«Quel superbe menteur!» lui avait-elle dit. Il avait insisté pour

s’accuser; elle insista pour nier. Est-ce que les meurtriers portent sur

leur visage la trace de leurs crimes? La plupart peut-être, mais pas

tous. Certains des criminels les plus endurcis qu’il avait conduits de

la région inférieure du fleuve, étaient des hommes avec lesquels on

pouvait sympathiser. Cet Horrigan, par exemple, qu’il amena pour être

pendu, et qui, pendant les sept longues semaines du voyage, ne cessa de

plaisanter. «En l’écoutant, comme moi, Marette, vous auriez ri.» Et Mac

Cab, la Bête Noire, quel aimable compagnon, malgré son casier judiciaire

plus que chargé! «Si nous avions été ensemble, Marette, il vous aurait

charmée. De même Le Beau, le gentilhomme voleur du Wild, et une

demi-douzaine d’autres qui m’ont donné pas mal de fil à retordre, les

gaillards, pour les capturer. Mais je les ai eus tout de même, car j’ai

bonne poigne, Marette, et on m’échappe difficilement. Je puis vous dire

qu’ils sont morts en braves, oui, d’une façon très crâne, tandis que moi

je vais claquer bêtement d’une rupture d’anévrisme. C’est assez triste;

mais grâce à vous, ma toute belle, je ne suis pas triste. Oh! j’aurais

bien su tout seul conserver le sourire. Mais comme j’aurais préféré rire

avec vous par le chemin que vous vouliez me montrer!»

A ce moment, il vit entrer Mercer, portant son déjeuner.

La physionomie de Mercer l’avait toujours amusé. Le jeune Anglais à

figure rose, frais émoulu de la vieille Europe, ne pouvait dissimuler

son impression quand il entrait dans la chambre de Kent. On lisait sur

sa figure son trouble à l’idée de se trouver en présence d’un gibier

de potence. Il était, comme il l’avait confié à Cardigan,

«extraordinairement émotif». Nourrir et laver un homme qui allait

inévitablement mourir le remplissait d’un émoi singulier qu’il ne

pouvait déguiser. Il lui semblait soigner un cadavre vivant.

Kent en était arrivé à le considérer plus ou moins comme un baromètre

qui lui livrait les secrets du docteur Cardigan. Il n’avait jamais fait

part au docteur de cette découverte qui l’amusait en son for intérieur.

Ce matin-là, tandis qu’il trouvait les joues de Mercer moins roses qu’à

l’ordinaire et ses yeux pâles moins incolores, le jeune Anglais était en

train de saupoudrer les œufs avec du sucre au lieu de sel.

Kent se mit à rire en l’arrêtant:

--Tu pourras sucrer mes œufs quand je serai mort, Mercer, dit-il. Mais

tant que je suis en vie, je tiens à ce que tu leur mettes du sel.

Sais-tu, mon vieux, que tu as une bien mauvaise mine ce matin? Est-ce

que ce serait, par hasard, mon dernier déjeuner?

--Je ne le souhaite pas, Monsieur; je ne le souhaite pas, répliqua

vivement Mercer. Au contraire, je désire que vous viviez, Monsieur.

--Mercer, mon ami, si tu as pu travailler comme valet de chambre, pour

l’amour de Dieu, tâche de l’oublier maintenant! s’écria Kent, impatienté

de ce ton. Je veux que tu me dises net ce qui en est. Combien de temps

me reste-t-il encore à vivre?

Mercer tressaillit, et son rose pâlit un peu plus.

--Je ne peux dire, Monsieur. Le docteur Cardigan ne m’en a pas soufflé

mot. Mais je crois malheureusement que vous n’en avez plus pour

longtemps, Monsieur. Le docteur Cardigan est mal fichu, lui aussi, ce

matin. Père Layonne doit venir d’un moment à l’autre.

--Je te remercie, dit Kent en attaquant son second œuf. Et à propos,

comment trouves-tu la jeune personne qui est venue me voir?

--Épatante, positivement épatante, s’exclama Mercer.

--C’est le mot juste. Ne saurais-tu par hasard où elle demeure et

pourquoi elle se trouve dans le pays?

Il savait qu’il posait ainsi une question stupide parce que Mercer ne

pouvait y répondre; aussi fut-il tout étonné quand celui-ci lui déclara:

--J’ai entendu le docteur Cardigan lui demander si nous pouvions espérer

d’être honorés une seconde fois de sa visite; elle lui a répondu que

cela était impossible, parce que cette nuit même elle descendait le

fleuve sur une allège. Elle a dit, je crois, qu’elle se rendait au

Fort-Simpson, Monsieur.

--Que diable me racontes-tu? s’écria Kent. C’est justement là que doit

se rendre le sergent-major O’Connor.

--Le docteur Cardigan le lui a dit, mais elle n’a pas répondu. Elle est

partie, tout simplement. Si, dans votre situation, vous ne vous

offensiez pas d’une petite plaisanterie, je vous dirais que le docteur

Cardigan était profondément emballé. Fichtre! Un beau brin de fille,

Monsieur, un beau brin de fille! Je vous assure qu’il était bien pincé.

--Te voilà redevenu homme, Mercer. Elle est très belle, n’est-ce pas?

--A vous éblouir, monsieur Kent, approuva Mercer, rougissant subitement

jusqu’à la racine de ses cheveux blonds. Je dois vous avouer que son

apparition ici nous a tous renversés.

--Je suis de ton avis, camarade Mercer. Moi-même, elle m’a bouleversé.

Écoute, mon vieux; veux-tu rendre un grand service à un mourant, le plus

grand service qu’il t’ait demandé de sa vie?

--J’en serais très heureux, Monsieur, très heureux.

--Eh bien, voici. Je veux savoir si cette jeune fille part réellement

cette nuit sur le bateau qui descend le fleuve. Voudrais-tu me le dire

demain matin, si je suis encore en vie?

--Je ferai tout mon possible, Monsieur.

--Bon. C’est tout simplement un caprice de moribond; mais je veux qu’on

s’y conforme, sans que Cardigan soit mis au courant. Il y a un vieil

Indien, le père Mooie, qui habite dans une cabane un peu au delà de la

scierie. Donne-lui dix dollars, et dis-lui qu’il en recevra dix autres

s’il mène à bien sa mission. Il te fera un rapport exact de ce qu’il

aura vu; et il voudra bien mettre ensuite sa langue dans sa poche.

L’argent est sous mon oreiller.

Kent prit son portefeuille et mit cinquante dollars dans les mains de

Mercer, en constatant qu’il lui restait encore pareille somme.

--Tu achèteras des cigares avec le reste, mon vieux. Cet argent ne peut

plus me servir. Et ce petit tour que tu vas m’aider à jouer vaut bien

cela. Tu pourras dire que c’est ma dernière farce sur la terre.

Il n’y avait certes là aucune intention plaisante; mais c’était une

façon de sauver les apparences.

Mercer appartenait à cette catégorie d’Anglais nomades que l’on

rencontre souvent dans l’ouest du Canada. Flatteur et obséquieusement

poli, il donnait l’impression d’un domestique bien stylé, remarque qui

l’aurait, sans aucun doute, profondément indigné. Kent avait assez bien

observé les manières de ces gens-là, les ayant rencontrés un peu

partout. Une de leurs caractéristiques est l’insouciance ou un manque

apparent de jugement. Mercer, par exemple, aurait pu occuper un petit

emploi de bureau dans une ville, et, pour un maigre salaire, il

accomplissait une besogne d’infirmier dans le grand Désert Blanc.

Après qu’il eut disparu avec le couvert du déjeuner et l’argent, Kent se

remémora plusieurs types de son espèce. Il n’ignorait pas que sous cette

apparence de servilité existaient en eux un courage et une audace qui ne

demandaient qu’un peu d’encouragement pour se manifester. Et lorsque ces

qualités s’éveillaient en eux, elles devenaient singulièrement actives,

mêlées de ruse et de discrétion. Ce courage ne consistait pas à se

dresser devant un canon; mais plutôt à ramper sous sa gueule dans

l’obscurité d’une nuit d’encre.

Kent n’aurait su dire exactement pourquoi il voulait le renseignement

demandé à Mercer. Pour arriver au succès, il fallait profiter de sa

chance--chevaucher sa bosse, disaient O’Connor et lui, suivant un

aphorisme qu’ils se plaisaient à répéter. Kent sentait-il en ce moment

naître une de ces bosses fatidiques? N’éprouvait-il pas plutôt le besoin

de tenir sa pensée en éveil pour oublier, si possible, le fâcheux

événement qui allait se produire d’un instant à l’autre? Par moment

l’air ne pénétrait que difficilement dans ses poumons.

Pour lui, aucun doute: c’est bien chez Kedsty qu’elle se tenait.

Reviendrait-elle comme elle le lui avait promis? Peut-être allait-elle

s’absenter quelques jours, mais non point se rendre au Fort-Simpson,

voyage de plusieurs mois. Alors il découvrit la vraie raison pour

laquelle il avait voulu savoir où elle allait, et, sur le moment, cette

raison le fit amèrement sourire.

Hé oui, il s’était laissé séduire par cette adorable fille. Il trouva

d’abord que c’était une chose incongrue, une farce du plus mauvais goût

que lui jouait le sort, en lui réservant cette aventure pour sa dernière

heure.

S’il l’avait rencontrée six mois plus tôt, ou même trois, il est très

probable qu’elle aurait modifié le cours de sa vie. La solitude avait

été sa seule épouse et elle l’avait pris corps et âme. Il n’avait rien

désiré au delà de sa liberté sauvage et de ses aventures sans fin. Et

cependant, si cette jeune fille était venue plus tôt...

Il revoyait encore ses cheveux et ses yeux, son corps svelte tandis

qu’elle se tenait debout devant lui, la souplesse et la force de son

corps élancé, le port de sa jolie tête.

«Elle est du Nord!» Cela le surprenait. Il ne se serait pas permis de

penser qu’elle pouvait mentir; mais il n’avait jamais entendu parler de

la Vallée du Silence. Il aurait cru plus aisément qu’elle était de

Fort-Providence, de Fort-Good-Hope ou même de Fort-Mac-Pherson.

Il la supposait fille d’un des rois du commerce du Nord. Elle n’était

sûrement pas de cette région-ci, car on l’aurait connue au Landing. Elle

ne pouvait non plus être la fille d’un simple riverain ou d’un trappeur,

car un riverain ou un trappeur ne peuvent envoyer leurs filles en pays

civilisé; et celle-ci y avait été sans contredit. Elle n’était pas

seulement belle et naturellement distinguée; mais on sentait qu’elle

avait reçu une éducation que ne donnaient pas les missionnaires de ce

pays sauvage. Elle lui représentait la beauté et la liberté des forêts

incarnées par une famille aristocratique qui aurait pris souche, voilà

deux cents ans, dans les vieilles cités de Québec ou de Montréal.

A cette idée, son esprit revint en arrière. Il se rappela le temps où il

avait fouillé les coins et recoins de cette splendide ville de Québec et

où il s’était penché sur des tombes vieilles de deux cents ans, en

enviant, au fond de son âme, les morts et la vie qu’ils avaient vécue.

Il avait toujours considéré la cité de Québec comme un morceau

d’ancienne dentelle précieuse jaunie par le temps. Elle avait été

autrefois le cœur du Nouveau-Monde. Ce cœur battait toujours et

murmurait son antique puissance au rythme de romances mélodieuses, en

dépit du modernisme destructeur qui voudrait profaner les souvenirs les

plus sacrés. Il lui plaisait de voir en Marette Radisson l’esprit qui

animait toutes ces choses, fuyant vers le Nord, toujours plus loin vers

le Nord--comme les esprits des morts révoltés qui s’étaient concertés

pour fuir le Landing et chercher un asile calme au loin.

Sentant qu’il avait deviné juste, Kent sourit au jour lumineux et

murmura doucement, comme si elle l’écoutait, debout devant lui:

«Si j’avais dû vivre, je vous aurais appelée: Québec. C’est gentil, ce

nom. Il me fait penser à une foule de choses, comme vous.»

Tandis que Kent prononçait tout bas ces mots, le Père Layonne, plus pâle

que ne l’avait jamais rendu la présence de la mort, parlementait dans le

corridor avec Cardigan qui semblait vieilli de dix ans depuis le dernier

moment où il posa son stéthoscope sur la poitrine de Kent. Le jeune

Mercer les regardait avec des yeux reflétant la terreur.

Cardigan dit encore quelques mots au Père Layonne, qui se décida enfin à

se rendre chez Kent en murmurant une prière.

CHAPITRE VII

L’AMOUR DE LA VIE

Dans l’entre-bâillement de la porte, le Père Layonne eut une hésitation,

comme si au dernier moment la peur l’arrêtait. Son regard rencontra

celui de Kent dans un silence impressionnant. Le Père entra doucement

dans la chambre et en referma la porte.

Kent, ayant poussé un long soupir, essaya de sourire:

--Vous m’avez tiré d’un rêve, dit-il, un rêve que je faisais les yeux

ouverts.

--Sur quel sujet, Jimmy? demanda le missionnaire, dont la physionomie

s’efforçait de répondre au sourire de son ami.

--Oh! une baliverne. Je donnais tout simplement de l’air à ma pensée,

car mes poumons n’en prennent guère aujourd’hui. Comme compensation, ma

pensée cherchait à se distraire.

--Quel est donc ce rêve?

--Je vous en aurais certainement parlé plus tard si Cardigan ne m’avait

pas condamné.

Sur le moment le Père Layonne se tut. Ses mains se crispaient. Il

sursauta et eut un soupir rauque.

--Jimmy, dit-il précipitamment, n’avez-vous jamais pensé que le docteur

Cardigan pouvait se tromper?

Il avait saisi une main de Kent et il la serra dans les siennes au point

de lui faire mal.

--Voyons, Père, Cardigan n’a pu se tromper!

--Et cependant...

--Il vous l’aurait dit.

--Il est là. Il va venir. Il vous le dira lui-même. Mais il a voulu

auparavant... Il se sent si coupable envers vous.

--Vous ne voulez pas prétendre que...

--Oui, mon pauvre ami. C’est justement ce que je pense, dit le

missionnaire d’une voix si altérée qu’elle ne paraissait plus la sienne.

Vous n’allez pas mourir, Jimmy; vous allez vivre.

--Vivre! moi, vivre! s’écria Kent dressant son buste d’un seul

mouvement. Vivre!

Il ferma les yeux pendant un instant et il lui sembla que le monde était

embrasé. Il répéta de nouveau le mot magique. Seules ses lèvres le

moulaient, car il n’articulait aucun son. Ses sens, tendus à se briser,

se refusaient à livrer passage à la réaction. Il était comme ivre.

Il ouvrit enfin les yeux qui, instinctivement, se portèrent vers la

fenêtre, vers la Nature, vers la vie. La voix du Père Layonne, comme

venant de fort loin, tout étant très claire, lui disait:

--Le docteur Cardigan est bouleversé de son erreur. Elle est cependant

excusable. S’il avait pu se servir de rayons X!... Mais sans eux... Il

avait fait un diagnostic que tout chirurgien eût établi à sa place. Ce

qu’il a pris pour un anévrisme était un bruit exagéré du cœur; et le

gonflement de la poitrine, une contraction causée par l’air froid des

nuits. C’est une terrible erreur; mais il ne faut pas en vouloir à

Cardigan.

Ne pas en vouloir à Cardigan! Ces derniers mots battaient dans le

cerveau de Kent comme une série de petites vagues. Il ne devait pas en

vouloir à Cardigan! Il se mit à rire, à rire avant que ses sens se

fussent remis de leur émotion et que le monde extérieur eût repris à ses

yeux une forme normale.

Il trouvait la chose risible. Ne pas en vouloir à Cardigan! Quelle

absurdité de la part, du Père Layonne! Le blâmer pour une telle

nouvelle. Le blâmer!

Les choses devenaient plus nettes. Il revit le Père Layonne, tout pâle,

les yeux encore agrandis par l’épouvante. Ce fut seulement alors qu’il

saisit pleinement la vérité.

--Je... je comprends, dit-il. Vous et Cardigan auriez préféré pour moi

la mort.

Le missionnaire tenait toujours la main de Kent serrée dans les siennes.

--Je ne sais pas, Jimmy. Je ne sais pas. Ce qui vient de se passer est

affreux!

--Mais pas comme la mort, se récria Kent. Grand Dieu, Père, je veux

vivre. Oh!...

Il dégagea sa main et étendit les deux bras vers la fenêtre.

--Voyez donc là-bas! s’exclama-t-il.

Le souvenir de Marette Radisson illumina soudain sa pensée. Ne lui

avait-elle pas dit, elle aussi, qu’il vivrait? Pourquoi cet accablement

du Père Layonne?

--C’est mon univers que je retrouve, Père. Il m’est deux fois plus

précieux qu’auparavant. Comment puis-je en vouloir à Cardigan? Vous

croyez peut-être qu’on va me pendre? Mais je n’ai pas tué John Barkley.

J’ai menti.

--Jimmy!

--Je le jure, Père. Vous ne me croyez donc pas?

Le missionnaire s’était levé. Sa figure n’était plus la même. Il lui

semblait qu’il n’avait jamais connu Kent. Cette soudaine expression du

Père Layonne était faite d’étonnement, d’incrédulité et d’une sorte

d’horreur. Posant une main sur la tête de Kent, il lui dit gravement:

--Dieu vous pardonne, Jimmy. Et qu’il vienne à votre aide!

Au lieu de la chaude palpitation de joie débordante qu’il venait de

ressentir, Kent éprouva en son cœur un profond découragement devant

l’attitude du Père Layonne, le changement de sa voix et l’éclat de ses

yeux.

--Vous ne me croyez donc pas? demanda-t-il encore.

--C’est ma religion de croire, Jimmy, répliqua le Père Layonne qui avait

retrouvé son calme. Je dois croire par égard pour vous. Mais ce n’est

plus une question de sentiment maintenant, mon garçon. C’est la loi qui

entre en jeu. Qu’importe ce que mon cœur ressent pour vous, cela ne peut

vous aider en rien. Vous êtes...

Il hésita à en dire plus long:

Alors Kent sentit clairement et pleinement la cruauté de sa situation.

Il lui avait fallu du temps pour la saisir, mais il ne se fit plus

aucune illusion. Ses muscles se crispaient de révolte: et le Père

Layonne put voir ses mâchoires se serrer et ses poings se fermer

rageusement.

La Mort s’était retirée, mais l’ironie grotesque de la farce qu’elle

venait de jouer était comme un rire infernal!

Cependant il allait vivre. C’était là un fait qui dominait tous les

autres. Pour l’instant la Mort lui laissait du répit. Il allait vivre,

se remettre sur pied et lutter pour reconquérir cette vie qu’il semblait

avoir dédaignée. Lutter était un besoin inné en lui.

Aux yeux de cette loi, dont il avait été le soutien, il devenait un

assassin. Le châtiment de l’homicide est la pendaison dans la province

d’Alberta. Comment n’éprouvait-il aucune épouvante?

Marette Radisson lui avait promis son aide; mais à cette pensée il n’eut

d’abord qu’un haussement d’épaules. Il devait compter sur lui-même, rien

que sur lui. Il songea aussitôt qu’en détruisant les aveux qu’il avait

faits, il mettait peut-être Marette dans une triste posture et sûrement

Mac Trigger. Mais Trigger n’était pas coupable non plus. Il était sans

doute bien loin à cette heure: on ne le rattraperait pas. Du reste,

Kedsty devait connaître la vérité, mais c’étaient les autres qu’il

fallait convaincre.

--On me croira, sûrement on me croira. Père. J’ai menti. Je me ferai

croire. J’ai menti pour sauver Mac Trigger et je leur dirai pourquoi. Si

le docteur Cardigan ne s’est pas trompé une seconde fois, je veux qu’ils

reviennent tous ici. Voulez-vous les prévenir?

--A votre place, Jimmy, je ne me presserais pas d’agir, j’attendrais, je

réfléchirais...

--A-t-on besoin de réfléchir pour une histoire aussi claire? Il est

vrai, ajouta-t-il avec un sourire amer, que j’ai forgé une autre

histoire qui a l’air solide. J’ai fait des aveux plutôt complets,

n’est-ce pas, Père?

--Vous êtes entré dans tant de détails et qui, tous, concordaient si

bien avec les faits. Vous avez été vu chez John Barkley à l’entrée de la

nuit; et c’est vous qui l’avez trouvé mort quelques heures plus tard.

--Tout est contre moi. En effet, j’étais allé chez John Barkley pour

voir une vieille carte qu’il avait faite de la région du Porcupine il y

a vingt ans. Il ne put la découvrir. Plus tard il m’annonça qu’il était

parvenu à mettre la main dessus. Je retournai chez lui et je le trouvai

mort.

Le petit missionnaire hocha la tête sans dire un mot.

--C’est diantrement embarrassant, continua Kent. Cela me donne presque

envie d’aller jusqu’au bout comme un bon joueur. Quand un homme est

tombé, il a tort de se mettre à geindre. C’est du plus mauvais goût; il

risque de se faire prendre pour un froussard. Pour jouer régulièrement,

je devrais me laisser pendre sans me rebiffer. Ça, c’est le franc jeu de

la Mort. Mais il y a une autre manière de considérer les choses. Ce

pauvre cou, qui est mien, ne dépend que de moi. Il m’a rendu de grands

services. Il a été loyal et a même poussé la complaisance jusqu’à avaler

des œufs le jour où je croyais mourir. Je veux le sauver, ce cou. Je

serais un triste sire de le renier à ce moment critique. Je veux faire

mon possible pour le sauver.

Le Père Layonne ne put s’empêcher de sourire en voyant revenir chez son

ami la bonne humeur de jadis.

--Lutter pour défendre sa vie est permis par Dieu à tous les hommes,

Jimmy. J’étais anéanti quand je suis venu vous trouver. Je croyais que

la mort valait mieux pour vous. Je me trompais, mais vous aurez un rude

combat à livrer. Si vous en sortez victorieux, je me réjouirai avec

vous. Si vous êtes battu, je sais que ce sera avec honneur. Vous avez

raison: il est préférable que vous voyiez l’inspecteur Kedsty tout de

suite. Cela aura un bon effet psychologique. Vous voulez donc que

j’aille l’avertir?

--Oui, certainement. Qu’il vienne avec des témoins.

Le Père Layonne parut hésiter un instant, comme s’il voulait donner à

Kent un dernier moment de réflexion; puis il s’en alla.

Kent attendit impatiemment son retour.

Sa main rencontra sous les couvertures le mouchoir avec lequel il

s’essuyait les lèvres, et il fit la remarque que depuis déjà longtemps,

il n’avait plus eu la saveur du sang à la bouche. Il trouva moins

insupportable la douleur qui l’oppressait; il eut même la sensation

qu’il pouvait se lever pour recevoir ses visiteurs debout. Tous les

nerfs de son corps réclamaient l’action.

Ce fut avec un plaisir fébrile qu’il se mit à taquiner le docteur

Cardigan dès qu’il l’aperçut.

Le docteur venait d’être averti, par le Père Layonne, de l’attitude

courageuse du blessé, non coupable et désireux de lutter contre sa

malchance. Il s’approcha de lui, le regard chargé d’excuses. Dès les

premiers mots Kent l’interrompit:

--Non, non docteur, tout est pour le mieux. Mais vous êtes bien certain

de ce que m’a affirmé le Père Layonne?

--Plus de doute.

--Par conséquent, vous ne changerez plus d’avis. C’est que... menacé de

la potence, je ne voudrais pas, par-dessus le marché, être aussi menacé

de la mort, dit Kent en riant.

Cardigan chercha encore à s’excuser; mais il se sentit bientôt gagné par

l’entrain de son ami. Toutefois il ne lui cacha pas l’hostilité qu’il

avait devinée en Kedsty et la difficulté qu’il y aurait à convaincre cet

entêté.

Moins d’un quart d’heure après, des pas se firent entendre dans le

corridor.

Le Père Layonne entra le premier dans la chambre, suivi de l’inspecteur

Kedsty. Les yeux de Kent scrutèrent la physionomie du commandant de la

Division N. Celui-ci semblait à peine vouloir le reconnaître. Une simple

inclination de la tête, pas assez prononcée pour être appelée un salut,

fut la réponse de l’officier au salut de Kent. Jamais l’inspecteur

n’avait eu pareille expression de sphinx. Le plus troublant était la

présence de gens que Kent n’attendait pas: Mac Dougal, le magistrat,

ainsi que Pelly et Brant, dont la raideur laissait voir qu’ils étaient

en service commandé.

Le constable Pelly prononça aussitôt les formules du Code de police

suivant lesquels Kent tombait légalement sous le coup d’une arrestation.

Kent en éprouva une vive surprise. Naturellement il supposait bien que

la loi lui serait appliquée, pourtant il n’aurait pas cru à cette

brutale soudaineté. Il avait voulu, en premier lieu, parler à Kedsty,

d’homme à homme; mais l’appareil de la loi s’était interposé. La figure

de Kedsty était comme un rocher, tandis que ses vieux amis, les

constables Pelly et Brant, demeuraient impassibles, sans que rien en eux

pût trahir la moindre sympathie.

--Est-ce tout? demanda Kent quand Pelly eut achevé sa lecture.

--Oui, pour l’instant, répondit Kedsty d’une voix glaciale.

--J’ai une nouvelle déclaration à vous faire.

Kedsty eut un haut-le-corps.

--Soit! Nous vous écoutons, dit-il sèchement. Qu’on prévienne la

sténographe.

Dès que celle-ci arriva, Kent avoua, sans ambages, qu’il avait

précédemment menti pour sauver la vie de Mac Trigger qui n’était pas

coupable. Il s’attendait à des objections: on ne lui en fit aucune: mais

la raideur de Kedsty s’accentuait de plus en plus.

Irrité par cette attitude, Kent, regardant son chef dans les yeux, lui

dit d’un ton provocateur:

--Peut-être vous sera-t-il facile de découvrir le vrai coupable?

L’autre ne broncha pas.

--Je n’ai plus rien à ajouter, sauf que je désirais m’entretenir seul à

seul avec vous, Kedsty.

--Je n’ai pas le droit de recevoir isolément vos confidences, Monsieur.

--Il ne s’agit plus de confidences, Monsieur; mais d’une chose qui vous

concerne personnellement.

--C’est bon. Signez votre déclaration, et qu’on nous laisse seuls.

CHAPITRE VIII

KENT REPREND DES FORCES

--Je vous ai demandé quelques minutes d’entretien seul avec vous,

Kedsty, parce que je veux vous parler comme à un homme et non plus comme

à un officier. Je ne suis plus membre de la police, vous l’admettez;

donc je ne vous dois pas plus de respect qu’au premier venu. Dans ce

cas, j’ai l’avantage de pouvoir vous traiter de misérable gredin.

Kedsty eut un léger mouvement de recul et serra les poings. Kent ne lui

donna pas le temps de répliquer.

La Vallée du Silence · 第 3 / 12 段