Pourtant, c’est là chose possible. Comment? Le point le plus exaspérant
et le plus touchant du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même ne
lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la
véritable amitié d’homme à homme, «parce que c’était lui, parce que
c’était moi», et la sympathie que font naître entre Noctu et son
encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue.
Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât Pile!... Il m’avait dit:
«Pour sûr qu’elle ne veut pas mourir...» Il ajouta même,--loin de moi,
par-devant mon grand-père qui aimait les bêtes et qui me rapporta le
propos: «On dirait qu’il l’a privée...» Et il est très vrai que j’avais
l’impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois,
d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.
Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche,
quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon
chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les
noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la
bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le
reproche sembla devenir peu à peu supplication; puis la parole aiguë, si
aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles
humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.
Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile.
Hélas! j’avais «crâné» en sa présence... Elle s’apprivoisait, certes,
mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute
était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir?
Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures; les
friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles
que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue,
tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat
que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière,
comme du côté de la grande ombre.
J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion
user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à
l’autre, devenir fatale? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans
succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma
pensionnaire... Je me revois, comme si la chose datait d’hier,
approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au
cœur d’une rose: comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en
empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort; puis,
agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à
étirer ses pattes, à gigoter... Les pattes doublement et assez
solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui
grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui,
ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient
plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon
appétit, ma foi...
Quel triomphe!
* * * * *
Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant,
Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir.
Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine
gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure
ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru
pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée,
turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en
fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant,
un navrant pis-aller; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre; le
but, c’est de se nourrir; pouvant désormais l’atteindre sans peine,
Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien
d’autre.
Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle
rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la
pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes
sauteuses que je lui fournissais en quantité; et elle en redemandait.
Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies,
mouches, coccinelles; elle adorait le lait et léchait voluptueusement
mon doigt mouillé de ce liquide; mais je dus lui tremper à plusieurs
fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et
s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.
Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers
de frétillants tétards quand je lui en offrais; elle ne pensait
nullement à crier, fût-ce tout bas: «Vivent les rats!» lorsque je
plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces
bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans
leurs cages à elles, en abondance excessive; il semblait même que ce fût
là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.
En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir
une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien
spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa
part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du
sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la
plupart des grenouilles ou raines, qui--j’espère le prouver un
jour--perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs
cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur
semblent _gustativement_ intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou
immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande
morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à
elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que
je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage; à force
d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas
monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma
main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé; mais
elle protestait à sa manière, d’un air de me dire: «Mais non, vraiment,
monsieur, je n’ai pas faim...» et j’ai la très nette impression que
l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver
son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.
Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait
Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les
cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre
viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.
* * * * *
Douces minutes de ma toute première adolescence! L’enfant qui était
parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir
comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un
éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui
offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma
ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère,
commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en
émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée!...
Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille
eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler; mais
nous vivions, depuis la naissance de la troisième République,
environnés, même en province, des plus splendides illuminations du
progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens
qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de
commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en
cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers;
d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très
intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières
nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce
petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui,
maintenant, expliquait:
--Il y a des fous parmi les hommes; les chauves-souris ne s’élevant pas
en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque
celle-ci est comme «privée» et ne veut pas mourir.
* * * * *
Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et
j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière,
qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait
plus autour de lui la moindre goutte de lait.
Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations
ensemble; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir,
vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais
nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases,
pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni
alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus
clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en
moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.
Elle me regardait bien face; elle répétait par moments deux ou trois
fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très
hautes, comme pour insister sur un point intéressant; elle n’acceptait
une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement
expliqué ce dont il s’agissait... Pauvre enfant, pauvre homme que
j’étais dès lors! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de
comprendre, la présomption de traduire... Et je hochais la tête en
manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que
j’étais avec elle d’esprit et de cœur.
L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de
la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, «devenait belle et
se portait comme un charme», pour employer des expressions du vieux
Pile,--et, décidément, se refusait à mourir.
Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut
du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la
mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise
d’être effroyablement mal reçu; elle grinçait et m’injuriait comme si je
l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne
et libre; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre,
ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très
difficile de parvenir.
Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de
ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement
de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises.
Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je
n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne
sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales.
Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, le coton et l’étoupe qui
garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante:
deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d’un noyau de guigne,
deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement
entortillés à la base d’un semblant de figure un peu plus sombre... Et
cela remuait faiblement, et cela poussait d’infimes petits cris.
Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu mourir.