XXVIII

La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller

chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût

bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle

ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à

Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet

argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour.

Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le

gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon

impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte

que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on

pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.

Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que

possible.

--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au

jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.

Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer

dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud,

ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.

Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle,

s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle

avait commencé le matin.

Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît

un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il

s'endormit.

Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix

progressivement, puis enfin elle se tut.

Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre

s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui,

marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la

domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien

regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et

comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle

crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques

instants.

A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en

même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme

assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé

de papier blanc.

Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.

--Qu'est-ce que c'est?

Le jeune homme s'avança.

--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais

je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le

jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains

étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais

cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes

excuses.

--Ce n'est rien.

Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme

lui remit.

Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de

l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez

l'air d'une boîte de bonbons.

Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui,

tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.

A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison,

mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire,

elle n'avança pas.

--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda

Fourcy.

--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.

--Très bien.

--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne

pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains

d'une domestique.

Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise;

alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta

d'ajouter:

--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette

domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM.

Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à

madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.

--Vous avez une facture? demanda Fourcy.

--La voici.

Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle

était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.

Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.

--Qu'est-ce que cela?

--La facture de réparation du collier.

--On a fait erreur.

--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je

vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas

acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux

recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont

repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont

été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le

travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de

la maison.

Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se

remettre et de se dominer.

--Il suffit.

Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy

le retint.

--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du

doigt.

--C'est selon.

--Comment cela?

--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre

celui-là?

--Pour en acheter un pareil.

--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air,

monsieur doit le comprendre.

--Parfaitement, je vous remercie.

Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.

Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur

un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le

laisser seul.

Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses

mains tremblaient.

--Tu es plus mal, s'écria-t-elle.

--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.

Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et

elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.

Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un

collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme!

Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que

cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la

fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en

pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses

mains ce collier.

Alors?

Il cherchait.

Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui

se heurtaient dans sa tête bouleversée.

Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais

elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.

Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?

Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir

examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement

elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.

L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser

entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.

Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.

Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.

Puis il lui dit de le laisser seul.

Puis il la rappela encore.

Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle;

elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé;

sa mère n'arriverait-elle point à son secours?

Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur

commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.

Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets

reconnut son pas dans l'escalier:

--Voici maman.

--Laisse-moi avec ta mère.

Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari

pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:

--Qu'as-tu? Tu es plus mal.

Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il

avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout

pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement

angoissé.

--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?

Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants

qu'elle retrouva la parole:

--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.

--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te

vient-il?

Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de

réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.

--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.

--Ce collier!

Elle hésita.

--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant:

explique-moi, parle.

Elle se décida:

--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela

soit pour moi.

--Mon Dieu!

--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à

M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de

l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes

mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce

collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois

avant sa mort.

--Et tu ne m'en as rien dit!

--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est

écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et

je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais

quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me

serais confessée, comme je me confesse en ce moment.

Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui

il l'embrassa.

--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je

l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on

est injuste et cruel quand on souffre!

Une femme d'argent · 第 26 / 44 题