XXXI

Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas

faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla

à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du

Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.

Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance,

parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les

connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand

train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui

naturellement était la seule bonne.

Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout

le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins

comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.

Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.

Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.

--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?

--Oh!

--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir

détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.

--C'est un honnête garçon.

--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de

jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes

garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont

jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.

--Ce n'est pas un garçon passionné.

--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et

vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un

au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous

avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu

céder à la tentation d'en prendre un.

--C'est un Anglais qui l'a touché.

--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les

employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un

Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour

complice?

Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins

cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne

souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le

regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui

trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un

voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en

sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait

quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question

et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails

du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les

efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté

cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer

un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une

contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son

père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner,

comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas

auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences

qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas

prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas

se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.

A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on

disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait

des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans

ce cas.

--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?

--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et

s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.

--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.

--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il

voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et

avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un

homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent

mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.

--Et la mère?

--Allons donc!

--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu

quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son

bijoutier?

--Non.

--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que

d'un assassinat.

--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.

--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent?

Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne

son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve

dans ses deux maisons?

--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.

--L'avait-elle payé?

Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois

s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son

salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier,

des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de

Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:

--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?

--Vous aviez peut-être raison.

--Comment, si j'avais raison?

--Qui aurait cru cela!

--Moi.

--Une honnête femme, une mère de famille!

--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.

--Je ne croirai jamais cela.

Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares

étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à

l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.

Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la

malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique

qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne

parlait que du vol de ces trois cent mille francs.

Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne

s'en occupait pas moins.

Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui

fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que

les soupçons tombaient, c'était sur Robert.

Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille

francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire

remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative

d'emprunt et ce vol.

--La même somme, est-ce drôle, hein!

--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.

--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on

les vole à son père.

--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire

dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.

--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce

jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été

assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.

--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à

la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on

trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy

a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.

--Cela est caractéristique.

--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la

vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit?

N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux

Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les

recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois,

soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont

qu'il vénère.

--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour

même du vol.

--Où est-il?

--À l'étranger.

--Où cela?

--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il

passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.

--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois

cent mille francs?

--On ne sait pas.

--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?

--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment

mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et

c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.

--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.

--Ce n'est donc pas une cocotte?

--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme,

car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà

dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus

de quatre cent mille francs.

--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme;

elle va bien.

--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du

tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des

folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le

plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien

que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.

--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce

tempérament.

--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire

aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert

Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à

lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a

pris.

--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les

fidèles.

--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent

mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu

tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au

moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt

recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.

Une femme d'argent · 第 30 / 44 题