DE LA MORALE D'ABÉLARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une
transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la
morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui
n'est pas le moins célèbre; c'est l'_Éthique_, ou _le Connais-toi
toi-même_[453].
[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez,
bénédictin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage
intitulé _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se
trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette
fois.]
Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'âme qui nous
rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou
vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté,
l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités
qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude
d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés
vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient
pas de faire.
Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans
être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus
de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus
honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps.
Par le vice, nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne convient
pas; c'est ce consentement qui est le péché, étant un mépris de Dieu,
une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre,
à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre à cause
de lui. En définissant le péché négativement, en disant _omettre_ ou _ne
pas faire_, on montre que la substance du péché n'existe pas. «Car elle
est dans le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, pour définir
les ténèbres, nous disions l'absence de lumière, là où la lumière a eu
l'être[454].»
[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue,
que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint
Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» _De Civ. Del_, XI, IX.]
N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise volonté, est quelque
chose de positif, _est dans l'être_ comme elle. D'abord nous péchons
quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée
nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême
péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre
n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant
j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte; car la Vérité
dit: «Tous ceux qui prendront l'épée, périront par l'épée» (Math., XXVI,
52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté. «Ce que
l'on veut dans une grande douleur de l'âme, est passion plutôt que
volonté.»
Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché
n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un
désir coupable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée
par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est
vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire.
«Dieu en récompensant juge le coeur plus que l'action.» Or, le coeur
consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la
sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le
péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement
au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses
efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est
aussi criminel que s'il avait été surpris à l'oeuvre.
Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le
péché, peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le
péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser
Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être
puni, n'est pas vouloir être puni[455].
[Note 455: «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste
plaît. Souvent aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une
femme que nous savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne
voudrions pourtant nullement commettre l'adultère, puisque nous
voudrions qu'elle fût libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent
leur gloire à convoiter les femmes des hommes puissants, à cause même de
leurs maris, et plus que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux
l'adultère que la fornication, c'est-à-dire faillir plus que moins.
Il en est qui se sentent tout à fait malheureux d'être entraînés à
consentir à la concupiscence ou à la mauvaise volonté, forcés qu'ils
sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce qu'ils ne voudraient pas.
Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il
dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonté l'exclusion
de nécessaire; aucun péché en effet n'est inévitable. Ou bien nous
appellerons volontaire tout ce qui procède de quelque volonté. Celui qui
tue un homme pour éviter la mort n'a pas la volonté de tuer, mais il a
quelque volonté d'éviter la mort.» (_Eth_., c. III, p. 635.)]
«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus de nous entendre dire que
la consommation du péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant
Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné d'un certain plaisir
qui augmente le péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté sans péché.» Or c'est
ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage,
les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les
aliments et les corps, d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous
causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun
plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à péché, et ce ne peut
être une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagné d'un
sentiment de plaisir[456].» L'ancienne loi a défendu des actes que la
nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec
la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des
péchés. Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités:
mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet
par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers
parents ont léguée à leur postérité.
[Note 456: Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé
immédiatement à des tentations qu'on peut deviner, et décide que les
impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables, recherche
et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne
sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.]
Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à
la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise
concupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la
violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable.
«Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui
a cru par quelque erreur passer la nuit avec son épouse est innocent.
Désirer la femme d'autrui ou la posséder, ce n'est pas le péché, le
péché est plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» Quand Moïse
écrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que
ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque
d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons
point par elle; c'est donc l'assentiment à la concupiscence.
«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement
de faire, sont également faites par les bons et par les méchants; ce
qui les sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par lequel notre
Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur
Jésus-Christ et le traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est
livré lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même fait. En quoi
l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que
par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le
fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la
punition. «Qui parmi les élus peut pour les oeuvres être égalé aux
hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de
Dieu, que ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu a défendu
de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de
l'humilité, et ceux à qui il le défendait n'en étaient que plus
empressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils
transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur
donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires.
En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme qui porte au péché;
2° le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de
Dieu; 3° puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal.
Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté, pécher
n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le
consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération
effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché
ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le
consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui
séduisit Ève, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre
et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le
réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de
venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle
n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir.
La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une
chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La
_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable
ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une
nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt
qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal.
Par quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle qui ne souffre
pas que nous soyons tentés au delà de notre puissance. Confions-nous
dans sa miséricorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est
_fidèle_, ayons _foi_ en lui[457].»
[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.]
Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles
des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la
subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent
les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine
à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis
d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient
rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant
la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un
créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons
excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance
dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes,
soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des
pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes,
et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement
produire cet effet[458].»
[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et
le Concile de Sens.]
D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du
péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point
d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons
quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant
à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans
son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion
pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses
propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de
la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême
amour. _Aie la charité_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_.
Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant
l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute
qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent
plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut
être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner
légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc
qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute
préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle
pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est
manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de
l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.
[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.]
Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de
spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices
de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la
concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on
distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul
en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme
du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à
prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos
punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun.
Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la
fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre
est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous
disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas
de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de
l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la
bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de
l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des
deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le
bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par
l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous,
l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des
maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est
empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé;
leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette
vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des
récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention
augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on
pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne
étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du
Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans
un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que
l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au
mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui
est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude,
quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour
faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires
que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des
conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle
que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu.
Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté
multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était
répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences
augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus
grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables
choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et
pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La
bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances
ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle
chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc
dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou
même égal à Dieu[460].»
[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.]
Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de
celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des _bontés_ ou des
bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la
récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant
son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble
changer. C'est ainsi que cette même proposition: _Socrate est assis_,
change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461].
[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.]
Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on
croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée,
le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
«Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes
oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par
leurs oeuvres et plaire à Dieu[462].»
[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.]
De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par
le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs,
ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses
commandements? Comment l'ignorance ou même l'infidélité incompatible
avec le salut est-elle un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne nous
condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or,
le coeur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils
manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ priait pour ses
bourreaux, et Étienne demandait à Dieu de ne point _compter ce péché_ à
ceux qui le lapidaient.
Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la remise de toute peine
corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des
afflictions, soit pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux
qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait le premier des
martyrs.
«Quant aux paroles du Seigneur: _Père, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34),
elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par une
peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, même sans
faute préalable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela
reconnussent au châtiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas
bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de
cette prière, nous exhortât à la vertu de la patience et à l'imitation
du suprême amour, afin que son propre exemple nous montrât en action ce
qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, qu'il faut prier pour
ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regardé à
quelques fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, mais à la raison
qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivée, même sans
une faute préexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauvés sans
mérite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines
corporelles qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants morts
sans le baptême, comme tant d'innocents frappés d'affliction. Qu'y
aurait-il d'étonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute,
encouru quelque peine temporelle?»
Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes
raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. Il
suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le
Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par
malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est déjà jugé_. (Jean,
iii, 18.) _Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv,
38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], réciprocité dans les relatifs, si
la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans
l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation _l'aile
d'un oiseau_, il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une
aile. Si donc nous appelons péché tout acte vicieux ou contraire au
salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés, même sans
mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler
péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. «Or,
ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes,
tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la
prédication n'est pas venue jusqu'à vous, quelle faute vous imputer pour
n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre n'a-t-il pas
dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler?
Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche?_
(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir été
instruit par Pierre, et quoique pour avoir précédemment connu et aimé
Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière fût écoutée et
que Dieu acceptât ses aumônes, si cependant il lui fût arrivé de quitter
la lumière avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui
garantir la vie éternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et
nous le compterions plutôt parmi les infidèles que parmi les fidèles,
de quelque zèle pour le salut qu'il fût animé. Beaucoup de jugements
de Dieu sont un abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
_Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv,
19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit:
«_Malheur à toi, Corozaïm; malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et
dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous,
dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence dans le cilice et
la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa prédication et ses
miracles aux villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes des
Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il ne les a pas jugées
dignes de sa présence. Si pour avoir été privés de sa parole, quelques
hommes tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui pourra dire
que c'est leur faute? Et pourtant cette infidélité dans laquelle ils
sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique
la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnés ne nous
apparaisse guère.»
[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Prædicam._, II, p. 160.]
[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon dans une
question analogue. (_Réfut. du système du P. Malebranche, c. v.)]
«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement un péché sans faute,
on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnés sans péché. Nous
pourtant, nous ne plaçons proprement le péché que dans la faute de
négligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit
son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je ne vois pas, au contraire,
comment imputer à faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à qui
l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que tout ce qui résulte d'une
ignorance invincible ou d'une impossibilité de prévoir un fait; autant
incriminer celui qui, dans une forêt, frappe un homme d'une flèche qu'il
croyait lancer contre un oiseau.»
Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en
pensée, on prend le péché dans un sens large; c'est l'action qu'il ne
convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute; pécher
en pensée ou par la volonté, en parole ou en action, c'est faire ou dire
ce qu'on ne doit pas, quand même cela nous arriverait à notre insu ou
malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient le Christ ou les
siens, qu'ils croyaient devoir être persécutés, sont dits avoir péché
en action (_in operatione_); ils auraient cependant péché par une faute
plus grave, s'ils les avaient épargnés contre leur conscience[465].»
[Note 465: _Éth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas nécessaire
de remarquer que cette assertion doit être condamnée par l'Église.
Bayle, et après lui, les auteurs de l'_Histoire littéraire_, pensent
reconnaître ici une doctrine de relâchement, reprochée plus tard aux
jésuites. On les a vivement attaqués pour une thèse soutenue en 1686,
dans leur collège de Dijon, et qui établissait une distinction entre
le péché philosophique ou moral et le péché théologique. Suivant cette
distinction, tandis que l'un est le péché mortel ou la transgression
libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne
serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement
à lui, une offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a
écrit cinq _Dénonciations_ étendues contre cette doctrine qu'il présente
comme très-ancienne dans la Société. (Bayle, art. _Foulque.--Hist.
litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, éd.
de 1780.) L'éditeur de l'_Éthique_, B. Pez, pense qu'Abélard peut bien
avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible
excusent le péché formel, comme on l'enseigne dans les écoles.
(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)]
On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous
est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels.
Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii,
9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais
cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché
tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est
que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché,
_quoique avec la plus grande difficulté_, et il est vrai que tout péché
est interdit.
Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les
autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui
rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à
être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par
oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances
subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient
pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels
sont donc des péchés d'oubli.
Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés
véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y
faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: _Ce qui est laborieux n'est
pas pour cela glorieux_. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à
l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne
que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se
défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une
grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal.
L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on
prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques
philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut
s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des
criminels[466].
[Note 466: Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.--_Eth._, c.
xv et xvi, p. 659-663.]
Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer
le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la
confession, la satisfaction.
La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient
tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de
quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la
pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie,
se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la
componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du
péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils
appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours
gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures,
de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont
commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il
le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et
de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain
confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi
donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma
femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus
misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes
pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les
autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment
d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre
les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des
pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te
seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des
tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers
de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la
rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers
toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel
tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais
d'une parole inutile?»
Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les
calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli
des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et
comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du
peuple, d'après cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osée,
iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui
leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les
sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_;
marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif
fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel,
quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit
de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole:
_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime
le fils sous les yeux du père_.» (Eccl., xxxiv, 24.)
La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé
Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les
princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais
plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons
d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne
savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la
chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu
l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous
devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants
ou quelque courtisane!»
Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente
longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des
peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est
la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de
la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de
la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et
d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du
coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du
péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché
antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux
pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine
éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la
satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines
purgatoires et non damnatoires.
Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on
pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La
pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui
persiste dans un seul mépris de Dieu.
Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce pas dire que Dieu ne
prononce pas la condamnation, et qu'il a par conséquent décrété de ne la
point prononcer? «Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; de toute
éternité, ce qu'il doit faire est arrêté dans sa prédestination et
préfixé dans sa providence, tant le pardon d'un péché quelconque, que
tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre par ces mots:
Dieu pardonne le péché, qu'il rend un pécheur digne d'indulgence en lui
inspirant le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire qu'il le rend tel
que la damnation cesse de lui être due, et ne lui sera jamais due, s'il
persévère[467].»
[Note 467: _Éth._, c. xix et xx, p. 667-671.]
Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le _blasphème_ ou la
_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31).
Quelques-uns disent que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de
celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se défie radicalement
de la bonté de Dieu. Quant au péché contre le Fils, c'est l'acte de
celui qui attaque l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par
exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou que Dieu l'ait prise
à cause de l'infirmité visible de la chair. Ce péché est rémissible,
parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire
la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation divine.
Blasphémer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une
grâce manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit méchant, ou que Dieu
est le diable. «Ce péché ne mérite aucune indulgence; nous ne disons pas
cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient être sauvés, s'ils
avaient la pénitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront
pas la pénitence[468].»
[Note 468: Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est celle
de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et
beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les
docteurs catholiques se partagent en général entre cette opinion et
celle de saint Augustin, qui veut que le péché contre le Saint-Esprit
soit l'impénitence finale. Saint Hilaire croyait que le péché contre le
Saint-Esprit consistait à nier la divinité du Fils, ce qui paraît peu
probable, ce péché étant précisément opposé par, l'Évangile au péché
ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé concernant la
nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux évangélistes disent
qu'il ne _sera pas remis_, l'Église en général n'entend pas à la
rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni
relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de
Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)]
On demandera peut-être si ceux qui se retirent de cette vie avec le
gémissement du coeur, continueront de gémir et d'être tristes de
leurs péchés dans la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés
déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de la douleur qu'ils
causent, les nôtres continueront de noua déplaire. «Quant à la question
de savoir si dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non des
choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées de Dieu, et ont
coopéré à notre bien, d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que
tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est
une autre question que nous avons, selon nos forces, résolue dans le
troisième livre de notre Théologie[469].»
[Note 469: _Éth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de
la Théologie, c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen
direct de cette question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y
est expliqué comment tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C.
ii, p. 228.)]
La seconde condition de la réconciliation est la confession. On dit
que les Grecs se confessent à Dieu; mais quelle est la valeur d'une
confession à Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux autres
(Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité qui fait déjà une
grande partie de la satisfaction; puis, les prêtres à qui l'on se
confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. Le
pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses supérieurs et qu'il
suit leur volonté et non la sienne.
Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien taire par honte de
l'aveu. Je sais bien que Pierre, après sa faute, s'est tu et qu'il a
pleuré; pourquoi ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de
causer quelque dommage, quelque déshonneur à cette Église dont il devait
être un jour constitué le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais
prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses
frères à repousser son autorité et à désapprouver le dessein de Dieu
qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou même l'omettre
absolument sans péché, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible
qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu différer sa confession, quand la foi de
l'Église était encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser
sa faute, pour qu'elle restât écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut
alléguer qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de supérieur à
qui confier son âme; rien n'empêche les prélats de s'adresser, pour la
confession, à des subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue
plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il y a beaucoup de
médecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les
malades; parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve beaucoup qui ne
sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont légers à découvrir
les péchés de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est non-seulement
inutile, mais périlleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs à
prier et ne méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. Ignorant les
dispositions canoniques et n'ayant pas de règle dans la fixation des
satisfactions, ils promettent souvent une vaine sécurité et trompent les
pécheurs par une espérance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_.»
(Math., xv, 14.) En révélant les péchés, ils scandalisent l'Église,
indignent les pénitents, les détournent de la confession, les exposent
même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients ont décidés à
éviter leurs prélats et à chercher des confesseurs plus convenables,
doivent-ils être approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des
prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse
ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de
chercher le meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. «Car
personne, après s'être aperçu qu'il lui a été donné un guide aveugle,
ne doit le suivre dans le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les
leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de
ceux-là seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas
d'ailleurs désespérer du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision
de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne doit point damner les
autres.
«Il est quelques prêtres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur
que par cupidité, et qui remettent ou allègent les peines de la
satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... Le
Seigneur dit par la bouche du prophète: _Mes prêtres n'ont pas dit: Où
est le Seigneur_? (Jérém., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu?
Et non-seulement des prêtres, mais je connais des princes des prêtres,
des évêques si impudemment consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux
dédicaces d'églises, aux bénédictions de cimetières, aux consécrations
d'autels, à quelques solennités enfin, ils ont de grandes réunions de
peuple dont ils attendent des oblations considérables, ils se montrent
faciles à la relaxation des pénitences; ils accordent à tout le monde
tantôt le tiers, tantôt le quart de la pénitence, sous quelque prétexte
de charité, mais réellement par une extrême cupidité....
Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a délégué
et que le ciel est déposé dans leurs mains. En vérité, ce sont de grands
impies de ne point absoudre tous leurs subordonnés de tous péchés et de
permettre qu'il y en ait un seul de damné.... Désire qui voudra, mais
non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres
plus que soi-même, et qui permet de sauver l'âme d'autrui plutôt que
la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment
contraire[470].»
[Note 470: _Éth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.]
Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, ils ont
cependant la puissance épiscopale. Quelle est à leur égard la portée du
pouvoir délégué aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils
veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou atténuer la peine du
péché, leur pouvoir va-t-il jusque-là que Dieu règle les peines sur leur
jugement? Si la colère ou la haine ont dicté la sentence d'un évêque,
Dieu la confirmera-t-il?---La délégation annoncée par saint Jean ne
semble pas adressée à tous les évêques en général, mais seulement à la
personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles:
«_Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre_. (Math.,
v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et cette
sainteté que le Seigneur avait données aux apôtres, il ne les a pas
accordées également à tous leurs successeurs.» En prononçant les paroles
évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc
parler que des seuls apôtres élus; peut-être faut-il en dire autant de
la délégation du pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène,
paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des évêques qui s'écartent
de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu à leur propre iniquité
et le rendre semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque lui-même, a
dit ces paroles: «Vous liez sur la terre, songez à lier justement, car
la justice rompra les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même aveu.
Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une sentence a privés de la
communion; aussi lit-on dans les décrets du concile d'Afrique: «Que
l'évêque ne prive témérairement personne de la communion et tant que
l'évêque refuse la communion, à son excommunié, que les autres évêques
ne l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque prenne plus garde
de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres témoignages que le
sien[471].»
[Note 471: _Éth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porté sous
le n° cxxxiii au Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des
décrets du septième Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)]
Après cette citation singulière, on lit _Explicit_, le mot qui annonce
la fin de tous les livres du moyen âge. Je doute que l'ouvrage soit
complet. Après la pénitence et la confession, l'auteur devait traiter
encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la
pénitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-même
quelque chose de mystique et ne peut être entendue comme une simple
expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être Abélard l'aurait
présentée. Son spiritualisme s'accommode peu des mystères.
De graves accusations se sont élevées contre la morale d'Abélard. «Lisez
le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, écrit saint Bernard aux
évêques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs
et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de délier,
du péché originel, de la concupiscence, du péché de plaisir, du péché
d'infirmité, du péché d'ignorance, de l'oeuvre du péché, de la volonté
de pécher[472]!» Et parmi les quatorze condamnations prononcées par le
concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites
en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considérons dans son
caractère général la morale d'Abélard.
[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.]
Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est point faux en lui-même,
c'est que la moralité de l'action est dans l'intention, ou comme il
dit, que _le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet,
les hommes de bonne volonté_ sont les honnêtes gens de la religion.
Ce principe sainement compris paraît irréprochable. Cependant on peut
remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. J'essaierai
de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la
morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi,
dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgré tout ce qu'il a de
vrai, à des maximes dangereuses ou du moins hasardées.
Les actions des hommes sont leurs volontés rendues visibles, ou
réalisées en dehors d'eux-mêmes.
Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par
leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par
ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, l'action
est jugée mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en général, que prononce
l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guère apercevoir et
atteindre que l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus
attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là toujours un signe
fidèle de la moralité; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne
semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible
certitude ce que l'agent a voulu, et c'est là le mal opéré dans
l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a
voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonté; sur
ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions
injuste, inhumaine, odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait
point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences de l'action
peut donc se trouver trop sévère; mais il peut aussi se trouver trop
indulgent. La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement
du mal; le succès ne l'ayant point divulguée, elle reste inconnue, mais
n'en est pas moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté,
mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est pas innocent. Il
suit que l'oeuvre, si par là on veut entendre l'acte réalisé en dehors
de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou
mauvaise volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut être jugée sur
ses effets; et conséquemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les
effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la
volonté.
C'est là une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou
méchant que par la volonté; il n'y a que les actions volontaires qui
soient bonnes ou mauvaises.
Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. 1° L'effet de la volonté
est indifférent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une
présomption à l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en soi
l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralité
dépend de la volonté de celui qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté
soit pleine et entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action
soit pleine et entière. Selon que la volonté est plus ou moins libre,
l'action est bonne ou mauvaise à un plus ou moins haut degré. Tout ce
qui annule, contraint, entrave ou seulement gêne la volonté dans le sens
du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonté
ou la méchanceté de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et entière,
quand elle est sans discernement. La volonté sans discernement n'est
qu'une force aveugle. La moralité des actions est donc en proportion du
discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne font ni bien
ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4° Ainsi la contrainte
absolue, l'ignorance invincible détruisent le mérite ou le démérite de
l'agent.
Dans ces termes, les conséquences de la maxime que le bien et mal
ne résident que dans les actions volontaires, sont évidentes,
inattaquables. Elles sont la règle de toute équité, de toute loi juste,
de tout juge honnête et éclairé.
Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette maxime, voici ce
qu'on peut y découvrir. La moralité est dans l'agent, elle n'est pas
dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, puisque
c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une
volonté bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonté des actes bons ou
mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni
l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou
le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne.
En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle
est l'oeuvre d'une volonté plus libre et plus éclairée. La liberté et
le discernement sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou
l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. Or, la liberté
peut être atteinte de bien des manières. Supprimée par l'âge ou la
maladie, elle emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée par
une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le mérite ou le
démérite. Mille circonstances gênent, limitent, ou modifient la volonté;
l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude sont autant de
restrictions ou d'obstacles à la liberté absolue de la volonté. Les
passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne
laissent pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes agissent
comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite ou le mérite; et l'on
est peu à peu conduit à cette conséquence, les passions sont une excuse.
Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; vous
pourriez arriver à la destruction du bien et du mal moral. C'est ce
qu'on appelle, dans les écoles de philosophie, la morale sentimentale.
Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé comme une condition de la
moralité; c'est-à-dire qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou
mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment
le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en
elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont lui
seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise que s'il la sait
mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se
transforme: tel homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu
son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle était mauvaise?
qu'il eût tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il
pense. Or, ce qu'il pense est déterminé par son éducation, par ses
opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et
le mal deviennent complètement subjectifs. La volonté se croyant bonne
ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le
bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on érige souvent en
principe absolu de toute la morale.
Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une foule de circonstances
externes, indépendantes au moins de la volonté, comme celle-ci est
soumise, je ne dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement
exercées sur elle, mais à une foule de circonstances antérieures,
permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de
notre destinée, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la
subjectivité absolue de la moralité de nos actes, la règle de ces actes
ou la morale même s'évanouit.
Assurément, il est possible, facile même de répondre à cette déduction,
et d'y démêler le vrai du faux. C'est en morale la même erreur qui sert
de titre et de base au scepticisme en métaphysique; et cette erreur, je
sais comment elle se réfute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute
morale qui place en première ligne, sans restriction, sans explication,
non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, mais la
responsabilité intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine
relâchée et dangereuse, et n'en est préservée que par cette puissance
du sens commun qui résiste presque toujours en nous aux conséquences
extrêmes d'un principe absolu.
Voilà pour la morale philosophique; quant à la morale religieuse, on
en pourrait dire à peu près autant. D'abord il suffirait de rappeler à
quels excès la doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres;
et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation.
Mais en thèse générale, montrons quelle forme le même principe peut
prendre en théologie rationnelle.
Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a péché que là où il
y a volonté du mal. Pour qu'il y ait volonté du mal, il ne suffit pas
qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y
ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est
ce qu'Abélard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les
oeuvres, en tant qu'oeuvres extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises
par elles mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonté
bonne ou mauvaise. Et cette volonté qui les produit, n'est pas elle-même
bonne ou mauvaise à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces
oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le mal. La preuve,
c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires.
Celles-là, je parle de celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été
bonnes, indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été prescrites,
permises, défendues. En elles-mêmes, elles sont indifférentes; elles ne
sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi
donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou
pécheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal,
puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle néglige
ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la désobéissance.
Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, des oeuvres
toujours approuvées. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste,
injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice même; cependant je vois
qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des actes contraires aux
notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les
infidèles qui n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal est
non-seulement toléré par la Providence, mais il entre dans ses vues.
Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal
n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la
damnation ne paraissent pas attachés uniquement au bien ou au mal qu'on
a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irrésistiblement,
fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser les conditions de
l'autre. Car par exemple il ne dépend pas de l'homme de naître chrétien,
ou, né chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en conclure?
Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces
oeuvres dont nous parlions tout à l'heure et qui sont indifférentes en
elles-mêmes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier
en leur mérite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que
voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne
pour le salut, c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est faite
dans une bonne volonté. Cette bonne volonté consiste à vouloir à cause
de Dieu. Or pour vouloir une action à cause de Dieu, il faut savoir et
croire que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en morale
religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le
mérite, a pour principale condition, la foi.
Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, elles n'ont
qu'un mérite, celui de l'obéissance, et l'obéissance suppose la volonté
de plaire à Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la
foi; il en est de même des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour
le salut, si elles ne sont accompagnées ou plutôt déterminées par la
connaissance et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est
la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, ce qui fait la
volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au
sens chrétien, c'est l'amour, c'est la charité.
Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux
et dernier recours ouvert à quiconque aura entrepris de faire passer par
l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés dans la théorie
chrétienne du salut. Je suis loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne
comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce point dans
la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme
déplorable, dans une cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il
ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les ruines
amoncelées par la lutte du dogme et de la raison, l'étendard consolateur
de la charité. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
de touchant et de philosophique en même temps dans cette inspiration
d'Abélard malheureux et diffamé, qui dédie l'institut qu'il fonde au
Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse,
mais de l'amour et de la charité. Il rendait ainsi hommage au seul dogme
qui lui fût resté, après l'ébranlement de presque tous les autres, et
qui suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen
et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui.
Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et
n'a-t-elle pas des conséquences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le
crois.
1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la
moralité religieuse, ou même seulement comme la condition principale
du salut, en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre dans
l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve pas qui veut. Il y a dans
ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et
partant de purement subjectif, et nous retrouvons le même vice, le même
danger aperçu déjà dans le principe de la morale sentimentale. La raison
peut être convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour
gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez d'empire pour la
déterminer à observer tous ses commandements, sans que le principe
d'action soit la charité. La crainte, la puissance de la conviction, la
beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude ou le mépris des systèmes
incrédules, le désir austère de conformer sa vie aux prescriptions de
la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'âme d'un
chrétien un rôle supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et
la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de
substantiellement bon, d'absolument vrai dans la règle chrétienne des
devoirs, rend incertaine et flottante la morale même que sa foi proclame
et qu'il voudrait épurer et raffermir.
Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, de l'amour,
suppose la connaissance, et le péché d'ignorance cesse en quelque sorte
d'être un péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il est un
acte qui entraîne la damnation; mais il cesse d'être une faute,
étant exempt de la volonté du mal, du consentement au mal, puisqu'il
s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné d'un
désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par
les moyens qu'on lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer
que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas une faute; il faut
aller jusqu'à dire qu'un acte moins damnable aurait pu être plus mauvais
encore; il faut en venir à confesser audacieusement que les Juifs qui
ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de la faute par l'ignorance,
qu'ils auraient pu être corporellement punis pour l'exemple, sans être
pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eût été bien plus
grand d'épargner Jésus-Christ contre leur propre conscience.
2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction successive de
tous les éléments de la moralité à un seul, que l'on n'est pas même
absolument maître de se donner à un degré convenable, il résulte que
non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre extérieure, mais les
passions, les tentations, les désirs, sont amnistiés et présentés comme
indifférents à peu près de la même manière que les oeuvres; de la un
nuage jeté sur de grandes vérités religieuses. C'est un article de foi
que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-même, que le mal a
pénétré sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence
sont sans cesse maudits et anathématisés comme étant le péché en
puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée à celle
du péché originel, et si le péché n'est que le consentement au mal,
c'est-à-dire la mauvaise volonté envers Dieu, il se trouve que le péché
originel est un péché sans consentement, sans volonté, c'est-à-dire un
péché sans péché. Je sais bien qu'Abélard cite l'objection en disant que
le péché originel est une expression qui signifie _la peine_ du péché
originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle se trouve dans saint
Augustin, n'est pas approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue
ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle de ce péché au
sein de notre nature actuellement corrompue, et le réduit en quelque
sorte à une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de situation, à une
impossibilité, extérieure à nous et qui ne nous est pas propre, de nous
sauver tant que l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement
une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement la transmission
du péché par la génération, et à concevoir seulement qu'à cause du péché
d'Adam Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit résulté de
changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, à peu près
comme autrefois pour les enfants non réhabilités d'un condamné dégradé
de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs ni pires, mais ils étaient
frappés de certaines incapacités qui n'étaient pas de leur fait.
En second lieu, indépendamment du péché originel, et même après qu'il a
été lavé dans les eaux du baptême, la religion n'admet point que l'homme
soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en vain la grâce de
Dieu toujours présente le soutient et le sollicite; il subsiste en
lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais désir, la
concupiscence enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. Sans
aucun doute, celui qui y cède est le vrai pécheur, et celui qui résiste
se justifie; mais sa justification même prouve qu'il avait le mal dans
son propre sein, et la religion admet et condamne le péché par désir et
le péché par pensée. L'homme est _la chair du péché_, comme dit saint
Paul, et il n'entend point parler seulement du péché originel effacé par
le baptême; _la chair convoite contre l'esprit_. «C'est la son fond,»
dit Bossuet, «depuis la corruption de notre nature.»--«_Le bien n'habite
pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui
me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... Tout ce qui est dans
la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et
orgueil de la vie._»--«Voila,» dit encore Bossuet, «une image véritable
de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps
qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous
nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature
corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc
l'extrémité de notre chute[473].» Ainsi les effets corrupteurs du péché
originel survivent à la damnation inévitable qui en était la suite et
qui est abolie par le baptême.
[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traité de la
Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet,
_ibid._, c. xv.]
Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale religieuse passât
les bornes et allât jusqu'à s'attaquer à d'invincibles conditions de
la nature humaine, il serait vrai également que toute morale qui ne
condamne absolument que le consentement aux mauvais désirs, déroge à
la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, et le plus grave, c'est
qu'elle peut conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur du
molinisme.
Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais désir n'a guère
d'autre principe, dans Abélard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour
réside ainsi la vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence,
désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une conséquence
assez plausible, on peut prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul
est l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. Abélard dit, en
effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout
calcul d'intérêt même spirituel, que la piété pour cause de salut est
mercenaire, et nous voilà bien près des chimères du quiétisme.
Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abélard devait inquiéter
l'Église, et comment, suivie dans ses conséquences, elle aurait pu
conduire à des excès qui, du reste, étaient bien loin de la pensée de
son auteur.
Conclurons-nous cependant à la condamnation absolue de la morale
contenue, dans l'_Éthique_? non, cette morale est incomplète, elle ne
s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin
elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois rationnelle et
mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison
devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique.
Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond plus que son Éthique
empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui
rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne
convenir qu'à la casuistique, il cache en effet des idées originales,
des nouveautés de sens commun dont peut-être il n'apercevait pas toute
la portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à un haut degré la
philosophie et la théologie. Ces conséquence s'étendent de la théorie à
la pratique et finissent par intéresser la dispensation des sacrements
et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, Abélard s'exprime avec
une singulière hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux:
en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en théologie, la
prédestination et la grâce; en pratique, le sacrement de pénitence, le
pouvoir des clefs, les indulgences.
1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées d'Abélard sur le libre
arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est
expliqué une première fois[474]. Depuis qu'Aristote, obligé,
dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de
l'universelle, et dans celle-là celle qui touche le présent ou le passé
de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette dernière
l'affirmation ou la négation n'était pas nécessairement vraie ou fausse,
parce que dans un avenir indéterminé les deux cas de l'alternative
étaient possibles; cette question, appelée par les anciens la question
des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents,
a toujours trouvé sa place dons la logique, et c'est là qu'elle a été
par anticipation traitée en dehors de la psychologie et de la morale.
«_Obscura quaestio est_» disait Cicéron, «_quam_ [Grec: peri dunatôn]
_philosophi appellant; totaque est logicae_[475].» Cependant Aristote
avait résolu la question en respectant le libre arbitre, que par là il
consacrait de nouveau. Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur
cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et
Chrysippe, en prétendant sauver la liberté humaine, n'avait réussi qu'à
river les anneaux de la chaîne éternelle du destin[476]. Cicéron, qui
veut pourtant ramener la question à la morale, prend parti pour
le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que
deviendrait la fortune[477]? Boèce a développé contre les stoïciens la
doctrine aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre,
et lorsque Abélard traite la question en dialectique, il suit Boèce.
Il tenait Boèce pour chrétien, même pour théologien, et plus tard,
retrouvant la question dans la théodicée, dans la morale, il se sert des
principes établis en dialectique, il les maintient, il demeure fidèle
à lui-même. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les
théologiens, défend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
a combattu le stoïcisme dans la personne de Cicéron[478]. Toute morale
suppose le libre arbitre, la morale chrétienne aussi bien que la morale
philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter
dommage à la liberté. Voici donc sur la question les antécédents
qu'Abélard reconnaît, Aristote, Boèce, saint Augustin[479]; on doit
ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses,
parle d'après lui-même, sans s'écarter de la tradition, et réussit à se
créer une orthodoxie individuelle[480].
[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237
et seq.]
[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_,
I.]
[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.]
[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.]
[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.]
[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p.
860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et
_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Prædest.
sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M.
Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence_,
Paris, 1843.]
[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib.
Arb._, p. 117. _De Concord. præsc. et præd._, p. 123.]
Abélard s'est donc fait une idée saine du libre arbitre. «C'est,»
dit-il, «la délibération ou la _dijudication_ de l'esprit par
laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette
_dijudication_ est libre[481].» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire
puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre,
ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne
donc la puissance de faire bien ou mal.
[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p.
538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.]
La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses sortes d'objections.
D'abord, elle est niée au nom de la nature humaine qu'on représente
comme maîtrisée par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la
poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberté
serait opposée à la contrainte. Abélard n'a point à s'occuper beaucoup
de cet ordre d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent une
autre forme. On conteste en second lieu la liberté au nom de l'ordre
général qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchaînement des causes et
des effets doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait toutes
les unes, pourrait infailliblement prévoir tous les autres. Or celui-là
existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui
doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc
nécessairement comme Dieu l'a prévu. Entre Dieu et la création, il n'y
a point de place pour la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec
cette objection; il la repousse par les arguments usités. Ce sont à peu
près ceux qu'avait développés saint Anselme[482]. Les déterminations
libres de l'homme sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont
prévues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira après
délibération, cela n'empêche point que l'homme ne délibère; et l'on ne
voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-même, parce
qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne l'empêche pas. La
question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il être
libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment
l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé l'homme libre?
question fort différente, et qui regarde la toute-puissance divine et
l'existence du mal, question qui subsiste tout entière en présence de
la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme nous venons de la
considérer, est opposée à la nécessité, et Abélard en ce sens ne l'a ni
méconnue ni affaiblie.
[Note 482: «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non est ex
necessitate futurum.»--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.]
Mais en théologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et
une gravité nouvelles.
La religion est en général sévère pour la nature humaine. Elle l'humilie
sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption
profonde; elle lui raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en
conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu comme tout le reste,
ou qu'il est dominé ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplément
pour le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux doctrines sont
alternativement ou confusément prêchées, mais elles conduisent à la même
conséquence, la nécessité d'un réparateur qui par des moyens surnaturels
rende à l'homme sa liberté ou la redresse. Les métaphores diverses
qu'emploie le langage de l'Église, permettent ces deux interprétations
qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de la liberté
humaine.
En général, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de
libre arbitre. On peut entendre par là le pouvoir de choisir, pouvoir
qui n'est pas absolu, c'est-à-dire complètement indépendant, que la
raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste
aussi longtemps que l'âme humaine conserve la plénitude de ses facultés.
En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du bien
comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la
raison de l'homme cède à l'empire de ses sens ou de ses passions; le
mauvais choix a toujours les caractères de l'entraînement et de la
faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi
a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme était libre dans le bien,
esclave dans le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; _nihil
liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la
liberté humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir
instrumental, elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, avec
la raison qui dirige la volonté.
[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.]
Il est rare que les théologiens ne prennent pas le mot liberté
successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint
Augustin[484].
[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.]
Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme depuis le péché a
perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baissé, et il
est devenu incapable de se relever par lui-même et d'atteindre au
bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché comme
auparavant, mais il est assujetti à un principe de corruption qui ne le
détruit pas, mais qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il
a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature humaine et la
relève. Dans les deux cas, la conséquence pratique et religieuse est la
même, et la doctrine du péché originel subsiste tout entière.
Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu la faculté de
se résoudre au mal comme au bien; et certes cette interprétation est
permise. La difficulté est seulement d'expliquer alors comment les
saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-même
peut être libre[485]. Mais, dans les créatures, la faculté de faire le
mal cesse d'être une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir;
tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales
n'a pu jamais exister qu'en puissance là où l'impeccabilité était en
acte, et quant à Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté de
Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va
pas jusqu'à impliquer la faculté de cesser d'être le souverain bien. En
Dieu, la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le
meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il
fait et que tout ce qui est, n'étant que par lui, est le mieux possible.
Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abélard a osé la soutenir. D'où
lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce
une de ces grandes idées des écoles d'Alexandrie, qui par l'influence
d'Origène ou des siens auraient pénétré dans la christianisme, et s'y
seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non
condamnées, tolérées comme un passe-temps pour l'intelligence, avant
d'être défendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutôt n'est-ce
pas un mot de Platon dans le Timée, qui, donnant l'éveil à la raison
d'Abélard, lui aura prématurément inspiré la pensée qui devait un jour
illustrer Leibnitz[487]?
[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature bonne
ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la
nécessité. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre
cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p.
200.)]
[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._
V, t. V, c. XII.]
[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117,
118, etc.--Malebranche, _Médit. Chrét._, VII, 17, 18, 19; et Fénélon
lui-même, quand il le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux
de sauver la libre volonté de Dieu, est obligé de dire: «Ce qui
est déterminé invinciblement par l'ordre immuable et nécessaire,
c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut jamais en aucun sens
arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»]
Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées dans la faible
nature de l'homme, contre la liberté, s'accroissent, en théologie, de
l'existence du péché originel.
Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en
théologie, du dogme de la prédestination.
Préoccupé de la corruption de la nature et des suites du péché, l'esprit
est conduit à frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les
vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grâce,
toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver notre indignité. Elles
seules, en d'autres termes, ont un mérite aux regards de Dieu. Reste
à savoir quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. Si
cette part est nulle, la liberté est comme si elle n'était pas, et le
salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalités.
Mais si le libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites de
Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans quelque mérite. Soit
que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue à la
justification, il n'est donc point annulé; nous ne l'avons point perdu.
Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien que par la grâce, et
comme Dieu souffle sa grâce où il lui plaît, sa justice ne cesse pas
d'être un redoutable mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, peu
sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, et qui savait
lesquels seraient élus au moment qu'il les appelait tous. La prescience
divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la
prédestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en théologie,
le problème tout à l'heure indiqué sous la forme philosophique.
[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.]
II. On sait que le dogme de la prédestination peut être entendu de telle
manière que toute vertu morale, tout mérite humain, tout effort du
libre arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine s'appelle le
_prédestinatianisme_, et ceux qui y sont tombés ont toujours essayé de
se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand évoque,
Abélard n'est pourtant pas _prédestinatien_, c'est-à-dire que le dogme
de la prédestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit
sur l'idée nécessaire et l'indestructible sentiment de la liberté
humaine. Il ne reproduit son maître saint Augustin que par le côté où
ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en les combattant[491]. On ne
doit pas compter Abélard dans le parti du christianisme qui peut être
plausiblement ou spécieusement accusé de fatalisme, qui incline enfin
dans le sens de la prédestination plus que dans le sens de la liberté.
Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question de la liberté,
et qui, par là, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute
morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
a quelquefois versé dans le relâchement[492]; et nous avons vu que
l'exemple d'Abélard ne dément pas cette observation. Il pose donc le
libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais réelle
où l'on voudrait que le tînt l'existence même de la Providence. Tout
cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il présente, nulle
part le libre arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, ainsi que
le veulent beaucoup d'écrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal
qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou
d'un langage inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas le
libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses déterminations
dépendent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est
pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature,
à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. Le libre
arbitre en lui-même subsiste dans la créature la plus fragile, la plus
entraînée, la plus passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher sans être libre;
mais il pourrait être libre sans pécher. La liberté est une condition du
péché, et n'en est pas la source[493].
[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c.
VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chrét._, t. II, t. VI, c. V, et
surtout la Thése de M. Bersot]
[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et
seq.; t. III, p. 641, 649, 652.]
[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635]
[Note 492: Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées
suivant une échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce
et de la liberté; Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes,
congruistes, thomistes, augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi
les réformés, le calvinisme et même le luthéranisme pur sont pour
l'opinion la plus sévère. On distingue pourtant deux partis: dans le
sens du relâchement, arméniens, universalistes, etc.; dan celui de la
rigidité, gomaristes, prédestinatiens, Prédestinateurs, particularistes,
etc.]
[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et le
mal, est loin d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la
liberté données par saint Jean Damascène (_Instit. element. ad dogm._,
c. X), par saint Jérôme (_In Jovinian._, II), par saint Augustin
lui-même, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De
duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et
lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y accéder, lorsqu'il dit que,
prise en général, la liberté est contraire à la nécessité, qu'entre deux
opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une distinction:
comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu ainsi
qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée
par cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus
restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la
volonté affranchie de ce qui la subjugue, il définit le libre arbitre
«potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem.»
(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. prædest. cum lib. arb._,
qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on
le peut, et toute équivoque disparaîtra.]
De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. Et d'abord, la
prédestination[494]. La prédestination, au sens spécial du mot, est la
disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute
éternité destinés au salut éternel. La prédestination est toujours une
grâce; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune
prévision du mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le décret
qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si Dieu, en les élisant, a
prévu leurs mérites, c'est-à-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils
feraient des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, Dieu, par
sa grâce, les justifie, parce qu'il les a élus; dans le second, il ne
les élit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiée par sa grâce.
Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la première, la plus
sévère, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour
elle, dès le IXe siècle, s'était déclaré le moine Gothescale, alors que
l'archevêque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes
de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutôt du côté de Gothescale; mais
les Romains, et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine
d'Hinemar, quoique en général une opinion plus rigide et plus voisine
de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prévalu dans le clergé
français, opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore de la
préférence de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prévoit bien que
ceux qu'il prédestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs
oeuvres, mats en ce sens que, par un décret infaillible, par une volonté
absolue et efficace, et non dans la prévoyance et à la condition de
leurs mérites, il a décidé qu'ils auraient le royaume des cieux. Le
nombre des prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont été
jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus que les prédestinés,
auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appelés; être
appelé signifierait seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné.
Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des
prédestinés elle admet des élus, c'est-à-dire des appelés qui seront
élus, grâce au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais même
elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination à la gloire et la
prédestination à la grâce. La première est la prédestination proprement
dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue d'accorder
à telles de ses créatures les dons et les grâces nécessaires pour
arriver au salut, soit qu'il prévoie qu'elles y parviendront en effet,
soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois
pas qu'il fût hérétique de soutenir que, sans la prédestination à la
grâce, on puisse encore être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les
dons et les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce qui
reviendrait au même, que tous les chrétiens, et dans une certaine mesure
tous les hommes, soient prédestinés à la grâce; mais c'est sur
ces points-là qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le
catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns obligés, les
autres facultatifs. Cette prédestination, dogme singulier, inexplicable,
et qui vient ajouter une difficulté nouvelle aux difficultés déjà
si grandes des questions qui touchent à la justice de Dieu, à la
prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les Pères grecs semblent
avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on
n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les
principaux titres[496], ce dogme si important pour nos espérances et qui
l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, théoriquement, a engendré
d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut énerver le
principe de la responsabilité morale, ce dogme étrange, Abélard ne
l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre
la prédestination dans un sens général et la confondre avec la
prescience[497], il l'admet cependant au sens spécial[498], et reconnaît
qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par élection et en vertu d'un
décret particulier et antérieur[499]. Comment cette croyance est-elle
conciliable avec l'idée de mérite et de démérite, même restreinte à la
foi et à la charité? C'est une autre question sur laquelle il hasarde
quelques conjectures[500], mais dont les théologiens n'ont pas droit
de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulté
contre le dogme lui-même.
[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb.,
_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l.
IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Prédestination_.]
[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traité du
lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.]
[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.]
[Note 497: _Ab. Op._, p. 641]
[Note 498: _Ibid._, p. 623]
[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.]
[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste et de
Lazare, p. 221]
Une contradiction paraît inévitable, quand on traite de la
prédestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice même,
et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres
termes, que la justice parfaite doit être contraire a la nôtre, parce
qu'elle lui est supérieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre
d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu
que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; mais quel
théologien s'en est préservé?
[Note 501: Voyez contre cette idée Leibnitz (_Théodic., Disc. prélim._,
sec. 4).]
III. La prédestination suppose la grâce. On ne dispute guère dans le
sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins
de Dieu, la prédestination est antérieure à la prévision des mérites
engendrés par la grâce, et partant absolument indépendante de ces
mêmes mérites, ou bien si elle est postérieure à la résolution divine
d'accorder à celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au
salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos yeux absolument
arbitraire ou en quelque manière conditionnelle (ce qui reporterait la
question sur la grâce même, dont on pourrait demander alors si elle est
ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, prédestinés, élus,
simples appelés, chrétiens et infidèles; tous ont besoin de la grâce, et
tous ont, à des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore là une
doctrine catholique.
La grâce est-elle incompatible avec la liberté? non, en général. On peut
admettre, toujours d'une manière générale, que l'homme est si faible, si
mobile, même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce il ne saurait
mériter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore
que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas
sans la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est
point par défaut ni par excès de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre
cas, l'homme aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle
l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle
rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien
de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard
en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence du libre arbitre
a pour objet de manifester l'effet de la grâce; c'est dire qu'il tient
la grâce pour puissante, nécessaire, universelle. Il la juge puissante;
car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la
juge nécessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer,
agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il
estime que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire en lui,
l'aimer, et désirer le royaume des cieux[502].
[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p.
654]
Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en de plus subtiles
distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie
que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le
bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la
valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument;
mais il a besoin d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est ce
régulateur qui le détermine au bien ou au mal; le libre arbitre
n'est que la faculté de détermination; c'est le pouvoir exécutif du
régulateur. «La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la liberté
pour l'instruire et non la détruire[503].» C'est à tort que le concile
de Sens condamne Abélard sur cet article.
[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.]
Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et
d'expressément contraire à ces paroles de Bossuet: «C'est par son libre
arbitre que l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à
la grâce, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est
propre en quelque façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont préparés,
dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu
qui nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien que nous
faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberté, qu'il a
faite et dont il opère encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien
de ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander à Dieu et lui
en rendre grâce[504].»
[Note 504: _Traité de ta Concupiscence_, c. XXIII.]
Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, soit pour
amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix,
quel mérite reste-t-il à l'homme? la grâce est au moins la condition ou
plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine de l'Église.
Les vertus humaines, dans lesquelles la grâce n'entre ou n'entrerait
pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le
système de l'Église, ce que nous avons appelé le régulateur ne se suffit
pas à lui-même pour le bien, ou très-certainement au moins pour le
mérite.
Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce système; mais
d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une séparation
entre le bien et te mérite, entre la faute et le démérite. Le mérite, le
démérite, c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la récompense ou
le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours
jugé digne de récompense, ni la faute digne de châtiment. Il y a une
différence entre le mérite au sens théologique et le bien au sens
purement moral, comme entre le démérite et la faute sous les mêmes
distinctions. Cette observation, que paraît faire Abélard, mais dont il
ne tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement l'application
des notions humaines de justice à la théodicée[505], et par là elle est
comme un premier pas dans la voie du rationalisme.
[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.]
En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours surnaturel. Est-ce
donc la bonté générale et éternelle de Dieu, son action paternelle sur
le monde, cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît et adore
aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes.
Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Pères des premiers
temps une autre idée que cette idée philosophique et familière. Le
mot de grâce, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans
recevoir habituellement le sens spécial que l'Église lui assigne dans
les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes nous apprennent
aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens littéral et miraculeux.
La grâce est une action interne, indéfinissable de sa nature, mais
réelle et directe, du créateur sur la créature, action qui l'aide,
la dispose, la pousse, la détermine au bien avec plus ou moins de
puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abélard, la grâce
risque fort d'être quelque chose de plus général et de plus abstrait.
Sur la même ligne que les dons de la grâce proprement dite, il semble
ranger toutes les dispositions de l'éternelle sagesse, qu'on peut
appeler à juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes
ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces révélations qui
reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en
un mot tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien la
bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle,
l'incarnation, la prédication, la mort du Christ, sont à bien plus
forte raison pour Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui se
puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grâce; c'est-à-dire des
actes efficaces et puissants par lesquels Dieu éclaire notre esprit,
touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et
nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas été autrement, de
croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de Dieu ainsi
entendues, qu'Abélard attribue l'influence et les effets qu'on réserve
d'ordinaire à la grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je
ne me rappelle point de passages où il la désigne spécialement, ni même
de propositions qui en supposent nécessairement l'existence; souvent, au
contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de
témoignages divers de la bonté de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à
ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
reviennent absolument à cela, quoique je sois porté à le soupçonner;
mais je dis que c'est là le sens général et dominant de ses idées sur la
grâce divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire,
nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prévenus par me
opération propre et spéciale_. Cette grâce _propre et spéciale_,
cette grâce qui prévient, ne ressort pas clairement des expressions
d'Abélard[506]. Les théologiens distinguent les grâces dans l'ordre
naturel de celles qui concernent le salut; les premières sont les bontés
générales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il
s'agit particulièrement des dernières dans les controverses sur la
grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les grâces extérieures,
c'est-à-dire tous les secours extérieure qui peuvent nous porter au
bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la prédication de
l'Évangile; puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt la grâce
intérieure, celle qui touche intérieurement le coeur de l'homme. C'est à
celle-là que pense saint Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de
Dieu[507]. C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que
roulent les grandes discussions théologiques; c'est elle qui est dite
habituelle, actuelle, adjacente, opérante, suffisante, efficace,
prévenante, subséquente, etc. Or, les pélagiens ont été accusés de
ne reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; puis, dans
l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. Abélard ne se distingue
peut-être pas assez nettement des pélagiens[508]; il paraît souvent
confondre les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, selon la
distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce gratuite, _gratis data_,
et la grâce qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle
qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout
entière par les prophéties et les miracles; l'autre plus intime, plus
individuelle, plus élective, surpasse la première en excellence, en
noblesse, en dignité, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend
le libre arbitre capable du bien, la volonté capable de mérite; elle a
Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse à l'humanité que
l'honneur d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale qui
établit une différence substantielle entre la morale philosophique et la
morale chrétienne, quant aux moyens de rendre la vertu agréable à Dieu;
et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette distinction, on fait pour
la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cède tout à la
vertu humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une faible ressourcé
que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grâce est
surtout nécessaire à la charité; précisément parce que la charité ne
peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, ni de la
crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la
conscience, elle est éminemment l'inspiration de la grâce[509].
[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce
préalable comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez
ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point
parler de cette grâce bienveillante du créateur qui précédé tous ses
dons actuels.]
[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce
n'est pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor.
XV, 10.]
[Note 508: Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général qu'il
attribue l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant
ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonté. (_Introd_., t. III,
p. 1118.)]
[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.]
C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans la règle, mais
c'est aux philosophes de reconnaître combien sa doctrine se rapproche
davantage des notions rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun
sur les rapports de la volonté divine avec la volonté humaine et de la
justice éternelle avec la vertu.
IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement
à ces idées qui, nous l'avons vu, jouent un si grand rôle dans la morale
d'Abélard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout
péché est volontaire en ce que la condition du péché est la volonté
du mal; cette volonté n'est pas celle de l'acte extérieur qui réalise
effectivement le péché, mais du mal moral accompli en nous par cet acte
extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, il en
est de même de la volonté de l'oeuvre. La volonté mauvaise est donc le
consentement au mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; le
consentement étant un acte volontaire, et le péché n'étant que dans la
volonté, il n'y a point de péché dans ce qui n'est point volontaire:
le désir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est
involontaire, il n'y a point de péché dans tout cela.
Nous avons vu les inconvénients possibles de ces idées; ils
disparaîtraient cependant devant une bonne réponse à cette question:
Qu'est-ce que le mal? Abélard le sent confusément, il entrevoit que
là est le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il veut
n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu
sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien
invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le
souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas conçu en Dieu
ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestée comme
loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulté à
la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de
la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportées par la
théologie à la Divinité, soit avec la distribution telle qu'il nous
l'enseigne des peines et des récompenses; il la jette donc de côté, et
il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la volonté
de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le mal déméritant ou le péché,
c'est l'obéissance ou la désobéissance. Le principe moral, c'est donc
l'amour de Dieu.
[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.]
Toute autre solution était impossible, ou du moins n'était possible que
s'il eût fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherché le
bien en lui-même, sauf à le réaliser ensuite dans la substance de la
Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas
absolument inconnue d'Abélard, car Platon avait transpiré jusqu'à lui,
mais qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les forces de
sa méthode pour qu'il pût la pleinement concevoir, lui aurait paru
d'ailleurs plus difficile encore à concilier avec les croyances communes
de l'Église.
V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore
une conséquence du principe général de la morale d'Abélard, c'est sa
critique du sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté est
seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, s'il faut chercher
dans l'âme du pécheur la source du bien et du mal, du mérite ou du
démérite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par
elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on
les accomplit. Il faut alors de la part des prêtres qui dirigent les
consciences beaucoup de piété et de pénétration; il importe qu'ils
n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme aux formalités
sacramentelles, une importance et une puissance indépendantes de la
partie morale de la confession. Que les pénitents se gardent donc de
mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure à certaines
observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession
sans réparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent
pas porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles ou
superficiels, ils doivent chercher des juges sérieux, sincères,
clairvoyants; car le pouvoir de lier et de délier n'est pas comme les
pouvoirs de ce monde, dont les décisions ont leur effet pourvu qu'elles
soient en forme. Le prêtre, l'évêque même qui néglige les points
essentiels de la pénitence et de la confession, ou la componction,
l'humilité, la prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout,
quand il condamne, même quand il excommunie. L'erreur on la légèreté en
ces matières représentent bientôt les formalités comme si exclusivement
nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine
qu'un sacrifice quelconque fonde un droit à la rémission des péchés,
et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix est ratifiée dans le
ciel. De là la vente des messes et des indulgences.
Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a
vu, sévère sur ce point, et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle
n'est peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. Quelques-uns
des abus qu'il attaque étaient déjà bien établis, bien généraux, et
partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne
pas souffrir qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre sein.
Abélard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les préjugés des
prêtres de son temps, et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses
ouvrages abondent en traits d'une satire amère contre les moines ou même
contre le clergé séculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois
il s'attaque jusqu'aux évêques, c'était provoquer à coup sur une
condamnation.
[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter
D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons;
comme dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne
devant les religieuses du Paraclet. Il y déclame fortement contre les
désordres des ecclésiastiques, dont il compare la conduite à celle des
deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il préconise,
et il s'écrie: «Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium
vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis
familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo longius receditis, quanto
eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia
celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, ut audio, earum ori
hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux pas exprimer même
en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur proférait en
chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)]
Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de
l'_Histoire littéraire_; il n'était pas condamnable pour avoir dit que
le pouvoir de lier et de délier n'avait été donné qu'aux apôtres et
non à leurs successeurs. Sa pensée, bien que l'expression prête à
l'équivoque, est que les apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et
absolument efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer avec un
effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme
attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage.
«En suivant le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, on
voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de
juridiction[512].»
[Note 512: _Hist. littér._, t. XII, p. 128.]
Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance
générale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir
ecclésiastique toute action mystérieuse qui remonterait de la terre au
ciel, et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, à
une autorité morale de science, d'expérience et de piété, garantie
temporellement par le caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses
chapitres sur la pénitence et la confession, il est parlé d'humilité, de
prière, d'amour de Dieu, de remords de lui déplaire, de _gémissement
du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, invisible et actuelle
de la sainteté et de la justice, réalisée et constituée par un signe
visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard,
le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le rationalisme. Son
Éthique en est plus profondément empreinte que sa théologie dogmatique;
nous n'hésitons pas à la regarder comme son ouvrage le plus original.