II.

Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: Faut-il croire les

dogmes? mais, posé qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de

ceux qu'il faut croire?

Voici la première erreur d'interprétation que lui reproche saint

Bernard: «Il établit que Dieu le Père est une pleine puissance, le

Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet

article, placé en tête de tous les actes d'accusation[305] Abélard a

toujours répondu par une formelle dénégation: «Ce sont paroles que

je repousse et déteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme

hérétiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que

leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes écrits, je me déclare

non-seulement hérétique, mais hérésiarque[306].»

[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in

Proefat_.--D'Argentré, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p.

19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist.

litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.]

[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.]

Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; un autre censeur,

resté inconnu, est révolté d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes

s'étonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abélard ait

entendu contester au Père et au Fils la toute-puissance divine, ce qui

eût été lui contester la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a

qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est

le Tout-Puissant. Dès le concile de Soissons, il avait professé

cette maxime de saint Athanase en présence de son juge incertain et

troublé[308]. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le Père comme la

puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considérons

que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la

puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonté, désignée par le

nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse;

être bon n'est pas être sage ou puissant.--La sagesse est une certaine

puissance, tandis que l'affection de la charité appartient plus à la

bonté de l'âme qu'à sa puissance.[309]» Que signifient donc ces paroles?

Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle

puissance? Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement de

la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y aurait injustice, méprise à

lui reprocher une induction éventuelle ou possible, comme une maxime

établie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation.

[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_.,

t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput.

anon. Abb_., 1, I, p. 240]

[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p.

1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p.

382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.]

[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et

1329.]

Voici son idée générale. Dieu est une seule substance et trois

personnes: les personnes ne sont donc pas différentes de substance,

ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes

autres personnes. Alors elles ne peuvent différer que par leurs

caractères propres, ou leurs propriétés. Ces propriétés ne sont pas

celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer

par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient

chacune une ou plusieurs propriétés personnelles, ou distinctives de

chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être

le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. Le

caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout

se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti

incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église.

La règle est de croire le Père _inengendré_, le Fils _seul engendré_,

le Saint-Esprit _procédant_. Chacun de ces attributs est distinctif,

exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que

cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine

diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la

Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de

voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou

l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des

apôtres nomme _le Père tout-puissant_; le Fils seul est appelé Verbe,

dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire.

C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou

la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonté[310]. Cette répartition

des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande _dans la

latinité_, l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui

surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard l'a plus tard

adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des

livres à l'état de lieu-commun[311]. La trouvant reçue, Abélard a pu en

inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait concorder

avec la distinction fondamentale de Père, de Fils, de Saint-Esprit, de

non-génération, de génération, de procession. Substituant donc à ces

trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a conclu

que, comme on dit: le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit

procède du Père et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est

engendrée de la puissance, et la bonté procède de la puissance et de la

sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée de la puissance,

est de la puissance; l'idée de génération conduit là. Car, en thèse

générale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une

puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la

bonté, elle procède, elle n'est point engendrée: il faut donc que la

procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est

engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est

pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le

Saint-Esprit ou la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la

puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la

psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une

faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse,

c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage

s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre

le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y

a nécessairement bonté.

[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev.

pentecost.]

[Note 311: Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater....

sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia

sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a

patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas.» Voyez tout le

passage dans le [Grec: Peri didaxeôn], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p.

207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom.

_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers

si connus de Voltaire sur la Trinité dans _la Henriade_, vers qui

rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_:

Le suprême pouvoir, la suprême science

Et le suprême amour unis en trinité

Dans son règne éternel forment sa majesté.

Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue

pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives,

[Grec: schetikai, hypostatika idiômata, tropoi tês huparxeôs], comme ils

disent, sont pour le Père, la paternité ou d'être _ingenitus_, pour le

Fils, la filiation ou d'être _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la

procession ou spiration. Les autres propriétés, [Grec: gnôrismata], ne

figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les conditions

d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse

pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom

d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la

sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'est

pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comme

attribution particulière.]

Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux,

rien d'énorme, et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant

l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui

n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui

marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui

risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes

une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute

pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y

a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au

soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives

de son juge. Mais renier positivement les conséquences éloignées d'une

doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne

les détruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les

modes distinctifs des personnes de la Trinité, comme _inengendré_,

_seul engendré_, _procédant_, ils deviendront également exclusifs pour

chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage, comme il

n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il

n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant,

comme il n'est ni engendré ni inengendré. Ces conséquences violentes, on

n'en pouvait charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais

ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance,

pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle

puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire,

ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on

pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une

condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle,

qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une

inquisition.

La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à

faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu

de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au

profit de la personne: tel est le danger. La réponse serait qu'il faut

supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut

avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne sert à caractériser les

personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et après avoir

admis que le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit

la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté

n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes

de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de

puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction éminente

et non pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord et aussitôt

effacée, elle est dans l'énigme même de la Trinité; on l'expose, on

ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de

contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance

en trois personnes.

Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraîtra mieux établie

et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière

neuve Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en accroît la

portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle

prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas

épouser la doctrine d'Abélard.

Abélard, Tome II · 第 19 / 33 题