La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller
chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût
bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle
ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à
Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet
argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour.
Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le
gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon
impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte
que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on
pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.
Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que
possible.
--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au
jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.
Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer
dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud,
ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.
Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle,
s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle
avait commencé le matin.
Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît
un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il
s'endormit.
Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix
progressivement, puis enfin elle se tut.
Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre
s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui,
marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la
domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien
regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et
comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle
crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques
instants.
A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en
même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme
assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé
de papier blanc.
Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.
--Qu'est-ce que c'est?
Le jeune homme s'avança.
--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais
je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le
jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains
étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais
cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes
excuses.
--Ce n'est rien.
Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme
lui remit.
Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de
l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez
l'air d'une boîte de bonbons.
Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui,
tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.
A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison,
mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire,
elle n'avança pas.
--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda
Fourcy.
--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.
--Très bien.
--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne
pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains
d'une domestique.
Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise;
alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta
d'ajouter:
--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette
domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM.
Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à
madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.
--Vous avez une facture? demanda Fourcy.
--La voici.
Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle
était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.
Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.
--Qu'est-ce que cela?
--La facture de réparation du collier.
--On a fait erreur.
--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je
vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas
acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux
recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont
repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont
été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le
travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de
la maison.
Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se
remettre et de se dominer.
--Il suffit.
Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy
le retint.
--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du
doigt.
--C'est selon.
--Comment cela?
--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre
celui-là?
--Pour en acheter un pareil.
--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air,
monsieur doit le comprendre.
--Parfaitement, je vous remercie.
Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.
Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur
un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le
laisser seul.
Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses
mains tremblaient.
--Tu es plus mal, s'écria-t-elle.
--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.
Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et
elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.
Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un
collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme!
Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que
cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la
fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en
pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses
mains ce collier.
Alors?
Il cherchait.
Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui
se heurtaient dans sa tête bouleversée.
Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais
elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.
Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?
Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir
examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement
elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.
L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser
entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.
Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.
Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.
Puis il lui dit de le laisser seul.
Puis il la rappela encore.
Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle;
elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé;
sa mère n'arriverait-elle point à son secours?
Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur
commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.
Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets
reconnut son pas dans l'escalier:
--Voici maman.
--Laisse-moi avec ta mère.
Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari
pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:
--Qu'as-tu? Tu es plus mal.
Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il
avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout
pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement
angoissé.
--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?
Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants
qu'elle retrouva la parole:
--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.
--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te
vient-il?
Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de
réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.
--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.
--Ce collier!
Elle hésita.
--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant:
explique-moi, parle.
Elle se décida:
--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela
soit pour moi.
--Mon Dieu!
--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à
M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de
l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes
mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce
collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois
avant sa mort.
--Et tu ne m'en as rien dit!
--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est
écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et
je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais
quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me
serais confessée, comme je me confesse en ce moment.
Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui
il l'embrassa.
--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je
l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on
est injuste et cruel quand on souffre!