Un pas de plus et nous tournons au mélodrame violent avec Halévy

(Jacques-François-Fromenthal) (1799 † 1862). Malgré l'élégante

finesse de _l'Éclair_ (1835), qui rappelle les plus charmantes

qualités d'Hérold, on peut reprocher à Halévy d'avoir un peu poussé au

noir, si je puis m'exprimer ainsi, l'ancien opéra-comique français;

cependant nous devons nous incliner devant ce maître qui eut le don du

lyrisme et qui sut tenir une grande place aussi bien à l'Opéra-Comique

qu'à l'Opéra (fig. 105).

[Illustration: FIG. 105.

HALÉVY (JACQUES-FRANÇOIS-FROMENTHAL-ÉLIE).

(Paris, 1799 † Nice, 1862.)]

Il avait débuté en 1827 par _l'Artisan_, _le Dilettante d'Avignon_

(1829) et autres partitions agréables, lorsqu'en 1835 il donna coup

sur coup à l'Opéra-Comique _l'Éclair_, à l'Opéra _la Juive_. Il était

arrivé en un jour au plus haut sommet de son talent; il pouvait

s'égaler encore lui-même, se surpasser jamais. La grâce, l'esprit,

l'émotion touchante, telles sont les qualités de _l'Éclair_; la

puissance, la haute déclamation, une admirable fermeté dans le dessin

du principal personnage, le juif fanatique Éléazar, tels sont les

mérites de _la Juive_, dont le second acte peut être placé à côté des

plus belles œuvres lyriques (fig. 106).

[Illustration: FIG. 106.

AUTOGRAPHE MUSICAL ET SIGNATURE D'HALÉVY.

(Bibliothèque nationale.)]

A partir de ce jour, Halévy régna, mais avec des fortunes diverses et

non sans partage à l'Opéra-Comique et à l'Opéra. A l'Opéra-Comique,

comptons parmi ses principaux ouvrages _les Mousquetaires de la reine_

(1846), qui rappellent la grâce de l'_Éclair_, _le Val d'Andorre_

(1848), pièce d'un profond sentiment dramatique, _la Fée aux roses_

(1849), dont les interprètes firent le succès; _Jaguarita l'Indienne_

(1855), partition colorée, dans laquelle le maître suivit avec bonheur

les traces des modernes orientalistes. A l'Opéra, _Guido et Ginevra_

(1838), dont le terrifiant troisième acte peut compter, avec le second

de _la Juive_, parmi les plus belles pages d'Halévy; _la Reine de

Chypre_ (1841), avec son duo classique; _Charles VI_ (1843), où

retentit, à côté du délicieux duo des cartes, un vigoureux et puissant

cri de guerre.

S'il est permis d'accuser Halévy de lourdeur, ce n'est certainement

pas ce reproche que mérite Daniel-François-Esprit Auber (1782 †

1871); mais pourquoi songer à des reproches envers un musicien qui

a su rendre la musique supportable et même agréable à ceux qui ne

l'aimaient point? Sa musique courait alerte et légère sur le poème

qu'elle traduisait, qu'elle complétait souvent, comme l'élégant dessin

d'un maître court autour du texte d'un livre.

Aimable conteur musical, Auber ne chercha pas à émouvoir ou à persuader

son auditeur, mais à le distraire. Sa musique n'est ni bien expressive

ni bien forte; mais elle est juste, écrite avec élégance, relevée à

propos par un trait heureux d'orchestre ou d'harmonie, superficielle et

brillante à la fois. Grâce à des procédés simples, mais d'un effet sûr,

le style d'Auber était de tous celui qui pouvait le plus facilement

être imité. C'était du Rossini à la portée de tout le monde; de là son

immense succès. Mais si une réaction se fait aujourd'hui contre lui, si

la critique est aussi injuste que l'éloge avait été exagéré, nous ne

devons pas laisser oublier le maître gai et spirituel qui a donné les

modèles de ce qu'on appellerait en rhétorique le _style tempéré_ (fig.

107).

[Illustration: FIG. 107.—AUBER (DANIEL-FRANÇOIS-ESPRIT).

(Caen, 1782 † Paris 1871.—Autographe et signature.)]

D'abord disciple de Boïeldieu et des maîtres français, Auber écrivit

_la Bergère châtelaine_ (1820), _Emma_ (1821), _la Neige_ (1823),

_le Concert à la cour_ (1824), _le Maçon_ (1825), car ses premières

œuvres, _le Séjour militaire_ et _le Billet de logement_, sont

indignes de lui; bientôt il fut ébloui par les rayons du soleil

rossinien, et il devint en France le plus heureux imitateur du maître

de Pesaro. Pendant que celui-ci chantait sur un ton sublime la patrie

et l'amour filial, Auber, toujours spirituel, mettait le patriotisme

en ballet avec _la Muette de Portici_ (1829). _La Muette_, musique

élégante, facile, aimable, ne peut manquer de plaire à qui ne cherche

pas le drame dans le théâtre.

Mais c'était surtout à l'Opéra-Comique que le maître dépensait son

inépuisable fécondité dans _la Fiancée_ (1829), avec son finale

touchant; _Fra Diavolo_ (1830), tableau brillant brossé d'une main

habile; _l'Ambassadrice_, _le Domino noir_, joli vaudeville rehaussé

de couplets charmants; _les Diamants de la couronne_ (1841), _la

Part du diable_ (1843). Avec _Haydée_ (1847), il réussit à se donner

les allures d'un musicien presque dramatique. En 1867, le maître

écrivait encore, et ses admirateurs s'obstinaient à applaudir avec

enthousiasme _le Premier jour de bonheur_. Telles furent les œuvres

principales d'Auber, répertoire énorme d'un musicien que personne

ne songerait à critiquer, si les dilettantes n'avaient eu l'idée

singulière de le poser en chef de l'école française, à une époque où

l'on comptait Hérold, Halévy, Berlioz, Félicien David, où le souvenir

des anciens maîtres de l'Opéra-Comique n'était pas disparu, au moment

où commençaient à briller les maîtres contemporains que nous admirons

aujourd'hui.

Moins distingué, moins fin qu'Auber, mais facile, aimable et doué d'une

certaine sensibilité touchante, avec une inépuisable bonne humeur, une

gaieté et une franchise de bon aloi, quoiqu'un peu vulgaires, Adolphe

Adam (1803 † 1856) représente dans l'art français le vaudeville

musical. Aucun musicien ne fut plus fécond; partout, depuis l'Opéra

jusqu'aux plus petits théâtres, il chanta gaiement et insoucieusement.

Il fut quelquefois gracieux et poétique, avec des ballets comme _la

Fille du Danube_ (1836), _Giselle_ (avec Burgmuller, 1841), _le

Corsaire_ (1856). Il chercha la finesse et l'esprit dans le genre

et l'opéra-comique; telles sont, en effet, les qualités du _Chalet_

(1834), un acte qui est son chef-d'œuvre, du _Toréador_ (1849), de

_Giralda_ (1850), de _Si j'étais roi_ (1852). Il s'inspira de la muse

populaire, dans _le Postillon de Longjumeau_ (1836), dans _le Brasseur

de Preston_ (1838), dans _le Bijou perdu_ (1852).

Toute la troupe des musiciens aimables et faciles devait marcher à la

suite d'Auber et d'Adam: voici Clapisson (1808 † 1866), le premier de

tous après les maîtres, avec _la Fanchonnette_ (1856); voici Monpou,

un romantique auquel il n'a manqué que de connaître son art; voici

Amédée de Beauplan (1790 † 1853), puis Théodore Labarre (1805 †

1870); plus près de nous, c'est Albert Grisar (1808 † 1869), qu'une

romance, _la Folle_, rendit célèbre, mais qui sut, par la gaieté

fine de sa musique, se faire une petite place à part, avec _Bonsoir,

monsieur Pantalon_ et _Gilles ravisseur_ (1848). Parmi les imitateurs

d'Halévy, nous devons compter encore Niedermeyer (1802 † 1861),

auteur de _Stradella_ (1837) et de _Marie Stuart_ (1844), qui fut aussi

un compositeur religieux distingué; M. Limnander de Nieuwenhave, né en

1814, un Belge, bon écrivain musical, qui écrivit pour l'Opéra-Comique

_les Monténégrins_ (1849) et Maillart (Aimé) (1817 † 1871), l'auteur

ému et scénique des _Dragons de Villars_ (1856).

A part ces trois derniers musiciens, qui ont une réelle valeur, tous

ceux que nous venons de nommer ainsi rapidement étaient plutôt des

compositeurs de romances, plus ou moins adroitement intercalées dans

des opéras, que des auteurs dramatiques; mais, en France, la romance

traduit trop bien le génie national pour ne pas avoir sa place dans

notre théâtre.

Pour compléter ce tableau de la musique française, il nous faudrait

descendre jusqu'à l'opérette, qui règne déjà à l'Opéra-Comique avec

Adam, jusqu'au Vaudeville et aux flonflons de Doche; mais un art plus

noble nous appelle, avec Giacomo Meyerbeer (Berlin, 1791 † Paris,

1864), un Allemand qui se fit Français et compagnon d'études de Weber,

un musicien doué d'une merveilleuse puissance scénique, et qui tenta,

quelquefois avec bonheur, d'unir toutes les écoles, de concilier tous

les genres.

Meyerbeer ne trouva pas sa voie dès ses premiers pas dans la carrière.

Exclusivement Allemand d'abord, il débuta par des pages comme _la

Fille de Jephté_, auxquelles manquait la clarté, première condition

d'une œuvre lyrique. Bientôt après, Meyerbeer alla en Italie et

subit l'influence rossinienne; il simplifia son instrumentation,

donna plus de souplesse à ses contours mélodiques, apprit à écrire

pour les voix. _Semiramide riconosciuta_ (1819), _Emma di Resburgo_

(1819), _Margherita d'Anjou_ (1820), _l'Esule di Granata_ (1822) et

_Il Crociato_ (1824) furent les œuvres principales de cette période

(fig. 108).

[Illustration: FIG. 108.—MEYERBEER (GIACOMO).

(Berlin, 1791 † Paris, 1864.)]

Il vint à Paris vers 1826, et c'est alors que son esprit changea

complètement de direction. Il écrivit, sous l'inspiration française,

_Robert le Diable_ (1831). Malgré de grands défauts qui apparaissent

aujourd'hui plus qu'autrefois, malgré un italianisme exagéré, _Robert

le Diable_, avec son troisième et son cinquième acte, apportait en

musique une note nouvelle.

[Illustration: FIG. 109.

AUTOGRAPHE MUSICAL ET SIGNATURE DE MEYERBEER.

(Bibliothèque nationale.—Réd. 1/3.)]

Le musicien qui avait écrit cette partition était, à n'en pas douter,

un grand maître. Il y parut aussi en 1836, lorsque Meyerbeer donna _les

Huguenots_. Cette musique _narrative_, pour ainsi dire, débordante de

passion, de chaleur, de vie, où la couleur d'orchestre et d'harmonie

relevait encore la valeur de la pensée mélodique, ce drame poignant,

se mouvant dans un tableau brossé d'une main ferme, marquait le point

culminant de l'ancien art mélodramatique de l'Opéra.

Meyerbeer devait s'élever plus haut encore. Au lieu de la passion

amoureuse, il voulut peindre l'amour d'une mère et le fanatisme d'un

prophète. Moins chaud et moins passionné que _les Huguenots_, _le

Prophète_ (1849) est d'une inspiration plus élevée et plus épique.

Après ses deux chefs-d'œuvre des _Huguenots_ et du _Prophète_,

citons _l'Africaine_, la dernière partition de Meyerbeer exécutée à

l'Opéra, un an après la mort de l'auteur, en 1865. Dans cet opéra,

le maître était revenu à ses premières amours italiennes. Composée

malheureusement sur un poème médiocre, _l'Africaine_ n'a pas les grands

mouvements passionnés et dramatiques des _Huguenots_ et du _Prophète_;

mais jamais l'imagination mélodique de Meyerbeer n'a été plus riche,

jamais son style plus brillant.

Entre temps, Meyerbeer se reposait en écrivant des opéras-comiques.

Nous ferons bon marché de _l'Étoile du Nord_ (1854), malgré le

premier et le troisième acte; mais il n'en est pas de même du _Pardon

de Ploërmel_ (1859), partition plus pittoresque que dramatique, si

l'on veut, mais d'une poésie charmante et d'une adorable et élégante

fantaisie.

Meyerbeer a été bien discuté et le sera beaucoup encore. C'est le sort

des éclectiques: il a paru trop profond, trop _savant_, comme on dit

niaisement, aux dilettantes de son temps. On le trouve aujourd'hui trop

facile; nous n'avons pas à nous prononcer dans ce procès: tout ce que

nous pouvons dire, c'est que Meyerbeer, qui a pris tous les styles,

essayé toutes les formes, est un merveilleux musicien de transition

entre les anciennes écoles et les nouvelles; affecter le mépris pour

des œuvres telles que _les Huguenots_ et _le Prophète_ serait

déchirer de gaieté de cœur deux des plus belles pages de l'histoire

de la musique.

Pendant que le théâtre se développait ainsi en France, à l'Opéra comme

à l'Opéra-Comique, nous prenions rang, à côté de l'Allemagne, dans le

genre de la symphonie. Deux hommes de talents bien différents, Hector

Berlioz (1803 † 1869) et Félicien David (1810 † 1876), ouvraient à

l'art français des voies presque inexplorées. Ils créaient dans notre

pays la symphonie, mais à la manière française; moins mouvementée que

le drame, moins sévère que l'oratorio, l'ode symphonie et la symphonie

dramatique de David et de Berlioz jetaient dans notre art national une

note non encore entendue jusqu'à eux.

Ne soyons point trop sévères pour ceux qui ont méconnu Berlioz; nous ne

sommes pas devenus plus sages aujourd'hui, et il en sera de même ainsi

chaque fois qu'un novateur apportera une idée nouvelle ou trouvera

une forme inconnue. Le public est ainsi fait. La musique est un art

complexe dont les nouveautés effrayent d'abord notre oreille. Pour

faire accepter quelque chose d'original ou d'inattendu, une certaine

dose de banalité est nécessaire; elle fait pardonner au musicien toutes

ses hardiesses, et Berlioz n'aimait guère ces sortes de concessions

(fig. 110).

[Illustration: FIG. 110.—BERLIOZ (HECTOR).

(Côte-Saint-André, 1803 † Paris, 1869.)]

Novateur passionné, Berlioz se jeta, dès ses premiers pas, dans

le romantisme musical et littéraire: Glück, Weber, Beethoven,

Shakespeare, Byron, Hugo, furent ses dieux et ses _adorations_, comme

il disait lui-même. Étant encore à l'école, il écrivait la _symphonie

fantastique_, inspiration presque byronienne; puis venait _Harold en

Italie_ (1835). Le génie du maître s'affermissait, se rassérénait,

pour ainsi dire; Berlioz restait toujours romantique, bouillant, mais

il perdait ce que cette ardeur avait de trop exagéré. Alors commença

pour lui la plus brillante période de sa vie musicale. Il écrivit le

monumental _Requiem_ pour les funérailles du général Damrémont (1839),

la vibrante et amoureuse symphonie dramatique de _Roméo et Juliette_

(1839); enfin cette œuvre admirable qui tient presque du théâtre,

et qui est la plus fidèle traduction musicale du _Faust_ de Goethe

écrite par un Français, la _Damnation de Faust_ (1846). L'âme de

l'artiste s'épurait encore: ce n'était plus à Shakespeare, à Goethe

que Berlioz s'adressait, c'était aux simples et touchants tableaux

de l'Évangile, c'était au plus pur, au plus tendre, au plus serein

des poètes, à Virgile. Ce puissant, ce sombre, se faisait petit et

idyllique pour chanter Jésus dormant dans la crèche, avec _l'Enfance du

Christ_ (1854); ce musicien chercheur, curieux, exagéré même si l'on

veut, atteignait les sérénités et les grandeurs du poète de Mantoue

avec _les Troyens_ (fig. 111).

[Illustration: FIG. 111.—AUTOGRAPHE MUSICAL ET SIGNATURE DE BERLIOZ.

(Réd. 1/3.)]

On a dit et répété que Berlioz ne comprenait rien au théâtre et n'y

pouvait rien comprendre. En effet, il aimait peu nos conventions

dramatiques, il était même rarement équitable pour nos musiciens,

confondant facilement l'opéra-comique avec le vaudeville; mais

franchement, à cet homme qui rêvait Shakespeare et Goethe et qui

ressuscitait Virgile, les habiletés dramatiques de M. Scribe devaient

paraître un peu mesquines. Lorsqu'au théâtre on aura rendu à Berlioz

la place qui lui est due, on pourra savoir en France (car les

étrangers le savent depuis longtemps) quelle fantaisie pittoresque

déborde dans _Benvenuto Cellini_ (1838), combien tendre et gracieuse

est la légère partition de _Béatrice et Bénédict_ (1862), quel trésor

de poésie, de véritable mélodie, de réel sentiment dramatique renferme

cette double œuvre, encore endormie pour notre public, et qui a

nom _la Prise de Troie_, qui n'a jamais été jouée, et _les Troyens

à Carthage_ (1863). Les dilettantes d'autrefois ont bien ri, les

auditeurs de l'avenir pleureront et admireront; ils seront les naïfs

peut-être, mais leur sort vaudra mieux que celui des gens d'esprit.

Ardent, batailleur, injuste souvent, Berlioz s'était attiré bien

des ennemis; mais, même à l'époque où il était le plus discuté, son

influence fut immense. Partout aujourd'hui on retrouve les traces de

ce maître puissant, original, à l'instrumentation riche, étonnamment

colorée, dans laquelle tout est neuf, inattendu, hardi, sinon heureux.

Berlioz, avec un peu d'orgueil, il faut l'avouer, prétendait continuer

Beethoven: il n'avait pas tout à fait tort; car, si son œuvre

n'existait pas, il manquerait un anneau à la chaîne qui relie les

grands maîtres classiques, comme Beethoven et Weber, aux modernes,

comme Richard Wagner.

Félicien David fut plus heureux que Berlioz, moins ambitieux, il

est vrai, et moins novateur. Son talent procède de Haydn, dans _la

Création_ et dans _les Saisons_, plus peut-être que de tout autre

maître. En dehors de sa mélodie un peu pauvre, mais poétique et

charmante, c'est l'instrumentation de Félicien David qui accapare

souvent à elle seule toute l'attention de l'auditeur. Elle est riche,

limpide et variée. Le développement symphonique, toujours écrit sur un

rythme symétrique et bien marqué, sur une mélodie dont les contours

sont facilement saisissables, n'exige, pour être compris, ni longue

attention ni aptitudes spéciales. C'est dans le genre pittoresque

que Félicien David a excellé: c'est un peintre en musique. Après un

long voyage en Orient, il rapporta tout vivants, pour ainsi dire, les

tableaux qui avaient frappé sa vive imagination. Il créa un genre tout

spécial, l'_orientalisme_ musical.

Ce fut _le Désert_ (1844) qui commença son succès. La suite ne démentit

pas ce brillant début, même dans ses œuvres aujourd'hui oubliées,

comme _l'Éden_, _Moïse au Sinaï_. La dernière œuvre symphonique de

David, _Christophe Colomb_, avec la scène de l'Océan, le nouveau monde

et l'épisode de la mère indienne, est à la hauteur des meilleures pages

du _Désert_ (fig. 112).

[Illustration: FIG. 112.—DAVID (FÉLICIEN).

(Cadenet, 1810 † Saint-Germain, 1876.)

(Autographe musical et signature.)]

Félicien David aborda le théâtre avec bonheur, non qu'il eût le

sentiment dramatique très développé; mais la limpidité de sa pensée

et de son style rendait sa musique accessible aux oreilles les plus

rebelles. Il débuta au théâtre par _la Perle du Brésil_ (1851); bientôt

_Herculanum_ (1859), à l'Opéra, prouva que le musicien pittoresque

était aussi un artiste aux tendances élevées et expressives;

malheureusement, l'imitation fréquente des Italiens et surtout de

Donizetti ont rapidement fait vieillir cette œuvre, que la scène des

chrétiens et surtout _la Bacchanale_ devraient sauver de l'oubli. Le

chef-d'œuvre de Félicien David, avec _le Désert_, fut _Lalla Roukh_

(1862), opéra-comique en deux actes. Cette partition, empreinte d'une

poésie pénétrante et d'une couleur orientale langoureuse est une des

œuvres les plus remarquables de notre opéra-comique moderne.

Nous avons laissé de côté, dans le cours de cette histoire, la musique

extra-européenne des Arabes, des Hindous et des Chinois: non qu'il

soit inutile de la connaître, mais les développements qu'elle exige

nous entraîneraient hors des bornes de cet abrégé. Contentons-nous

de quelques notes et ne disons de cette musique que ce qui est

absolument indispensable, au moment où, sous l'influence de Félicien

David, l'orientalisme devient un genre dans l'art, au moment où les

compositeurs cherchent des couleurs nouvelles dans les rythmes et dans

les intervalles étrangers à notre langue musicale qui caractérisent la

musique des peuples orientaux.

La musique orientale paraît avoir peu changé, dans la suite des temps;

telle elle était autrefois, telle on la retrouve aujourd'hui. Si on

la regarde de près, on s'aperçoit que les Orientaux ne parlent pas en

musique la même langue que nous; leur gamme, pour appeler par un nom

connu leur échelle musicale, se compose d'intervalles qui ne sont pas

employés dans la nôtre.

Il semble qu'aucun de ces peuples n'ait connu l'harmonie, telle que

nous la comprenons; s'ils chantent ensemble plusieurs notes, il n'y a

dans cette polyphonie embryonnaire aucune trace d'un art bien et dûment

constitué comme le nôtre.

De ces peuples, les uns ont une notation musicale, comme les Arméniens,

les Chinois, les Hindous et les Persans; les autres n'en ont pas,

comme les Arabes; mais cette notation, quand elle existe, consiste en

lettres, ou tronçons de lettres, se rapprochant un peu de l'écriture

musicale des Grecs ou des neumes du moyen âge. C'est, du reste, le plus

souvent, par la tradition et la mémoire que les mélodies orientales se

conservent et se propagent.

[Illustration: FIG. 113.—INSTRUMENTS CHINOIS.

1. Cheng. | 2. Che. | 3. Kin.]

Lorsque nos missionnaires pénétrèrent en Chine, ils trouvèrent une

musique constituée par des lois immuables. Le père Amyot a laissé un

mémoire curieux sur la musique des Chinois et sur leurs musiciens.

Leurs instruments, comme tous les instruments du monde, peuvent

toujours se diviser en instruments à cordes, à vent et à percussion,

et ces derniers sont chez eux très multiples et très variés; ils

aiment aussi les instruments à cordes nombreuses, dont le principal

est le takigato ou le ché, qui rappelle le psaltérion du moyen âge et

le tympanon des tziganes. Leurs instruments à archets sont nombreux,

mais généralement primitifs; en revanche, les Chinois sont riches en

instruments du genre luth ou guitare. Parmi les instruments à vent,

le cheng, aux nombreux tuyaux, est certainement le plus intéressant.

Nous donnons, du reste, quelques dessins des principaux agents sonores

chinois (fig. 113 et 114).

[Illustration: FIG. 114.—KINAN, HARPE CHINOISE.

(Conservatoire de Bruxelles.)]

La notation chinoise n'est pas primitive; au contraire, elle est assez

compliquée et se compose de lettres qui marquent à la fois l'intonation

et le rythme.

[Illustration: FIG. 115.—INSTRUMENTS HINDOUS.

1. Tayuc ou Mayuri. | 2. Chikara. | 3. Mridanga.

(Conservatoire de Bruxelles.)]

Le système des Hindous diffère notablement de celui des Chinois.

Leurs instruments sont différents et le nombre des instruments à

cordes pincées est plus grand que celui des engins de percussion,

contrairement aux habitudes chinoises. Leurs guitares et leurs luths

se rapprochent beaucoup des nôtres et sont désignés sous le nom

générique de _vinas_, bien souvent employé par les poètes modernes.

Les formes élégantes et capricieuses des instruments hindous méritent

l'attention des artistes. Nous en publions quelques spécimens curieux

(fig. 115 et 116)[19].

[19] Pour la musique hindoue et les instruments chinois et

japonais, nous ne pouvons mieux faire que de recommander

l'excellent _Annuaire du conservatoire de Bruxelles_, de M.

Mahillon, 1878, et _la Musique au Japon_, de M. Kraus. Florence

1878, in-8º.

[Illustration: FIG. 116.—INSTRUMENT HINDOU, RANA-CRINGA.

(Conservatoire de Bruxelles.)]

Le tambour (taraboukeh) et le luth ou guitare (eoud et tanbour) sont

les principaux instruments arabes. A l'époque de l'expédition des

Français en Égypte, Villoteau a écrit sur la musique arabe ancienne et

moderne deux remarquables mémoires.

[Illustration: FIG. 117.—CONCERT ARABE, XIIIe SIÈCLE.

(Mss. des _Séances de Harriri_.—Bibliothèque nationale.)]

Les Arabes n'ont pas de notation; c'est par la mémoire et la tradition

que leurs mélodies sont conservées et propagées; cependant cette

musique nous est plus familière que celle des Hindous et des Chinois.

Pendant les croisades, nos rapports avec l'Orient ne furent pas

sans influence sur la musique occidentale; puis les Arabes, s'étant

rapprochés de nous par l'Espagne, laissèrent des traces profondes dans

le chant religieux et dans le chant profane. C'est aux Arabes que les

mélodies espagnoles doivent ces morbidesses d'intonation et de rythmes

qui les rendent si caractéristiques (fig. 117, 118 et 119).

[Illustration: FIG. 118.—INSTRUMENTS ARABES.

1. Darabouked. | 2. Eoud. | 3. Tanbour ou guitare Bourzouk.]

Après un court voyage autour du monde, nous voici donc revenus en

Europe; mais là aussi nous retrouvons des populations dont les rythmes

étranges, les mélodies de tonalité singulière décèlent l'origine

orientale. Parmi celles-ci, il faut compter au premier rang les

Hongrois et les Tziganes, dont les _rapsodies_ et les _czcsardas_,

tantôt langoureuses et tendres, tantôt comme affolées de rythmes, se

distinguent facilement des chants de notre musique.

[Illustration: FIG. 119.

HARPE DES NÈGRES DE L'AFRIQUE.]

Histoire de la musique · 第 16 / 18 段