CHAPITRE VIII.

OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum,

judaeum et christianum._

Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Écriture sainte que le

commencement de la Genèse. Rien n'aurait plus besoin d'interprétation,

si l'esprit humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des

difficultés de la création. Cependant les philosophes chrétiens n'ont

pas reculé devant cette tâche audacieuse; et plusieurs, à l'exemple de

saint Jérôme, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des

six jours est moins pénétrable qu'aucun problème purement rationnel, si

obscur qu'il puisse être; le fait ici est encore plus mystérieux que

l'idée, et il est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire

comment de l'essence de Dieu devait naître le monde que de raconter

comment il est né. Mais Héloïse ne croyait pas qu'aucune question fût

au-dessus d'Abélard.

«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, plus chère

aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et même tu me supplies

de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que

l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour

toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie à mon tour,

puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant

Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par la tête; que vos

prières me soutiennent dans l'étude de cet exorde de la Genèse.... Si

vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: «Je

suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» (II Cor. XII, 11.) Sur

l'ordre d'Héloïse, et guidé par saint Augustin, il entreprend donc une

exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre était en

quelque sorte consacré, et l'oeuvre des six jours avait été l'objet de

plus d'une recherche[514]. Abélard en promet une explication historique,

morale et mystique.

[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t.

V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être de

l'Écriture, le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et

la prophétie d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première

partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminée.]

[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de

saint Ambroise et d'autres Pères.]

L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une glose qui suit le texte

ligne à ligne, et l'explique tantôt suivant la lettre, tantôt suivant

l'esprit, sans unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces mots:

_Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté sur les eaux.... Dieu

dit...._ Abélard retrouve la première expression du dogme de la Trinité,

le Père, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots

de la version latine aux mots correspondants en hébreu, et c'est grâce

à ces passages qu'il s'est donné facilement la réputation de savoir la

langue hébraïque. Je conjecture que presque toute sa science à cet égard

était puisée dans le Commentaire de saint Jérôme.

Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque avec la théorie des

quatre éléments, et il exprime, çà et là, des vues de cosmogonie et

de physique générale d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant

l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrième jour,

c'est-à-dire avant la création du soleil, il recherche comment la

végétation pouvait précéder l'existence de cet astre bienfaisant, et

suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilité

par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant

que le monde fût achevé, tout était soumis à l'action de la volonté

immédiate de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. Quand les

astres sont créés, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec,

beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques événements, ce ne

peut être que des événements naturels, comme le cours des saisons et les

accidents météorologiques. Il penche bien à penser avec Platon et saint

Augustin que les astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme

dans l'_Introduction à la théologie_, le Saint-Esprit pour l'âme ou le

principe de l'âme du monde matériel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas à

croire tout simplement que le mouvement régulier et stable des

planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, dans les causes

primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idée est

grande, et tôt ou tard la science humaine y est ramenée.

L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet

pas qu'elle puisse servir à prévoir les futurs contingents, c'est-à-dire

les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,

tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont

déterminés dans leurs causes, Ils peuvent se prédire; la mort suivra

le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité

excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait est connu de la nature,

_cognitum naturae_, sans être connu encore de nous. Ainsi le nombre des

astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit

est susceptible d'être entendu, même quand personne n'est là pour

l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne

pour le cultiver. «Mais l'astronomie étant une espèce de la physique,

c'est-à-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes

pourraient-ils découvrir par elle ce qui est inconnu à la nature même?»

Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution des corps,

tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans

la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien

des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. Mais ceux qui, sur

la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les

futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais

diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, interrogez-les sur une chose

qu'il dépende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront

répondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable

_qu'ils consultent[515].

[Note 515: «Diabolus quam consulunt.» _Hexam_., p. 1384-1388.]

Abélard rencontre en passant quelque chose qui intéresse la création des

espèces. C'est à ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque

motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela

signifie, dit notre commentateur, que Dieu créa toute âme, c'est-à-dire

_tout animé_ en telles ou telles espèces (_tales in species_); c'est

comme s'il était dit que Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non

quant au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. Lorsqu'il

est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de

créer, non des individus, mais des espèces, celles-ci étant désormais

toutes préparées. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse

qu'aux individus. Le sixième jour, Dieu dit: «_Producat terra animam

viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la création des

animaux terrestres; _toute âme vivante en son genre_ équivaut à tout

animé vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur

genre, bien qu'ils meurent comme individus. «Ils vivent dans leur genre,

c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent créés les premiers,

quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran

mort qu'il vit dans ses enfants[516].» Ceci est-il du réalisme ou du

nominalisme?

[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.]

Quant à la création de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons

l'homme, _faciamus hominem_; et aussitôt Dieu créa l'homme, _creavit

Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinité

tout entière qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en

quelque sorte par cette parole les trois personnes à la création de

l'être qui reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse

et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux les trois personnes

divines.

«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient

très-bonnes, _valde bonæ_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eût rien à

corriger en elles. Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles

pouvaient recevoir; il n'était pas convenable qu'elles en reçussent

davantage, suivant cette pensée de Platon que le monde ayant été fait

par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait

meilleur[517]. C'est ce que Moïse a considéré quand il a dit que

toutes les choses créées étaient bonnes, quoiqu'il n'ait été accordé à

personne, pas même à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas

les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont

très-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi,

mais toutes les choses prises ensemble sont _très-bonnes_. Car celles

qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne valoir rien ou valoir

peu, sont très-nécessaires dans l'ensemble général.» S'il y a de

mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le

péché de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges

ni l'homme n'avaient été créés mauvais. «Tous les ouvrages de Dieu sont

bons et toute créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché par

son origine de création. Dieu accorde à chacune ce qui lui convient,

en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais

excellente, c'est-à-dire très-bonne, _valde bona_, et non-seulement par

la première création, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet

des causes primordiales, elles naissent et se multiplient.» La

désobéissance première de l'homme a seule altéré cet ensemble de la

création. Aussi le premier devoir est-il encore l'obéissance à Dieu.

[Note 517: _Timée_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.]

Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518].

Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont très-courts et assez

insignifiants. De là l'auteur passe au second chapitre de la Genèse, et

nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien à

remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la

topographie du paradis et ses conséquences géographiques, soit sur la

question de savoir si l'arbre de vie était un figuier ou une vigne[519],

soit enfin sur la langue que Dieu parla à l'homme et le serpent à la

femme, n'ont pas même un mérite de singularité.

[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.]

[Note 519: Il est porté à croire que c'était une vigne. (_Hexam._, p.

1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)]

En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que quelques auteurs ont

donné à l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siècles

auparavant, Bède avait donné du commencement de la Genèse nous paraît

supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout autre hauteur, et il

étonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que

nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout ce que

suggère à notre interprète le merveilleux récit qu'il prend pour texte;

ce commentaire ne nous paraît avoir de prix que par les preuves qu'il

fournit de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il possible,

je crois, de découvrir les sources de cette instruction, et de trouver

çà et là dans saint Augustin, saint Jérôme et Boèce, les principaux

passages dont il a composé le pastiche de sa science. Mais cela même

serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes recherches sur

l'origine et l'état des connaissances à cette époque du moyen âge.

[Note 520: Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et Martène.

(_Observ. prær_., p. 1361.)]

Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle est, d'après le prologue,

évidemment postérieure à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je

crois même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le couvent de

Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernières années de sa vie.

Les bénédictins, qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à

Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de preuves et exempte

d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'âme du monde,

Abélard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il

était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé d'avis sur ce

point, avant que le concile de Sens eût pris soin de le condamner; nous

voyons dans la Dialectique une rétractation formelle de cette opinion;

et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait été composée à

Cluni. Rien n'empêche cependant de lui donner cette date[521].

[Note 521: _Hexam. Obs. præv._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1,

c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.]

Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abélard qui

complètent la série de ses ouvrages publiés sur la théologie. Il avait

écrit aux filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude des

lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte

ensemble et le prix de l'étude, et l'utilité des langues, et la

nécessité de l'instruction littéraire pour l'intelligence de la foi, et

l'érudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir la

science renaître avec éclat chez les religieuses, lorsqu'elle a péri

chez les moines. Nous avons déjà cité un fragment de cette épître

qui mérite d'être lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des

religieuses et de leur supérieure, qui, en leur nom, écrivit au maître

pour lui soumettre les questions de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de

beaucoup, mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous

dois et ne tarde pas à t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et

tes filles spirituelles, tu nous a réunies dans ton propre oratoire, et

enchaînées au service divin; sans cesse tu nous exhortes à nous occuper

de la parole divine et à faire des lectures sacrées. Tu nous as bien

souvent recommandé la science de l'Écriture sainte comme étant le miroir

de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit sa beauté ou sa difformité, et tu ne

permettais pas à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, si

elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle s'était vouée; et tu

ajoutais que la lecture des Écritures non comprise était comme le miroir

placé devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes conseils, mes

soeurs et moi, en cherchant à «t'obéir... nous avons été troublées par

une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile;

plus nous ignorons, moins nous aimons....» Et elle soumet à son maître

quarante-deux questions qui ont été recueillies avec les réponses sous

ce titre: _Heloissæ paraclitensis diaconissæ problemata, cum mag.

P. Abælardi solutionibus_[523]. Ces problèmes sont des difficultés

suggérées par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent

que sur le texte ou sur quelques événements du récit évangélique. Un

petit nombre ont une importance doctrinale.

[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.]

[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.]

Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1° La question XIII,

touchant le péché contre le Saint-Esprit.---Abélard pense que le péché

remissible contre le Fils est celui qui consiste à lui contester sa

divinité, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que

le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,

sciemment et méchamment, retire à la bonté de Dieu, c'est-à-dire à

l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à un malin esprit. C'est un péché plus

grave que celui du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne

paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser Dieu de méchanceté;

un tel crime ne mérite point de grâce, tandis «qu'il convient à la

piété comme à la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,

reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, s'attache à lui

d'un zèle assez grand pour ne chercher jamais à l'offenser par ce

consentement qui est proprement le péché, ne puisse être jugé digne de

damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne pour son salut lui est

révélé avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message

qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille[524].»

[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII,

p. 471.)]

2° La question XIV sur les sept béatitudes[525].---Abélard pense que la

béatitude est promise à celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce

que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc

pas que le _pauvre d'esprit_ soit par là même un bienheureux. Rien au

monde, je crois, ne l'eût déterminé à faire une vertu ni une grâce

divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont _pauperes

spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-à-dire qui, dédaignant

les voluptés corporelles, s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses

mondaines, et s'en dépouillent spirituellement en les foulant aux pieds;

et je doute que cette interprétation ne soit pas la meilleure.

[Note 525: _Ibid._, p. 408.]

3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives à la

différence de la loi ancienne à la loi nouvelle.---Dans ses réponses,

Abélard développe le thème connu que la nouvelle loi est une loi

de perfection morale, qui règle l'intérieur de l'homme, tandis que

l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, extérieur, et qui punit

l'intention et non pas seulement l'acte matériel; d'où il suit que le

péché est dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est absoute par

la bonne volonté ou par l'ignorance invincible.

[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.]

Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposées

dans les grands ouvrages d'Abélard.

Ses autres écrits théologiques sont trois expositions de l'Oraison

dominicale, du Symbole des apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui

attribue également, mais à tort suivant les auteurs de l'_Histoire

littéraire_, un résumé des diverses hérésies et des textes auxquels

elles sont contraires, _Adversus hæreses liber_[527], ainsi qu'un

catéchisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les

ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans

intérêt notre travail que de s'arrêter à des écrits détachés qui, lors

même qu'ils sont authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente

activité d'esprit de leur auteur.

[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p.

137.]

[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ theologiæ

coniplectens._ Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux

manuscrits, l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait

avoir un certain prix littéraire) sous le nom de saint Anselme; et

l'ouvrage a été imprimé dans l'édition des oeuvres de ce saint donnée

à Cologne en 1573. D. Gerberon a dû l'insérer dans la sienne _inter

spuria_ (p. 457 de l'éd. de 1721). Trithème l'attribue à Honoré d'Autun.

Durand et Martène disent en avoir vu, dans un couvent du diocèse de

Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abælardi Elucidarium_ (_Thes._,

t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le style ne

ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque

aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable

est un tableau assez piquant des diverses professions de la société

et de leurs chances de salut éternel (c. XVIII, _De variis laicorum

statibus_, p. 474). En voici quelques traits. «Milites? parvi

boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores?

nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum

irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolæ? ex magna parte salvantur,

quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de l'_Histoire littéraire_

adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Trithème (t. IX, p.

443, et t. XII, p. 133 et 167).]

Les sermons inspireraient plus d'intérêt[529], S'ils contiennent peu

d'idées saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art

de la chaire au XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire

de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en très-petit nombre,

des traits de moeurs dignes d'être recueillis, des allusions aux usages

ou aux événements du temps; mais on y chercherait vainement l'éloquence

ou même un art véritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte

Suzanne, nous paraît offrir quelques traces de talent. L'héroïne du

sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes

qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, mais la Suzanne de l'Ancien

Testament, la chaste Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors

probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du

récit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution

de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre

l'indignité et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend

occasion du crime des vieillards pour dénoncer avec une singulière

rudesse les scandales de certains membres du clergé[530]. Un panégyrique

de saint Jean-Baptiste lui sert également de texte pour dépeindre par de

claires allusions et pour attaquer avec sévérité la vie des moines,

leur sottise et leurs désordres, en opposant à ce tableau l'éloge des

philosophes[531]. En général, Abélard porte dans ses sermons l'esprit

de liberté et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique

la plupart aient été prononcés au Paraclet, on est étonné des choses

sérieuses ou hardies qu'il entremêle aux exhortations dogmatiques

destinées à d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout

auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle pas commencé ainsi?

[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.]

[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935.

L'Église célèbre aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et

martyre, le 11 août; mais on ne sait pas généralement que Suzanne de

Babylone a été assimilée aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne

parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le

26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)]

[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.]

Nous devons à l'érudition allemande une publication intéressante qui

nous arrêtera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le

recueil d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert dans

la bibliothèque de Vienne et publié, avec l'assentiment de M. Neander,

qui occupe en Allemagne une place si élevée dans la science théologique,

un ouvrage d'Abélard dont l'existence était vaguement connue. C'est un

dialogue sur la vérité de la religion chrétienne entre un philosophe, un

juif et un chrétien[532]. L'éditeur n'hésite pas à voir dans cet ouvrage

une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abélard avait

sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du

dernier point. Platon était connu à peine des savants de Paris dans la

première partie du XIIe siècle, et le texte en eût été vainement

mis sous les yeux d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il

connaissait une version du Timée, peut-être avait-il lu dans Boèce

deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus;

peut-être quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron ayant la

même forme étaient-ils tombés dans ses mains, et d'ailleurs cette forme

avait été dès longtemps introduite dans la controverse chrétienne. Dès

le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, avait écrit

son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connaît les dialogues

théologiques d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de saint Augustin. Au

Ve siècle, on citait les compositions du même genre qu'Évagrius

avait données sous le titre d'_Altercation du chrétien Zacchée_. La

littérature néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que

le grand traité de Scot Érigène sur la division de la nature. Dans

plus d'un ouvrage on a fait comparaître et discuter la philosophie,

le judaïsme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces

conversations fictives où l'on introduit un juif, un incrédule ou un

hérétique qui vient soutenir assez gauchement sa thèse en présence d'un

docteur aisément victorieux[534]. Les beaux traités de saint Anselme ont

souvent la forme de dialogues, et Abélard paraît avoir mis plus d'une

fois dans ce cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs

dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la

composition en est trop soignée pour que nous nous bornions à en avérer

l'existence. Voici le début:

[Note 532: P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et

christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald,

pars 1. Berol. 1831.]

[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.]

[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme

l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues

théologiques: _Altercatio inter christianum et judæum; Hugonis archiep.

Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus

inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et

paternum hæreticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues

authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribués sans preuve, et

où figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513

et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient

souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de Tours

le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en

présence du roi Chilpéric. (_Récits des temps mérovingiens_, par M. Aug.

Thierry, t. II, 6e récit.)]

[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.]

«Je regardais dans la nuit[536], et voilà que trois hommes, venant

chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt,

comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession

ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,

attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession

d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous

le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la

même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se

contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites;

l'un est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous

conférons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et

nous sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.

[Note 536: «Aspiciebam in visu noctis.» _Dialog._, p. 1.]

«A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés et

réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour

juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes

soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des

philosophes que de chercher la vérité par le raisonnement et de

suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la

raison. Attentif de coeur aux leçons de nos écoles philosophique,

une fois instruit tant des raisons que des autorités qu'on y donne,

je me suis ensuite appliqué à la philosophie morale, qui est la fin

de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il

faut goûter de tout le reste. Éclairé par elle suivant les forces

de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le

souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou misérable,

j'ai dès lors examiné à part moi les sectes diverses entre

lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et après les avoir

étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui serait le plus

conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine des

juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les

arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient

des sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi,

toi qu'on dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre

discussion n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de

déférer à ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons,

en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les

monuments des deux lois écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme

s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma

tête, il ajouta: Plus la renommée vante la pénétration de ton esprit

et te dit éminent dans la science de tout ce qui est écrit, plus

assurément tu es habile à prononcer un jugement dans cette cause,

soit pour le demandeur, soit pour le défendeur, et à faire cesser la

résistance de chacun de nous. Combien est grande cette pénétration

de ton esprit, combien le trésor de ta mémoire abonde en idées

philosophiques ou sacrées; c'est ce que prouvent tes travaux

continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller dans les deux

sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, plus que les

écrivains même à qui nous devons la découverte des sciences; et nous

en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet admirable ouvrage

de théologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a

su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par la

persécution[537].

[Note 537: «Gloriosius persequendo effecit.» _Dialog._, p. 3.]

Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous

m'honorez, quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge

celui qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux

contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui

sont de celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant,

philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux

seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de

paraître l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes

deux épées, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les

attaquer tant par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au

contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis

aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement

que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique

plus complète. Cependant, puisque vous êtes d'accord, votre

résolution peut m'embarrasser, mais elle n'éprouvera pas de moi un

refus; j'espère trop retirer quelque instruction de ce débat; car

si, comme l'a dit un des nôtres, nulle doctrine n'est si fausse

qu'il ne s'y mêle quelque vérité, je pense qu'aucune dispute n'est

si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement.»

La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux

adversaires. Son argumentation est connue; les siècles ne l'ont point

changée. La loi naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi

purement morale; le reste est superflu. D'où vient qu'on y ajoute ou

qu'on lui préfère une loi écrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de

son enfance. Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec l'âge en

toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est si dangereuse, elle ne

fait nul progrès. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de

n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degré ce

que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que,

condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus

de la miséricorde divine.

Le juif répond le premier, comme étant en possession de la loi la plus

ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnée,

comment seraient-ils coupables de la suivre? Des générations nombreuses

ont passé, depuis que le peuple saint a reçu le saint Testament; elles

en ont religieusement conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut

forcer les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie de la

détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la bonté de Dieu que ce soin

qu'il aurait pris de donner une règle à ses créatures? Si la Providence

régit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer

ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi

juive? Aussi, voyez le dévouement qu'elle obtient et la fidélité qu'elle

inspire. Ici se place une peinture vive et pathétique de la condition

terrible que les juifs ont acceptée pour demeurer attachés à la loi

divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen âge, et

certainement un des plus beaux morceaux qu'Abélard ait écrits[538].

[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.]

Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; mais la question est de

savoir si ce zèle est conforme à la raison. Point de secte qui ne pense

obéir à Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit

dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le Sinaï, les saints

patriarches, bornés à la loi naturelle, étaient agréables à Dieu; et

tandis que la loi mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, ils

ont perdu les biens terrestres en y demeurant fidèles. La critique que

le philosophe dirige contre cette loi est vive et développée.

Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant en détail textes

et arguments, il s'attache à prouver que si l'accomplissement de la loi

efface les péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle à la

béatitude.

La réplique du philosophe est une nouvelle censure des formalités

oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion

est l'impossibilité de prouver que de telles additions à la loi

naturelle soient légitimes et efficaces. Il cherche à les décrier par

des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui sépare les

sentiments du coeur humain des prescriptions matérielles d'une loi de

chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant

de prononcer, dit qu'il veut entendre le chrétien.

«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit le philosophe, «une loi

postérieure doit être plus parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui

demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout à

l'heure un insensé. Et pourtant cette folie des chrétiens a persuadé les

savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument

du chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en même temps, il

faut maintenir la plus importante; de là, la condamnation de la loi

juive. Le philosophe paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette

proposition, et le chrétien poursuit en défendant sa loi. Ce que vous

appelez éthique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il

demande une bonne définition de la loi morale.

Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de

cette loi ou la philosophie n'est, en définitive, que la science du

souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester à la raison

d'être l'unique guide dans cette précieuse science. Le christianisme

rejette la foi qui n'est pas fondée sur la raison; et il est sans cesse

forcé de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la

manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse de reconnaître

qu'il n'est pas en effet de meilleure méthode pour amener un philosophe

à la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent

à la recherche du souverain bien.

Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de Socrate dans Platon,

le chrétien amène le philosophe par des questions dont la conclusion

reste cachée, à concéder, pour arriver à définir le souverain bien, un

certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord

que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnête homme est la

béatitude de la vie future à laquelle nous conduisent les vertus. Or,

s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette béatitude,

ce reproche ne peut certes s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La

différence entre la philosophie et la foi, c'est que la première tend à

une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude divine. Une béatitude

humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et

non relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.

Après quelques contestations sur ce point, le philosophe, sommé de

définir les vertus qui donnent le souverain bien, développe, suivant les

idées de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice,

la force et la tempérance. Puis, passant aux espèces de ces quatre

genres, il rattache à la justice le respect par lequel on rend soit a

Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la bienfaisance, qui

vient au secours des souffrances humaines, la véracité, qui nous inspire

la fidélité à nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou

la ferme disposition à vouloir que le mal commis porte sa peine. Un

principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun

en est la règle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice

dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. La justice, au reste,

repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif.

La force se divise en magnanimité et en tolérance; la magnanimité est

la disposition à tenter le difficile pour une cause raisonnable; la

tolérance supporte les épreuves de la tentative et y persévère.

La tempérance se décompose en humilité, en frugalité, en douceur, en

chasteté, en sobriété.

La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; elle les dirige et les

éclaire[539].

Le chrétien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant à la

recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce

qu'il pense du souverain mal. Comme il résulte de la réponse que le

souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde à

venir l'homme qui les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si ce

châtiment est juste, il peut être un mal; car ce qui est juste est bon,

et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine

peut être bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction

qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chrétien achève

de ruiner, en observant que la faute, qui amène la peine est un plus

grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par conséquent être

appelée le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le

souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs

et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui plaire, ce qui nous

pousse à lui déplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la

haine souveraine. Les degrés s'en mesurent sur ceux de la _vision de

Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connaît, on le comprend

plus ou moins, et l'amour croît avec l'intelligence.

[Note 539: _Dialog._, p 83.]

Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, demande

brusquement si le suprême amour de Dieu étant un accident de l'homme,

le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine

du siècle et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de ces

distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. Comment d'ailleurs

décider la question, sans l'expérience; et qui a l'expérience de la vie

céleste? Il est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance;

puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une

fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'être, elle n'est pas accident.

Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le souverain

bien, et participer à la vision, à la connaissance de Dieu, est

véritablement la béatitude.

Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est

bornée localement, et comme il lui est répondu que partout où sont les

âmes, elles peuvent trouver la béatitude dans la participation à la

vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude est-elle reléguée

dans le ciel? c'est au ciel qu'est monté _votre Christ_, et l'Écriture a

plus d'un passage où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien est

dans le ciel, le souverain mal est en enfer.

Le chrétien répond par la distinction du sens littéral et du sens

figuré; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans

le récit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une

seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce

que c'est que mal; il entraîne ainsi le chrétien dans le labyrinthe des

définitions. Après quelques réflexions sur la difficulté de définir,

celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et

il reproduit quelques-unes des idées que nous avons rencontrées dans le

_Scito te ipsum_, ce qui le conduit à la question tant de fois abordée:

Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le

sentiment d'Abélard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas

changé.

A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point

décisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni

la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort

regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est écrit

avec une liberté philosophique et une élégance littéraire qui lui

donnent un véritable prix; la question est fondamentale; elle est

traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir Abélard prononcer à la fin

un jugement net et motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien.

Il est probable que son arrêt était une conciliation, en ce sens que

l'identité pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait

été déclarée. On eût accordé au philosophe que, par la raison, la

science et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et de vie

qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit de l'amour qu'on

lui porte, préjuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette

concession ne lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que la

loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus authentique, plus

explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice

du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la

remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir

séparée de la foi des chrétiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne

sais trop quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût lui

qui payât les frais du procès. Tout au plus lui aurait-on accordé que

la loi mosaïque avait été une traduction, même un complément de la loi

universelle, appropriée à un peuple, nécessaire pour un temps, mais

qu'elle devait se fondre et disparaître dans le sein de la loi

chrétienne. C'est du moins là l'opinion que déjà nous avons entendu

soutenir par Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il

l'eût abandonnée[540].

[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts

fragments que M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée

par un maître à son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue

d'avoir remarqué dans le Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du

souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de

nouvelles recherches et rédigé quelque dissertation. L'autre fragment

est une partie, ou de cette dissertation même, ou plutôt d'une note sur

la même question, que le maître en finissant a promise à son élève. Le

tout semble un travail d'école. (_Dialog_., p. 125-180.)]

Tous les principes d'Abélard sont respectés ou reproduits dans cet

ouvrage. Rien donc, pour le fond des idées, n'empêche de le lui

attribuer. La forme est nouvelle; le style diffère de celui auquel il

nous a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression plus vive et

plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire où il place la controverse,

il a pu prendre une liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits

didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et

rajeunir son talent. Il serait bien sévère, parce qu'un ouvrage est

mieux écrit que les autres, de le contester à celui dont il porte le

nom, et nous consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de

l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, être ébranlée,

il faudrait au moins considérer cette composition comme une fiction

littéraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, comme

Platon fait parler Socrate, comme Cicéron introduit Brutus ou Caton.

Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain change de croyance,

de méthode ou de langage. Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue

si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps

couverts de la poudre des ans, les idées mêmes et les paroles par où

commencerait encore aujourd'hui une controverse sérieuse sur la vérité

de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les

révolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a

qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en présence des

questions éternelle, il ne change pas.

Abélard, Tome II · 第 28 / 33 题