XXXII

Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait

point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris.

Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles

s'étaient passées.

Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le

cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après

l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la

Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les

billets.

Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.

Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son

honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.

Son honneur, c'était affaire à lui.

Mais son crime c'était affaire à lui et à elle.

Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre

souci autrement.

Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait!

Jamais elle n'en avait traversé de plus grave.

On allait chercher le coupable.

Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable.

Et alors?

Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit.

C'est-à-dire qu'elle serait perdue.

Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie

qu'elle avait toujours souhaitée.

Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une

monstruosité et cependant cela était ainsi.

Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas

l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au

moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les

moyens pour en sortir à son avantage.

Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était

arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien,

puisqu'elle ne savait même pas où il était.

Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche

de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver

son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses

nouvelles à personne.

Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M.

Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait

complètement ce que son fils était devenu.

Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait

avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette

disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui

était un soulagement.

--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat;

j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le

soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la

veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette

misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y

avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle

est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces

soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller

loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en

penses-tu?

--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la

colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils.

--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy,

je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes

paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère

indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il

rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste

envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.

--Évidemment.

Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours,

elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il

serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que

le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.

--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses

soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père

et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas

tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la

chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.

Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en

avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de

Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si

malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait

dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un

entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté

par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour

laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se

porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il

n'y avait pas de doute possible à ce sujet.

Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de

Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans

un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:

«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que

tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois

conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les

journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de

la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le

plus malheureux du monde?

»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton

départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France;

on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la

Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin

même,--trois cent mille francs.

»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison

Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que

cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la

situation la plus terrible.

»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris

ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais

assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans

un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père,

ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui

rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je

n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et

puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient

à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent

mille francs.

»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait

pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce

cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un

ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait

réellement ce que je pouvais faire.

»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans

qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et

m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les

conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots,

pour moi terribles: «C'est lui.»

»Qui lui?

»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs.

»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la

police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais

n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?

»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau

pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te

mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas

sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se

retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté

il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais

qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent

tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela

soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en

pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable.

Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le

penses bien, savent que je suis innocent.

»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté

de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son

compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui.

»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile

de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin.

»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se

passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre

fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu,

avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon

beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras

le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de

pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te

faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à:

»Ton ami désespéré,

»LUCIEN FOURCY.»

Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser

tous les mots.

Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas

qu'il pût croire qu'on le soupçonnait.

Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir

qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors

surtout que cet innocent était son meilleur ami.

En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils

peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la

certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne

prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.»

Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il

n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour

arriver à Paris et confesser la vérité.

Une femme d'argent · 第 31 / 44 题