Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas
faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla
à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du
Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.
Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance,
parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les
connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand
train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui
naturellement était la seule bonne.
Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout
le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins
comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.
Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.
Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.
--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?
--Oh!
--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir
détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.
--C'est un honnête garçon.
--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de
jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes
garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont
jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.
--Ce n'est pas un garçon passionné.
--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et
vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un
au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous
avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu
céder à la tentation d'en prendre un.
--C'est un Anglais qui l'a touché.
--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les
employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un
Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour
complice?
Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins
cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne
souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le
regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui
trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un
voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en
sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait
quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question
et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails
du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les
efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté
cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer
un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une
contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son
père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner,
comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas
auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences
qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas
prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas
se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.
A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on
disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait
des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans
ce cas.
--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?
--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et
s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.
--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.
--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il
voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et
avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un
homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent
mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.
--Et la mère?
--Allons donc!
--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu
quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son
bijoutier?
--Non.
--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que
d'un assassinat.
--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.
--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent?
Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne
son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve
dans ses deux maisons?
--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.
--L'avait-elle payé?
Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois
s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son
salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier,
des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de
Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:
--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?
--Vous aviez peut-être raison.
--Comment, si j'avais raison?
--Qui aurait cru cela!
--Moi.
--Une honnête femme, une mère de famille!
--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.
--Je ne croirai jamais cela.
Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares
étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à
l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.
Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la
malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique
qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne
parlait que du vol de ces trois cent mille francs.
Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne
s'en occupait pas moins.
Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui
fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que
les soupçons tombaient, c'était sur Robert.
Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille
francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire
remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative
d'emprunt et ce vol.
--La même somme, est-ce drôle, hein!
--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.
--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on
les vole à son père.
--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire
dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.
--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce
jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été
assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.
--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à
la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on
trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy
a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.
--Cela est caractéristique.
--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la
vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit?
N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux
Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les
recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois,
soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont
qu'il vénère.
--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour
même du vol.
--Où est-il?
--À l'étranger.
--Où cela?
--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il
passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.
--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois
cent mille francs?
--On ne sait pas.
--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?
--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment
mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et
c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.
--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.
--Ce n'est donc pas une cocotte?
--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme,
car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà
dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus
de quatre cent mille francs.
--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme;
elle va bien.
--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du
tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des
folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le
plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien
que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.
--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce
tempérament.
--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire
aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert
Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à
lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a
pris.
--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les
fidèles.
--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent
mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu
tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au
moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt
recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.