I.

La méthode générale d'Abélard était le premier. Il veut traiter

l'Écriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry,

et il contrôle la foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne,

il a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et dans la lettre

célèbre où saint Bernard, s'adressant au pape, réunit et discute les

principaux chefs d'accusation, il commence par celui-là[300].

[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._,

t. I ep. cxc. et t. II, p 610.]

«Nous avons en France un théologien nouveau, devenu tel d'ancien maître

qu'il était, et qui après s'être joué dès son premier âge dans l'art

dialectique, s'égare maintenant dans la science de l'Écriture sainte.

Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et déjà condamnés, les

siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de

toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre,

il ne daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance (_nihil proeter

solum nescio quid nescire_), il lève la face vers le ciel et scrute les

profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots

ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de prononcer. Et prêt à

rendre raison de tout, il présume des choses au-dessus de la raison,

contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet à la

raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de

plus contraire à la foi, que de refuser de croire à rien de ce qu'on ne

peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpréter cette parole

du sage: _Qui croit vite est léger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire

vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon

n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la

crédulité mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape

saint Grégoire nie qu'elle ait aucun mérite, si la raison humaine

l'appuie de son expérience.»

Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le raisonnement les secrets

de Dieu, ni sacrifier la foi à la raison. Sans doute il a mal à propos

appliqué à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, qui n'a

trait qu'à la crédulité dans les relations des hommes; c'est une maxime

de morale pratique, on même de prudence humaine, comme il y en a tant

dans les livres du Sage; ce n'est point une règle de foi. Mais quel est

le théologien qui ne s'est jamais emparé de passages de l'Écriture, pour

leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens littéral

et du sens figuré semble tout autoriser d'avance. Dans les écrivains

sacrés, dans les prédicateurs, bien des citations sont des applications

ingénieuses plutôt que des témoignages directs. Il faut donc écarter

le texte et voir la pensée. Quand Abélard dit qu'on doit comprendre

ce qu'on enseigne, il répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait

exprimé presque dans les mêmes termes[301]. Cette pensée ne cesse d'être

la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une

méthode théologique. Il s'agit alors de la question générale de

l'application de la raison à la foi.

[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos

chapitres précédents _passim._]

Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la raison humaine en

interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est

apparemment aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue

maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre à la

lettre certains anathèmes des saints et même des apôtres, pour professer

en thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, tous les

écrivains sacrés protesteraient à l'envi. Quand tout est calme, quand

on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point

d'apologistes qui ne cherchent à concilier ces deux choses, la foi et la

raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'à un certain point_;

toute la difficulté gît dans l'appréciation des droits respectifs, et

dans la fixation des conditions de l'alliance. De là vient qu'on trouve

dans les auteurs des passages contradictoires, et tantôt pour, tantôt

contre la raison. Tout chrétien est rationaliste, tout chrétien est

croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison,

témoigne d'une adhésion sincère à la foi chrétienne, d'un attachement

scrupuleux à la tradition, nous paraît irréprochable, au moins tant

qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces termes, nous croyons à

l'entière innocence d'Abélard. Il s'est bien proposé d'enseigner, ou

plutôt de _défendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a

déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; voulant expliquer

le dogme plutôt que le prouver, le rendre intelligible plutôt que

démonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui

tiennent à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les

raisonneurs infidèles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il

parle avec soumission de l'autorité, avec respect de l'Église, avec

modestie de son entreprise, avec défiance de ses lumières[302].

[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._,

l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.]

Mais sortez des termes généraux, et peut-être concevrez-vous mieux

les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les

conséquences auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou

dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait au moins se défier

de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant

immédiatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il à

condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'avérer jusqu'à quel

point les oeuvres d'Abélard déposent contre sa foi, il faut savoir si

chez lui domine le principe de l'autorité ou le principe de l'examen;

car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études antérieures d'un

écrivain, ses ouvrages publiés, le tour de ses idées, le genre de sa

renommée, tout détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons

que toutes ces circonstances se réunissaient pour dénoncer Abélard, en

quelque sorte, dès qu'il s'avisait de théologie. Chrétien de coeur,

orthodoxe d'intention, il était rationaliste par là nature et les

antécédents de son génie; il n'avait touché à rien sans innover en

quelque chose; il s'était constamment targué de penser sans maître, ou

même de faire changer de maître à l'esprit humain, prétention de mauvais

augure et de funeste conséquence.

Le rationalisme chrétien n'est pas formellement défendu ni condamnable

de plein droit. Certaines écoles théologiques le redoutent et le fuient;

pour toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne citera pas, je

crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommandé; mais il est

permis, et d'imposantes autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les

Pères, Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, dans

toute la force du terme, un chrétien rationaliste, mais il a failli,

et pour cela peut-être. Voyez avec quel soin Abélard se justifie de le

citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jérôme[303]. Le modèle du

philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, paraît être

saint Augustin; et encore dans notre temps, où les triomphes et les

excès du rationalisme ont fait verser les écrivains sacrés du côté de

l'autorité, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire

qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus

détesté peut-être depuis deux siècles par les défenseurs en titre de

l'unité, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'écrivit n'entendait

certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire,

il a scandalisé l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui

met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses

hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, ou du moins commettra la faute

d'inquiéter la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il s'est

réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui,

Bède avait allié la théologie aux connaissances philosophiques; on

célébrait dans l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de

Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné une théorie de Dieu et

de la Trinité qu'on n'a point dénaturée en la traduisant sous ce titre:

_le Rationalisme chrétien_[304]. Mais Abélard a, plus hardiment, plus

librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme

les procédés de la science et les formes de la logique. Les erreurs,

inévitables peut-être en tout traité de théologie, ne pouvaient donc lui

être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a

moins condamné sa pensée que son exemple.

[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p.

1109.]

[Note 304: _Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle ou Monologium

et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.]

L'Église s'est placée dans une position difficile; elle ne s'en est

pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir à ces deux termes absolus et

contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u

pu prononcer un divorce éternel entre la foi et la raison, Comment,

en effet, abjurer l'humanité? Tout homme en lui-même a deux esprits,

l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu

comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit,

ou pourquoi il veut croire. Le chrétien est homme, et à mesure que son

intelligence est plus développée, il éprouve plus vivement le besoin

de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les

conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de

plus élevé. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,

à un degré quelconque, en savoir plus que les sages inspirés du

Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un

saint Jean, soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté même de

l'expression, inférieure aux doctrines des écoles profanes. Il tend

donc à faire de la religion une science, et cette tendance du chrétien

éclairé a été de bonne heure celle de la société chrétienne. Entre

la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est

absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et

qu'on appelle théologie. La théologie est par sa nature une chose

rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle;

en elle viennent se rencontrer et se développer les deux esprits qui

subsistent dans l'homme et dans l'Église; toute théologie est une

certaine alliance de la raison et de la foi.

Dans les rares instants où l'Église est paisible et ne se croit point

d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, à d'autres

moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité.

Suivant les temps, les écoles, les questions, ces deux esprits se font

ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils

transigent ne demeurent point invariables. Dès que la guerre se déclare,

dès que les positions longtemps respectées sont entamées ou paraissent

menacées par le raisonnement, le sein de la théologie se déchire. ta foi

se défend en réduisant autant qu'elle peut la part laissée à la raison;

la raison avance en tâchant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède

à la foi, jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, l'une

et l'autre prononcent ce mot insensé: Tout ou rien. Prétention vaine,

impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour

réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la guerre succède

l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complète ni la paix

profonde; toujours deux esprits vivent dans, la société chrétienne;

mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les temps, les

sectes, les hommes. On distingue toujours deux écoles et au besoin deux

partis. A quelque âge que vous preniez la théologie, dans quelques

limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisée ou

prête à l'être. Vous entendrez soutenir ici que la foi, supérieure à la

raison, accepte à peine son secours et ne peut qu'être compromise par

son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de la raison, parce

qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie.

L'autorité spirituelle en général, l'Église gouvernante penchera vers

la foi par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation de

l'école inclinera vers la foi par l'examen. Sans prétendre que l'une

soit toujours entraînée à un superstitieux absolutisme, sans accorder

que l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la licence, je

crois vrai que de chaque côté s'élèvent ces funestes écueils où si

souvent l'orgueil humain fit échouer la vérité; et il faut bien convenir

que l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, ne s'est pas

toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie.

Saint Bernard et Abélard représentent les deux esprits au XII siècle.

Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé son principe aux dernières

conséquences. Saint Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme

comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point

aux extrêmes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le

philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui.

Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et qu'un des mérites de

son esprit fût l'indépendance, glissa moins encore sur la point de la

révolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet de

l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec la volonté

sincère de rester dans l'unité.

La raison peut pénétrer dans la théologie, soit pour exposer le dogme,

soit pour en établir la vérité. De là deux nationalismes, l'un plus

réservé, l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir comment

il faut comprendre les dogmes; le second aspire à montrer pourquoi il

faut les croire, et celui-ci risque plus de s'écarter de la foi que

celui-là. Ce n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la foi

due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels dogmes; expliquer

comment ils doivent être compris, c'est les supposer ou les prouver

compréhensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans

un cas, les éclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est évident,

toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de légitimer

la foi, est plus périlleuse, et peut conduire à rendre la religion

justiciable de la philosophie.

Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. Sa méthode est

essentiellement l'exposition raisonnée des mystères, non la recherche

de leurs titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien expliquer le

sens des points de foi, il est amené par le procédé dialectique à les

rapprocher à un tel degré des vérités philosophiques, qu'on dirait

qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,

_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir

mis en question les vérités de la foi, sans avoir affiché la dernière

prétention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en

définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on prétendre en effet

au delà de cette conclusion dernière: La foi, c'est la raison?

Cependant ces mots pourraient encore être entendus chrétiennement. Qu'on

y songe, le rationalisme incrédule dit: la raison exclut la foi; à

l'autre extrémité, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux pôles

se placent deux opinions modérées et pourtant divergentes, qui diraient,

l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.

Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne peut être définitivement

jugé que par les conséquences qu'il en a tirées.

Abélard, Tome II · 第 18 / 33 题