XXVII

Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche

télégraphique à La Parisière:

«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»

Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une

certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne

voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une

circonstance lui avait rendu service.

Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous

sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements

voluptueux.

Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi

toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de

plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant

elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était

cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à

envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui

épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une

très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se

séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son

repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très

galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était

certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant

avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de

la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât

si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur

la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se

reposant.

Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps

une exclamation de surprise.

--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.

--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont

la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.

--J'ai manqué le train tout simplement.

--Et tu n'as pas attendu l'autre?

--Non; cela m'aurait pris trop de temps.

--Une demi-heure.

--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais

donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.

Il lui prit la main et la lui embrassa.

--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.

--Je ne suis pas bien mal.

--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que

nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas

choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être

partie.

Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de

lui.

--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari

un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été

depuis vingt ans pour ton père.

Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à

Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui

mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand

Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les

journaux.

--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.

--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions

si heureux tous les quatre ensemble.

--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait

pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai

jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici?

Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre

le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête...

oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne!

Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais,

jamais je ne m'habituerai à lui.

--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame

Fourcy.

--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.

--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage

--Il te l'a annoncé?

--Pas positivement.

--Ah! tant pis, dit Marcelle.

--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.

--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je

ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est

qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.

Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec

sa femme.

--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un

garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il

est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à

tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui

s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?

--Comment veux-tu?

--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je

l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis

comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant

qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.

A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.

--Qu'as-tu?

--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?

--Mais...

--Je resterais près de papa.

--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le

marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.

Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très

aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces

exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été

dans ses habitudes.

Marcelle était radieuse.

Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui

mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il

sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans

aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de

s'être décidé.

Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il

reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de

la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était

que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il

n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy

se disait qu'il serait bientôt franchi.

N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista

était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était

marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement

d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un

rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle

avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi

rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour

elle et pour les siens.

Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre

qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.

--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui

n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.

--Volontiers.

--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que

Marcelle fut sortie du salon.

--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la

maladie de mon mari.

--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que

c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le

temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir,

comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de

l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait.

Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi

s'agit-il.

--Des fonds que je dois vous remettre.

--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé...

--Que je vais vous les remettre.

La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à

cette réponse.

--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais

aller vous les chercher.

Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait

remis.

--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous

voulez le vérifier.

--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.

--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?

--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je

n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je

m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous!

Mes compliments.

Et il la salua respectueusement.

--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.

--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir

quelques-uns de ce genre.

--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter

demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien

entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.

--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.

--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière

affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me

profitera.

La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.

--Vous verrez, dit madame Fourcy.

Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.

--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy

lorsqu'elle revint près de lui.

--Il t'aurait fatigué.

--Et que voulait-il?

--Prendre de tes nouvelles.

--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à

la politesse.

Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était

passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec

la régularité ordinaire.

Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de

Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire

un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à

Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.

--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!

--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.

Une femme d'argent · 第 25 / 44 题