V.

La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées

pour représenter la Trinité, et notamment cette _exécrable similitude

ou plutôt dissimilitude_ du genre et de l'espèce, ainsi que celle de

l'airain et du sceau d'airain[333].

[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.]

«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour

être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le

Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, parce

que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme

est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans

que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis

cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe.

Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces

rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands

éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en peuvent

être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton

entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre

le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père _a_ le Fils)? or, nous

tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais

sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non que la

position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce

pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le Fils à

l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils

posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition est

sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est homme est

nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui

est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition soit

convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne souffre pas

plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui

qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le

Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose

(aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif)

et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire un partage

prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible de

l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la vole

royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni

vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de

la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est

nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut

que la proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne

l'inverse, ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de

l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...

«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté

même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en

Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un

éclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les

choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez,

saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices cet homme s'est

préparés pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle

puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je

pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui

se présente en ce moment û mon esprit troublé, pour effacer l'injure

faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: _l'esprit de sagesse et

l'esprit de force._ (XI, 2.) Par là l'audace de cet homme est assez

clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. O langue grande en

paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fila

te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? L'ange

du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car tu as dit: Le

Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de

l'orgueil trébuche quand il attaque[334].»

[Note 334: «Res superbiæ ruit cum irruit.»--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p.

283.]

Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune des formes de la

dialectique, montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le

dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter la

déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique des similitude?.

On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Pères ont

apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de

l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. Quelquefois on apaise la

faim en la trompant, et l'on fait mâcher à l'homme affamé des substances

qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La même

chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en

place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La théologie

a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et

quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule

similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme s'est un sûr moyen

de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la

lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure.

Dans sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité

cette méprise ou cet artifice?

«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui rapportent en raisonnant la

nature unique et incorporelle de la Divinité à la similitude des corps

composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité n'est connue que

d'elle-même; l'exposition en est difficile, impossible peut-être à

l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres

natures qu'elle a créées, moins nous trouvons dans celles-ci de

ressemblances congrues à l'aide desquelles nous puissions satisfaire,

quand il s'agit de celle-là. Les philosophes doivent se contenter de

s'enquérir des natures créées; encore ne peuvent-ils suffire à les

comprendre. En Dieu, aucun mot ne paraît conserver son sens primitif....

Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer

à l'être singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous

satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons,

surtout pour repousser l'importunité des pseudo-dialecticiens....

Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous

comparons à l'homme qui est à la fois substance et corps... qui peut

être à la fois père et fils... l'identité de substance commune en Dieu

au Père, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on ne peut

induire de là une similitude intégrale, mais quelque similitude

partielle: autrement, nom parlerions d'identité et non de similitude.

Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons

introduit d'autres, tant d'après les grammairiens que d'après les

philosophes, et que nous avons jugées plus conformes à notre dessein;

mais celle-là surtout qui est prise des philosophes les plus

raisonnables, et par là moins éloignés de la science de la véritable

philosophie qui est le Christ[335].»

[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,

1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.]

On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes en général. On peut

se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin,

saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il

tolère.

I. La première est prise du genre et de l'espèce[336]. Si l'on veut bien

se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abélard n'entend pas que

la génération de l'espèce par le genre soit identique avec celle du Fils

par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos expressions, dit-il,

transportées à Dieu, contractent de la singularité de la substance

divine une signification également singulière, et quelquefois un sens

singulier par construction. Il ne faut pas étendre des expressions

figuratives et impropres au delà de ce que veulent l'usage et

l'autorité[337].»

[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p.

1316-1318.]

[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.]

Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant sur ces distinctions

de père et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espèce,

de matière et de _matérié_, il dit: «Une grande discrétion doit être

apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu[338].»

[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.]

Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre et le Fils une espèce;

d'abord parce qu'il répète incessamment que Dieu est un être singulier,

c'est-à-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et que le Père

est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir être assimilés à aucun être

placé dans les degrés de l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce

que le plus grand nombre des caractères qu'il attribue au genre ne

convient pas au Père, comme de se distribuer en plusieurs espèces, comme

de n'exister dans le temps que sous forme d'espèces, et même que sous

forme d'individus; non plus que les caractères de l'espèce ne peuvent

être pour la plupart attribués au Fils, comme celui de se trouver dans

un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter de l'union avec

sa matière d'une différence qui lui constitue une autre essence que

celle du genre.

Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir

la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui

engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas

que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme

personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se

rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que

deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par

exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le

même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point,

sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent;

mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on

entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens

l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme;

on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire:

l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet

identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que

l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre

par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence

commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine

a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou

impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que

l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes

conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du

Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre

fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a

prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur

rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_,

qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et

qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y

avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339].

[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]

II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de

l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie,

et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son

second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle

il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois

n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente,

qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la

doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se

compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction

et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et

de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la

relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de

devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est

la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de

l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la

même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière.

Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain?

Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même

substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse

soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette

objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être

consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans

que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le

matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire.

Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en

résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et

qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes,

attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les

règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est

à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires.

Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse

facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout,

entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard

a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne

les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire

injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette

trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous

puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter

par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous

appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut

arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans

que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le

Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme

le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse

est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en

substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui

revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait

fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction;

mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces

conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint

Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes.

Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une

supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme

contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne

est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de

toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune

n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause,

principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la

relation d'une personne à une autre[340].»

[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p.

1320-1324.]

Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard

avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même

puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est

sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité.

Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].»

[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]

Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont

donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à

l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu

le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas

substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs

désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en

construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus

d'objet auquel ils soient relatifs[342].»

[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]

Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été

accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance.

Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins

tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la

même[343].»

[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]

Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés

par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à

ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence

substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des

personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_)

que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en

nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas

_celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne

peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu,

soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument

singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de

parties[344].»

[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et

1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le

masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze

(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II,

et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append.

du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa

quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non

ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme

(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre

Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]

Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et

qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une

certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété

d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par

lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_,

est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et

définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en

sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un

sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut

essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement

par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine

la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il

y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se

contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de

principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette

proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition

répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se

trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était

le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel

dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que

possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause,

source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des

mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction

entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les

termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des

nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe

guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que

Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à

pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme

il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès

de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même.

Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être

Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers

qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la

paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement

qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par

soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas

frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de

l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser

que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais

pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute,

un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison

frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une

condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348].

[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin

met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de

ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_

est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette

distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de

l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_.,

c. XXVIX).]

[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p.

1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]

[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on

traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont

placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de

Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne

peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit

en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin,

c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom.,

_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le

principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu

dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito

genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui

veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant

d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe.

«Principium a principio, quod est filius; principium non de principio,

quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a

nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio....

Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto

est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).

L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en

théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p.

10).]

[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est

plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre

expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint

Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui

procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii,

art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et

attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint

Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor.,

viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction

n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom.

xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que

de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios,

ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de

n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin,

«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De

Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre,

ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non

est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint

Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia....

et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_.,

c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater

a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a

Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant

que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y

périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré

les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont

été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils

a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit

un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est

formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père,

même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x).

On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme

le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en

lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de

faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père

(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI,

c. x, xi et xii).]

Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution

spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison?

L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché

et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit

ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de

l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il

ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math,

xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule

et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a

dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine:

soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de

puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a

prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas

que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est

pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement

une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que

signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le

Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la

sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le

_processus_ de la bonté divine[350].»

[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v,

XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_

dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils,

l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité

de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit

suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]

[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]

Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé

d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel

titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au

Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure

ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs

divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et

par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière

à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,

quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent

les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent

les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la

substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun

à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y

a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble

est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction

inexprimable.

Abélard, Tome II · 第 22 / 33 题