Voilà pourquoi.
Qu’on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou
sentimentale de ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux yeux du père
Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d’élever des
chauves-souris captives, _c’est que ma chance m’avait valu d’abattre une
femelle pleine sur la route de Jolibeau_.
Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l’exposé tout nu de
mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus
immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de
présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent
parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant assez peu d’obtenir
crédit, me voici bien forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement
possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et
d’infliger quelques chiffres à ma dissertation.
J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non
seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes
cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères européens, dont on ne
connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où
Buffon en vit sept,--par peur d’en omettre, comme il lui arrivait
souvent,--et où je me contenterai, plus modeste, d’en avouer trois,
quatre au plus, qu’on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards,
noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou
roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n’y a
de différences que celle, d’ailleurs assez minime, de la taille, celle
de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du
gris au roux; bref, toutes diversités qui n’empêchent pas les
bouledogues et les roquets de s’accoupler; et, si je cite ces deux
espèces de chiens parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé
d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je
l’ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui
est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles
pointues de renard ou de chien-loup.
* * * * *
La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les
mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin,
ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires.
Voici:
1º Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu;
tous sont morts prématurément en cage; celui qui a vécu le plus--un
pareil de Noctu, du reste--s’est éteint le dixième jour de sa captivité;
l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna
beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de
hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute
friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide
et froid au matin du septième jour.
2º Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au
bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils
consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait
tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon
industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé
vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces
cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et
auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les
crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de
quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant
ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient
celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du
bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement.
Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le
monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième
jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient
guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de
vivre en cage.
Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre.
Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il
peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en
chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.
3º Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture
et meurent.
4º Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la
nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une
seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs,
n’a rien à faire en cette discussion; en effet, sur les vingt-deux
femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne
moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient
donné le jour à des jumeaux.
Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que
personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité
et leur valeur probative.
* * * * *
Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu
qui m’aimait tant et si bien déjà; j’eus le bon goût de ne point
m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces: j’observais
ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à
entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle
demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit
grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations
à souper et de converser avec moi.
Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait
aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts
et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus
humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents,
des batraciens, des insectes et moi avons été des amis; mais ils ne
m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles;
et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait
point à ce détour de sa vie.
O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas
tenus de les entendre! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre
mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant! Morceau d’ombre
crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans
ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses
importantes selon les hommes!... Je savais très bien, à présent, ce
qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils
l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je
savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma
petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il
m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce
que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la
nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.
Il fallait vivre, et Noctu vivait; et elle faisait téter son petit.
Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement
nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle
dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit
même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que
lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre
pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le
reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son
petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le
petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de
minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire; et je ne verrai
jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et
charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a
vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes,
alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu,
véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la
nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée,
qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le
petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir
de dures un jour ou l’autre; il lui mordillait les tétines à tel point
que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou
vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela
dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même
le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde; il était alors un
bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de
longueur; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me
réclamait presque insolemment des mouches en son langage.
Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa
mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié
encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.
Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut
comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre
est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui
exige pour vous le plus brillant avenir.
J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et
plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment
je pris congé d’eux: je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et
j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé.
La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils
n’avaient plus faim; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur
ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés.
Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre,
Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma
main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri
qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature,
et partit à son tour loin de moi.
Il me parut qu’il suivait sa mère.
J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont
confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune
éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien
dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute
que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi
de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un
chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs.
Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle; je voyais simplement un
coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de
moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une
dans chacun de mes yeux.
Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes
premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon
retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite
chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la
fenêtre de ma chambre, chaque soir.
Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était pas celle qui avait tenté
de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l’une de mes
mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que
c’était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle
aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, dans notre grenier, où
jamais chauve-souris n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus
de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient
entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s’évapore; ainsi
passons-nous de la vie au songe et du songe à l’au-delà; ainsi va ce que
nous appelons l’existence, quand nous savons accorder à ce mot une des
rares significations qu’il risque de posséder à peu près réellement.