Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit que le Fils est au Père
ce qu'une certaine puissance est à la puissance, l'espèce au genre,
le _matérié_ à la matière, l'homme à l'animal, le sceau d'airain à
l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela?
Qui ne se boucherait les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait
horreur de ces nouveautés profanes par les mots et par le sens[312]?»
[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._,
Opusc., xi.]
Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, mais à titre de
comparaisons seulement; c'était le goût du temps et l'usage des
théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la
Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve
défectueuses; il présente les siennes comme meilleures, mais cependant
comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la vérité_, comme
des nécessités de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de
toute ressemblance avec Arius.
La _Théologie chrétienne_ figure dans le recueil des bénédictins parmi
beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le
volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un
certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du
même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et
Pierre le Vénérable l'avait loué[313]. Dans le premier de ces dialogues,
qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son
interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unité
divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont divers en
substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de
Dieu; or l'âme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se
souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et
de l'autre procède l'amour, car l'âme aime à comprendre ce dont elle se
souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses
sont égales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des
personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre le Fils, c'est dire
que la sagesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père
et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père
désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
Saint-Esprit est sa divinité[314]; car c'est le propre de la Divinité
que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien.
[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.]
[Note 314: D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia ipsius....
sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» Rom. t, 20, et ailleurs:
«Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd.,
Dialog_., t. I, p. 901.]
Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse
par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le
poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a
faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en
mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, dans
les opérations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingénieux
archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver
qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève est
sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. «Et
vous savez,» ajoute-t-il, «que Dieu le Père n'est de personne, que le
Fils est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, procédant de
tous deux, est un cependant[315].»
[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la
Trinité au nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église.
(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du
cardinal Humbert qui la développe à son tour. (_Id., Adv. Simoniac._,
III, xxiv, p. 810 et 811.)]
«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand délateur de la science
divine.» Or, tout nombre vient de l'unité, et l'unité subsistante
par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique
tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun
autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père
n'est engendré d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le
ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même
élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même
substance.
L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi,
Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même,
c'est-à-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre,
il faut l'unité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le
premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il
est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi
la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est
toujours unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré des
deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et
pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a
besoin des deux autres pour être le troisième; il faut déjà avoir deux
pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procède et n'est pas engendré.
Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins
deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité
_maison_. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière.
C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit
celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux
autres, comme le Saint-Esprit l'unité de la Trinité, _du Dieu qui vit et
règne avec toi dans l'unité du Saint-Esprit_. Le signe de la croix,
le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la
Trinité[316].
[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quæstionibus_,
c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione
clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p.
203-211 et 411.]
Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de
Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siècle, n'a point appelé sur sa
tête les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous
le luxe de ses métaphores!
On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot
Érigène, qui compare le Père à l'intuition, le Fils à la raison, le
Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont là
chez des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent
point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition.
Saint Augustin comparait la Trinité à l'âme, à la connaissance et à
l'amour, quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la charité, et
puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même,
et de l'attention ou perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse
assimilait la distinction des personnes à celle de l'âme, de la raison
et de l'intelligence. Tertullien a employé la comparaison du rayon et du
soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de
la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze
rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil,
et saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, ignoraient qu'ils
répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint
Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
procède de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac
sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
[Note 317: _Scot Érigène et la Philosophie scolastique_, par M. S. René
Taillandier, p. 87 et 117.]
[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et
XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul.,
_Adv_. _Prax_., XXI, viii.» Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII.
Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des
comparaisons et la nécessité de s'en tenir à la foi. (Damasc., _De
Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et
Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c.
xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes
métaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier
ouvrage est douteux).]
Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes
les comparaisons. C'est la vapeur qui s'élève de la mer, le rayon, _la
splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. «Lorsqu'un
sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du
sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entière et se
l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est comme
l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme la production de notre
conception ou de notre pensée, où nous trouvons _une idée de cette
immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile
nous a révélée_. «Entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes
très-distingués, mais le sont-ils réellement?... Tout cela au fond
n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de
différentes manières, mais dans son fond toujours la même... Une
trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité
incréée[319].»
[Note 319: _Élévations sur les Mystères_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et
VI.]
Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne
reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger
et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière.
Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement son ton accoutumé de
confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit,
lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection
et du doute. Il fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le
dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu
compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse
pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce vrai, lui dit le
sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples?
Ils vantent au loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et
en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez
pénétré les profonds mystères de la Trinité, au point que vous en avez
une connaissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi si enfin vous
connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320].»
[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p.
524.]
Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait moins d'excusables
opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités
dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la
jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même: «Ce
n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil[321].» Mais
quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?
[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.]