NOCTU CHEZ MOI

I

Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité.

Elles passent en effet pour n’y point vivre.

Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés,

savants professionnels ou amateurs.

Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges

que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air

assez vexé,--car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le

bonhomme:

--A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon

baiser et rends-lui son vol... Demain, tu la trouverais froide dans ta

boîte.

Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de

voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils...

Hélas! quand je pense que je les chéris encore!... Mais, en dépit des

conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais,

les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et

autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le

chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle

n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage; car Noctu a un

langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus;

puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz,

elle avait manqué de m’échapper,--bien revenue qu’elle était de son

léger étourdissement, la gredine!--et je l’avais alors mise dans ma

poche.

Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte; je pensais, le cœur

battant, ivre déjà de mon triomphe:

«Elle commence à s’apprivoiser!»

J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir

garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix

petits morceaux de viande crue; le lendemain, ces provisions étaient

intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire

où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux

clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main

qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette

fois...

Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne

cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses

frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un

buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la

peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou

même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour,

de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire

entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse:

«N’ayez pas peur, je sais ce que c’est: j’ai éprouvé moi-même des

sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et

mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments

de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables; peut-être

me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi

pleines de dons et de caresses...»

Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer

silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement

caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut

moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou

jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint

l’heure,--au matin du deuxième jour,--où elle me parla, non plus, me

sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un

ton de reproche.

Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour

lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature,

certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les

sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il

s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma _rate-pennade_; et, quand

il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois:

--En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche!

Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la

chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la

tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il

la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu

sorcier, car il abrégea sa visite.

Il se contenta de dire à nouveau:

--Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir.

* * * * *

Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de

signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes

réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments

qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui

terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art

est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience...

Comment apprivoiser les bêtes?

Je n’aime pas le mot apprivoiser; il n’est qu’une preuve nouvelle de

notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous

prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre

de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à

nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement

ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après

avoir signifié ce que j’entends par lui.

Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou

moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts

maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter

l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement

apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle

des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une

sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non

domestiquée. Hélas! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà

d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit

normalement demeurer de vie.

Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités

encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point

profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à

peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très

lents,--lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en

sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante,--que le fakir

hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le

charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris

de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon

camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de

nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne

suffit plus; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que

ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires.

D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces

différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois

insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment

excellent ménage; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et

qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats; leur hostilité n’est

d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou

jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains

foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde

de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle

tourne bien, ou du moins d’assez originale manière; mon berger malinois

Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits,

s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du

reste en fort bons termes; et, durant ses absences, il contemplait les

chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et

faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour

de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il

ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants,

pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux

pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.

La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un

raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée; je crois même qu’elle avait

pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de

sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et

le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère; et je note que

cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse

exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte

siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour

un rat blanc.

J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un

lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma

grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait,

manifestaient une sorte de désespoir... Mais parlerons-nous ici

d’apprivoisement réciproque? J’estime qu’en employant, comme je viens de

le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.

* * * * *

Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de

contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre

homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points

de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact,

c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous

presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer,

comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un

autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement

clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes

ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui

irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions,

par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce

au prix de descendre jusqu’à eux.

J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de

l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que,

seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce

ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde,

participer de ce privilège, si toutefois c’en est un.

A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me

faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict; si la

personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par

exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante,

chez des êtres moins évolués,--poissons, oiseaux et mammifères autres

que bimanes,--ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y

a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts.

* * * * *

Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples.

Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de

le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit

par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos

lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même

bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le

maître; il sied, pour eux, de le traduire par: psitt! Il déplaît

visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins; on

m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits

félins domestiqués ou sauvages... Soit. Mais toujours le même bruit

semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement

les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une

belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous

brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres

la mieux privée et la plus tendre.

Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels

bruits--et d’ailleurs tous les bruits--provoquer d’impressions diverses

selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites

supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les

effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les

objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués

ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies

savantes et des piles de volumes... Déblayons encore: les parfums les

plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas,

jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami

Grillon; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux

chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage; le

taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge,--ce qui,

d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme

vulgairement; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord

les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils

se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble

pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici; la

plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce

mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles

apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir; une fille de

Patou adorait qu’on lui fît des grimaces,--au contraire de la plupart

des chiens,--alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la

face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard...

Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême,

ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage

et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les

nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son

sens visuel.

Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des

maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés

perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne

doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de

conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain.

Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre

dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une

chauve-souris?

La Chauve-Souris · 第 23 / 42 题