Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche
télégraphique à La Parisière:
«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»
Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une
certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne
voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une
circonstance lui avait rendu service.
Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous
sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements
voluptueux.
Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi
toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de
plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant
elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était
cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à
envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui
épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une
très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se
séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son
repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très
galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était
certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant
avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de
la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât
si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur
la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se
reposant.
Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps
une exclamation de surprise.
--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.
--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont
la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.
--J'ai manqué le train tout simplement.
--Et tu n'as pas attendu l'autre?
--Non; cela m'aurait pris trop de temps.
--Une demi-heure.
--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais
donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.
Il lui prit la main et la lui embrassa.
--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.
--Je ne suis pas bien mal.
--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que
nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas
choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être
partie.
Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de
lui.
--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari
un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été
depuis vingt ans pour ton père.
Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à
Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui
mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand
Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les
journaux.
--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.
--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions
si heureux tous les quatre ensemble.
--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait
pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai
jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici?
Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre
le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête...
oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne!
Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais,
jamais je ne m'habituerai à lui.
--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame
Fourcy.
--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.
--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage
--Il te l'a annoncé?
--Pas positivement.
--Ah! tant pis, dit Marcelle.
--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.
--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je
ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est
qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.
Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec
sa femme.
--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un
garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il
est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à
tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui
s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?
--Comment veux-tu?
--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je
l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis
comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant
qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.
A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.
--Qu'as-tu?
--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?
--Mais...
--Je resterais près de papa.
--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le
marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.
Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très
aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces
exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été
dans ses habitudes.
Marcelle était radieuse.
Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui
mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il
sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans
aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de
s'être décidé.
Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il
reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de
la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était
que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il
n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy
se disait qu'il serait bientôt franchi.
N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista
était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était
marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement
d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un
rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle
avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi
rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour
elle et pour les siens.
Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre
qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.
--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui
n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.
--Volontiers.
--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que
Marcelle fut sortie du salon.
--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la
maladie de mon mari.
--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que
c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le
temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir,
comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de
l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait.
Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi
s'agit-il.
--Des fonds que je dois vous remettre.
--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé...
--Que je vais vous les remettre.
La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à
cette réponse.
--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais
aller vous les chercher.
Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait
remis.
--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous
voulez le vérifier.
--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.
--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?
--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je
n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je
m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous!
Mes compliments.
Et il la salua respectueusement.
--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.
--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir
quelques-uns de ce genre.
--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter
demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien
entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.
--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.
--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière
affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me
profitera.
La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.
--Vous verrez, dit madame Fourcy.
Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.
--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy
lorsqu'elle revint près de lui.
--Il t'aurait fatigué.
--Et que voulait-il?
--Prendre de tes nouvelles.
--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à
la politesse.
Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était
passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec
la régularité ordinaire.
Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de
Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire
un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à
Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.
--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!
--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.