XXIX

Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée.

Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui

s'était passé à la maison de banque.

--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.

--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur

moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en

dormirai mieux. Va, Lucien.

Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres,

des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait

attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de

la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la

lumière de la lampe.

Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha

du lit.

--Tu vas te fatiguer, dit-elle.

--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une

plume, de l'encre, et tout de suite après je dors.

Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le

cahier que son mari lui avait demandé.

Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit

pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant

et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait.

--Après? dit-il tout à coup.

--C'est tout.

--Comment c'est tout?

--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait

d'appeler; je suis au bout.

--Tu te seras trompé, recommence.

Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy

suivait sur les souches du cahier.

--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.

--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize.

--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier.

Et Fourcy compta les souches.

Puis passant le cahier à son fils:

--Compte toi-même, dit-il.

Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept.

--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.

Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix

frémissante, il dit:

--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces

de caisse.

Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait.

--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro

30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les

six de ce matin.

--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien.

--Cela est.

Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient

ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et

le fils.

--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari.

--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy.

Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant

attentivement, le sondant.

Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le

visage.

--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés

toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils

ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui

constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.

Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne

regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son

frère.

Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy

reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux

premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était

opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait

pas pu se tenir, il était passé à une autre.

--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les

mandats je t'ai remis le cahier?

--Oui.

-Qu'en as-tu fait?

--Je l'ai porté dans ma chambre.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau?

--Oui... c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à

ce moment.

--As-tu fermé le bureau?

--Oui...

--Tu n'en es pas sûre?

--Oui,... au moins je le crois.

--Tout de suite?

--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je

l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci.

--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau?

--Cela non, j'en suis certaine.

--Et ce matin?

--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai

remis aussitôt dans le bureau.

--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier?

--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement.

--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.

--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de

fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu

tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque

erreur, peut-être une niaiserie.

--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien.

--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre

à demain. Je t'en prie, Jacques.

Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle

s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.

Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien,

et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.

Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle

pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous

les trois de sa chambre.

Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se

calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.

Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il

agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses

faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat

qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche.

Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et

personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils.

C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré,

les entrailles tenaillées.

Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui

l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne

pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu.

Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas.

Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas

étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun

bruit, sa femme dormait.

Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa

veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement,

il monta à la chambre de son fils qui était au second étage.

La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton

pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui

se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme

surpris dans son premier sommeil.

En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri:

--Tu es plus mal.

Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint.

--Non, dit-il, j'ai à te parler.

Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses

traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de

désolation.

--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire

appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble,

tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis

pas malade.

Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair.

--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler.

--Tu as une idée?

Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse:

--Oui, dit-il.

--Eh bien?

Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés

sur son fils.

--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les

mains de ta mère... et par les tiennes.

--Eh bien? balbutia Lucien.

Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions

méthodiques, un élan l'entraîna:

--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es

jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans

une position grave.

--Père! s'écria Lucien haletant.

--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui

trouverait dans son amour paternel...

Mais Lucien ne le laissa pas continuer:

--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui...

Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux

dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.

Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.

--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû

prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.

Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément.

Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la

douceur d'une caresse maternelle:

--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé.

Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.

--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce

soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.

Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.

--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous?

Une femme d'argent · 第 27 / 44 题