Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et
l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un
nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur
effroyablement: Robert Charlemont.
Robert Charlemont était l'amant de sa femme!
Sa femme avait un amant!
Était-ce possible?
Rêvait-il?
N'était-il pas fou?
Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il
se répétait:
--Geneviève! Robert!
Trompé par sa femme.
Trompé par Robert.
Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?
Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!
Et Robert! un Charlemont!
Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!
Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était
Geneviève.
Mais alors?
Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.
Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!
Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant
lui? devait-il y regarder?
Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa
maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et
le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas:
imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.
Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître,
pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette
voiture; ce serait fini; quel soulagement!
Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la
première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour
réfléchir et voir ce qu'il devait faire.
Car il devait faire quelque chose.
Quoi?
Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta
pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques
instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de
celui-ci.
Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui
apprendre?
Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais
répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il
était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de
Robert.
Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour
l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.
Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en
retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle
humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce
moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus
vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur
et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux
délégations était survenu.
--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.
--Oui, monsieur.
--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.
Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé
à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci
ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se
rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait;
s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner
les recherches de la justice.
--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et
en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.
--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait
dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est
vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va
frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de
vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.
--Quel coup?
Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à
Nogent.
--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle
de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se
levant indigné.
--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.
Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les
ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait
éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des
bruits que la justice avait dû éclaircir.
De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.
De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais
qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les
soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.
--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme
se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de
spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que
madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses
dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait
que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à
s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque
complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher
si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête
que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur
entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations
suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de
supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour
ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre
nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à
Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée
devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne
nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître
qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les
affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.
--Trois cent mille francs!
--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais
elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois
cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à
M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?
Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose
nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce
récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement
involontaire.
--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions
pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne
perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en
train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule
était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce
n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien
m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue
l'a mise en état de détention.
--Arrêtée!
--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée:
sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois
cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour
elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre
les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu
représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui,
rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a
payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame
Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le
mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore
le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre
les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est
probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de
quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons
mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du
tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses
acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez
difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans
nos procédés d'investigation.
Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les
compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas
réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule
parole était sortie de ses lèvres:
--Mon pauvre Jacques.
--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce
qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?
--Elle va l'écraser.
--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la
mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon
devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme
si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore
sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime
et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il
verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la
permission de me retirer.
M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur
des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première
fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son
pauvre Jacques.
--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui
portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.
Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont
l'avait retenu:
--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?
--Cela dépend de M. le juge d'instruction.