec une familiarité de gros fermier. Il l’appelait
«Kent» tout court. Parlant de l’inspecteur, il disait «Kedsty», et du
Père Layonne, «le petit prêcheur».
Kent craignait qu’il n’eût la langue un peu trop longue. Plusieurs fois
par jour, il l’entendait converser avec le factionnaire et le voyait
descendre au Landing, en faisant tournoyer un petit jonc dont il
n’aurait pas osé se servir auparavant. N’allait-il pas jusqu’à affecter
de l’orgueil en face de Kent, à qui il donnait des conseils de l’air
d’un supérieur?
Le quatrième jour arriva un message annonçant que le docteur Cardigan ne
pourrait revenir avant quarante-huit heures. Mercer donna à entendre que
le docteur trouverait à son retour de grands changements. Sa stupide
vanité l’aveugla au point de lui faire dire:
--Kedsty m’a pris en grande estime, Kent. C’est un bon vieux bougre
quand on sait le prendre. Il m’a appelé cet après-midi; et nous avons
fumé un cigare ensemble. Quand je lui ai raconté que l’appétit et les
forces commençaient à vous venir, il a pu se convaincre que j’étais plus
habile que son Cardigan.
--Tu lui as dit que j’allais mieux? s’exclama Kent dont les doigts se
crispèrent de douleur tant il fit l’effort pour s’empêcher de sauter à
la gorge du maudit imbécile.
--Oh! mais je n’ai pas insisté. J’ai été très discret; j’ai dit
seulement «commençaient à revenir». J’ai voulu tout simplement lui
prouver que je savais soigner un malade. Il a paru du reste enchanté de
moi; il m’a tapé sur l’épaule et m’a serré la main avec une familiarité
de camarade. C’est une fine lame. Il n’a besoin de personne pour voir ce
que j’ai fait depuis le départ de Cardigan.
Ainsi, juste au moment où Kent se préparait à une action décisive, cet
idiot vendait la mèche!
Kent se détourna pour ne pas trahir sa révolte, et peut-être aussi pour
ne pas céder à la tentation de bondir sur le petit misérable.
Que Cardigan, pris de scrupules, fît à Kedsty un rapport véridique, il
aurait une excuse honorable: sa conscience professionnelle. Mais Mercer,
un crapaud enflé de vanité, un fieffé crétin qui vendrait son meilleur
ami, un âne bâté...
Vraiment, Kent tremblait de colère. Sa raison reprit le dessus. Sa
dernière chance dépendait uniquement de son sang-froid.
--Empoche ça, mon vieux, ainsi que mes félicitations, dit-il en glissant
deux cigares dans la main de Mercer.
Ce serait donc ce soir même...
La lune ne devait apparaître au-dessus des forêts qu’après onze heures.
Kent enjamberait la fenêtre à dix heures. Son plan était bien arrêté.
Il y avait toujours un certain nombre de bateaux près de chez Crossen.
Il en choisirait un, et quand Mercer s’apercevrait de sa disparition, il
aurait déjà parcouru quarante milles sur le chemin de la liberté. Il
laisserait alors filer la barque à la dérive, ou il la cacherait, et il
partirait à travers la campagne jusqu’à ce qu’on perdît ses traces.
De quelque manière que ce fût, il parviendrait bien à se procurer des
armes et de la nourriture. Il était heureux de n’avoir pas donné à
Mercer les cinquante dollars qui se trouvaient encore sous son oreiller.
Mercer, la mine toute déconfite, entra avec le souper.
--Qu’est-ce qui t’arrive? lui demanda Kent.
--Je suis... je suis bien contrarié. Je n’aurais pas cru que Kedsty prît
la chose si au sérieux. J’ai des ordres pour que vous soyez prêts à
déménager demain matin.
--Demain!
--Oui, demain matin, on vous conduira à la caserne.
Kent haussa les épaules.
--Il me tarde d’en finir, dit-il. Plus vite ils m’enverront là-bas, plus
vite ils agiront. Cela ne me fait pas peur du tout. Je suis certain
d’avoir gain de cause. J’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Je
te ferai porter une boîte de cigares, Mercer. Je te suis très
reconnaissant de tes soins.
A peine Mercer s’était-il retiré, que Kent, le poing férocement serré et
dirigé vers la porte, murmura entre ses dents:
--Ah! comme je voudrais te tenir--seul--dans les bois, une petite
minute!
Huit heures sonnèrent; puis neuf. Deux fois il entendit des voix dans le
corridor. Puisqu’on avait placé un factionnaire devant sa porte depuis
trois jours, peut-être sa fenêtre était-elle aussi surveillée. Il
devrait s’en méfier lorsqu’il longerait l’infirmerie.
Il crut entendre un lointain roulement de tonnerre; et son cœur battit
de joie. Jamais, comme cette nuit-là, il n’avait si vivement souhaité
l’orage. Mais ce serait trop de chance. Le ciel demeurait serein. Les
étoiles, à mesure qu’elles apparaissaient, lui semblèrent plus
brillantes que jamais. Le bruit d’une chaîne de bateau lui arriva comme
si le fleuve n’avait été qu’à cent mètres de distance. Dans une illusion
de ses sens surexcités, il crut entendre même la voix clapotante du
fleuve qui devait bientôt l’emporter vers la liberté.
Le fleuve! Chacun de ses rêves, chacune de ses aspirations trouvait
maintenant un écho dans ce simple mot.