XL

Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour

sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que

tout juste le temps de saluer.

--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant

à Fourcy.

Et vivement il sortit sans se retourner.

Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait

pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence

et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas,

à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se

demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de

sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et

l'arrestation de madame Fourcy.

Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un

effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison.

Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son

agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer

une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.

Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse

déjà si violente.

Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux

mains:

--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu

n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai

toujours pour toi un camarade, un frère.

Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement.

--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter;

je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si

troublé, si ému.

Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment,

les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit:

--Je sais tout.

--Ah!

--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de

diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable!

recevoir de l'argent de votre fils!

Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.

--Ah! mes enfants, mes enfants!

Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée.

Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il

avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme

pour leur donner un sens.

Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse

de son fils!

C'était bien cela que disait Fourcy, cependant.

Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:

--C'est impossible!

Fourcy ne répondit que par un sanglot.

Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux

dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa:

--Mon pauvre garçon!

Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main:

--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il.

--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore,

sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.

--Tu en es sûr?

--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le

bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à

M. Robert Charlemont.

--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille

francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.

Fourcy le regarda sans comprendre.

--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont.

Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques

mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte

des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de

cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque

de mille francs.

--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs;

soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui

entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat,

c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la

somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant?

Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme

expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il

faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans

un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant

partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer,

les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui?

--Mon Dieu! murmura Fourcy.

--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme

coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?

Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce

n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était

aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de

bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir

empoisonné.

Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa

pensée, s'écria:

--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à

cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable

rend la femme libre.

--Libre?

--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de

détention.

--En prison!

--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du

vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice,

l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but:

la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins

pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.

--Mais...

--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver

encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens.

Et il l'entraîna.

En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de

prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans

le coin de la voiture.

A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit

la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion.

Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette

stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et

un soupir s'échappa de sa poitrine.

--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas

supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui

dirais-je?

M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que

Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il

voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans

son refus:

--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les

laisser à leur mère?

--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.

Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier

du Palais.

Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin,

Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut

au-devant de lui:

--Eh bien? cria-t-il de loin.

--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa

comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge

d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté.

Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que

je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un

télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici;

entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche.

--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au

guichet.

--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que

cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et

que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout

au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère!

--Veux-tu que je t'accompagne?

--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux

que je sois seul avec eux.

--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.

Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture.

--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à

plusieurs reprises...

--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions.

Marcelle accourut à lui:

--Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es

parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman?

Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.

--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris.

--Tu me fais peur.

--Il ne faut pas avoir peur, chère fille.

--Elle est malade!

--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade,

c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je

ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots

à écrire.

Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il

s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas

résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille.

Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la

porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.

Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre:

--Père, est-ce possible?

Et il tendit un journal à son père.

--Où est mère?

--Elle ne rentrera pas ce soir.

--Alors c'est donc vrai?

--... Tu sens bien qu'elle est innocente.

--Ah! père!

Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans

paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre.

Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.

--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité,

mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me

soutiendras... mon fils.

Une femme d'argent · 第 39 / 44 题