XXXIX

Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et

l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un

nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur

effroyablement: Robert Charlemont.

Robert Charlemont était l'amant de sa femme!

Sa femme avait un amant!

Était-ce possible?

Rêvait-il?

N'était-il pas fou?

Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il

se répétait:

--Geneviève! Robert!

Trompé par sa femme.

Trompé par Robert.

Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?

Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!

Et Robert! un Charlemont!

Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!

Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était

Geneviève.

Mais alors?

Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.

Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!

Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant

lui? devait-il y regarder?

Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa

maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et

le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas:

imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.

Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître,

pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette

voiture; ce serait fini; quel soulagement!

Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la

première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour

réfléchir et voir ce qu'il devait faire.

Car il devait faire quelque chose.

Quoi?

Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta

pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques

instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de

celui-ci.

Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui

apprendre?

Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais

répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il

était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de

Robert.

Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour

l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.

Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en

retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle

humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce

moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus

vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur

et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux

délégations était survenu.

--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.

--Oui, monsieur.

--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.

Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé

à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci

ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se

rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait;

s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner

les recherches de la justice.

--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et

en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.

--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait

dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est

vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va

frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de

vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.

--Quel coup?

Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à

Nogent.

--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle

de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se

levant indigné.

--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.

Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les

ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait

éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des

bruits que la justice avait dû éclaircir.

De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.

De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais

qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les

soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.

--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme

se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de

spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que

madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses

dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait

que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à

s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque

complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher

si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête

que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur

entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations

suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de

supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour

ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre

nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à

Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée

devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne

nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître

qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les

affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.

--Trois cent mille francs!

--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais

elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois

cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à

M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?

Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose

nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce

récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement

involontaire.

--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions

pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne

perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en

train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule

était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce

n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien

m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue

l'a mise en état de détention.

--Arrêtée!

--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée:

sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois

cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour

elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre

les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu

représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui,

rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a

payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame

Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le

mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore

le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre

les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est

probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de

quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons

mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du

tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses

acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez

difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans

nos procédés d'investigation.

Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les

compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas

réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule

parole était sortie de ses lèvres:

--Mon pauvre Jacques.

--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce

qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?

--Elle va l'écraser.

--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la

mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon

devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme

si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore

sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime

et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il

verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la

permission de me retirer.

M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur

des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première

fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son

pauvre Jacques.

--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui

portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.

Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont

l'avait retenu:

--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?

--Cela dépend de M. le juge d'instruction.

Une femme d'argent · 第 38 / 44 题