XXXVIII

Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du

salon.

--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il.

Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup.

Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le

commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.

Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle,

il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.

Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le

commissaire du côté de la porte.

Fourcy les avait suivis.

Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait

plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication

qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des

magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas

convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme

souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier

de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le

concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait

conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi,

elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le

charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui

de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari:

ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si

fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force.

Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas

souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient

la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient

rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter

maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler,

et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur

avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu

raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les

bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge

d'instruction.

Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec

eux.

--Il va revenir, se dit-elle.

Et elle se prépara.

Cependant il ne revint pas.

C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur

tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui

torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et

Chabert lui avait remis le collier de diamants.

Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M.

Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait

accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la

pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé

dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout

entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité

cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit

un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa

femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour

qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son

amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par

la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons

s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il

n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres.

--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier?

Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à

celui-là.

--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé?

Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations?

Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant,

et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui

paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.

Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention

d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient

difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et

l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait

vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté.

A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une

importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre

qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie;

si elle avait menti, elle mentait encore.

Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour

interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris.

Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six

mille francs, prix de la réparation du collier.

Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer

la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy.

Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la

facture.

--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux

pierres?

--C'est qu'elles étaient défectueuses.

--Alors il ne devrait y avoir rien à payer.

--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez

nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos

confrères.

--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui

est un cadeau qu'on... nous a fait.

Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous».

--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix.

Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions

n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne

saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait

pas.

Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne

pouvait pas attendre.

Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui

répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait

pas, serait déjà un indice.

Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps

après lui, dit Marcelle.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu

trembles, tu me fais peur.

--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère.

--C'est pour le vol, n'est-ce pas?

--Oui.

--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur?

--Peut-être.

Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût

jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les

doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait

au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.

Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier

réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude

entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque

temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert

l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta

que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux

et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi

maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas.

Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre

le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les

minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la

rue de la Paix!

Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le

collier.

--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?

--Parfaitement.

--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans

quelles conditions.

--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était

pas disposé à répondre.

--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez

comprendre...

Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines

qu'elles étaient elles se firent obséquieuses.

--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je

vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M.

Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis

prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous

emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires

que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.

Robert! qu'avait à faire Robert en ceci?

Mais le bijoutier continuait:

--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et

je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est

exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur.

--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier?

balbutia Fourcy.

--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré.

--Vous... en êtes sûr?

--Comment? si j'en suis sûr.

Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de

commerce.

--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante

mille francs.

Et il continua en lisant la description du collier.

Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies

de feu qui couraient sur le livre.

De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un

seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur.

Il balbutia quelques paroles de remerciements.

--Mais, monsieur...

--Il suffit...

Et chancelant il se dirigea vers la porte.

--Vous oubliez le collier.

Une femme d'argent · 第 37 / 44 题