Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne
de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons
cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour
voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à
cette censure générale:
«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il
dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque
sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en
fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa
_Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était
loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il
lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus
à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur
la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre
espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs,
soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne
balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un
long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que
dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine,
qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas
fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les
oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de
la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la
résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_
(Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend
témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc
peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas
encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de
le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis
certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles
tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais
ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle
autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside
et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion,
elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc,
bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les
Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de
douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans
la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point
confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi,
quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La
foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer,
l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance
des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures
énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans
la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là
dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot
de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance
imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné
dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation,
mais une certitude[351].»
[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]
Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, et une grande
autorité lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voilà bien, ce semble,
le point de la discussion entre le philosophe et le fidèle. Dans cette
diversité de définition de la foi éclate la différence entre celui qui
veut par la raison arriver à croire, et celui qui commence par croire et
qui raisonne après. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique
est hasardée. On se rappelle le début de l'Introduction. A côté de la
foi, l'auteur place l'espérance, et afin d'expliquer pourquoi il confond
l'espérance dans la foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance,
est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne
voit pas. Cette définition de la foi est donc générale, et non spéciale,
c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est
un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à l'opinion ou
estimation. Mais dès qu'il s'agit de la foi, «en tant qu'elle intéresse
l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient
à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui
vient avant le reste (la charité et les sacrements), comme étant le
fondement de tous les biens. Que peut-on en effet espérer et que peut-on
aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on
peut croire sans l'espérance et sans l'amour? De la foi, en effet, naît
l'espérance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance
de l'obtenir par la miséricorde de Dieu. D'où l'apôtre: «_La foi est la
substance des choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui
n'apparaissent pas_.» La substance des choses qu'il faut espérer_,
c'est-à-dire le fondement et l'origine des espérances auxquelles nous
sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
espérer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela
veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet
personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des
choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a été remarqué, ne se dit
avec entière propriété que de ce qui n'apparaît pas.»
[Note 352: «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel
suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum
in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson.
_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).]
Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la
foi qui n'importent pas au salut. Quel péril courons-nous à croire que
Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui vous parle
de la foi pour votre édification, il suffit de traiter et d'enseigner
les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce
sont celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi catholique,
c'est-à-dire universelle, est celle qui est tellement nécessaire à tous,
que quiconque en est dénué ne peut être sauvé[353].»
[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p.
188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.]
Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de saint Bernard[354]?
Nous croyons parfaitement innocente la définition qu'il incrimine, et
cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours à faire de la
foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne
saurait proscrire la foi formée par le travail de l'intelligence, elle
peut être aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par
suite tous les dons célestes promis à la foi. Lorsqu'on enseigne
la religion, il est même impossible de ne point admettre certains
antécédents logiques qui servent de base à la foi, et de ne point
convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines vérités
préalables, ce qui donne à la foi les apparences d'une déduction. Mais
souvent en fait la foi précède tout raisonnement dont on ait conscience
ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, même une
vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se
rencontrer dans l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans motifs
connus, en vertu d'une adhésion implicite et involontaire. La foi ainsi
conçue est en général plus estimée par la religion, elle lui paraît
mieux assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, elle
semble inspirée, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en
elle-même plus de mérite, le mérite qui ne vient pas de nous étant le
seul véritable, et les plus récents apologistes du christianisme se
sont attachés à établir que les vérités, regardées jusqu'ici comme un
préliminaire que la raison démontre pour que la foi prenne naissance,
sont elles-mêmes connues par la foi avant de l'être par la raison.
C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans Abraham. À toutes les
époques, cette foi a été distinguée de la foi acquise et raisonnée, et
préférée a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à une piété
vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance raisonnable de saint
Paul reste permise, et c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la
seule qui puisse être enseignée.
[Note 354: Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti viis est
vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam
et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei
cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia» (_De Consider._, V, 3.
Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).]