[Illustration: FIG. 95.—BEETHOVEN (LUDWIG VAN).

(Bonn, 1770 † Vienne 1827.)]

Malgré son infirmité, ce fut vers la fin de sa vie qu'il écrivit ses

pages les plus belles et les plus profondes. Que l'on nous permette,

pour éviter les dissertations inutiles, de dresser une liste, non de

toutes ses œuvres, dont le catalogue remplit un fort volume, mais

des morceaux que tout musicien doit connaître; chacun de ces titres

marque un pas et un progrès dans l'histoire de la musique:

Op. 1. Premiers trios au _prince Lichnowsky_, écrits en 1795.

Op. 2. Premières sonates à _Haydn_, publiées en 1796.

Op. 8. Sérénade en _ré_, pour violon, alto et violoncelle,

publiée en 1797.

Op. 13. Sonate _pathétique_ en _ut mineur_, publiée en 1799.

Op. 20. Septuor pour violon, alto, cor, clarinette, basson,

violoncelle et contrebasse, composé en 1800.

Op. 21. Première symphonie en _ut majeur_, exécutée en 1800.

(Forte influence de Mozart et surtout d'Haydn).

Op. 27. Sonate _quasi fantasia_ en _ut dièze mineur_, publiée

en 1802 (avec son adagio d'une si poétique et si profonde

désespérance et intitulée, on ne sait pourquoi ni par qui, _le

Clair de lune_).

Op. 30. Sonates pour piano et violon à _l'empereur Alexandre_,

composées vers 1801-1802.

Op. 36. Deuxième symphonie en _ré_ (avec son finale d'une

chaleur toute dramatique).

Op. 37. Concerto en _ut mineur_, composé en 1800.

Op. 47. Sonate pour piano et violon dédiée à _Kreutzer_,

composée en 1802.

Op. 55. Troisième symphonie en _mi bémol_ (_héroïque_).—Cette

symphonie avait été dédiée à Bonaparte; Beethoven arracha la

dédicace, après la campagne de 1804 (magnifique marche funèbre,

exécutée en 1805).

Op. 60. Quatrième symphonie en _si bémol_, écrite vers 1806

(avec son suave cantabile).

Op. 62. Ouverture de _Coriolan_, composée en 1807.

Op. 67. Cinquième symphonie en _ut mineur_, la plus belle des

compositions uniquement instrumentales.

Op. 68. Sixième symphonie en _fa_ (_Pastorale_), publiée en

1809.

Op. 72a. _Léonore_, opéra en deux actes, composé en 1803, joué

à Vienne en 1805, repris en trois actes sous le titre de:

Op. 72b. _Fidelio_, joué en 1814.

Op. 80. Fantaisie en _ut mineur_, avec orchestre et chœur,

composée en 1808, publiée en 1811.

Op. 84. Musique pour le drame de Goethe, _Egmont_ (ouverture

magistrale, composée en 1810).

Op. 85. _Christus am OElberge. Le Christ au mont des Oliviers_,

composé en 1800, exécuté en 1811.

Op. 92. Septième symphonie en _la_. (Cette symphonie est une

pastorale; mais, par un singulier ralentissement du mouvement,

l'allegretto, joué andante, est devenu la plus sublime marche

funèbre qui existe. On réagit, de nos jours, contre cette

transformation.)

Op. 93. Huitième symphonie en _fa_, avec son adorable

allegretto scherzando (1813).

Op. 96. Sonate pour piano et violon, dédiée à l'archiduc

Rodolphe, composée en 1812.

Op. 123. Messe en _ré_, commencée en 1818, finie en 1823.

Op. 125. Neuvième symphonie en _ré mineur_, avec chœurs,

commencée en 1817, terminée en 1824.

Op. 127.}

130.} Les derniers quatuors, écrits dans la période

131.} des dernières années de la

132.} vie de Beethoven, de 1824 à 1826[17].

135.}

[17] Il faut encore ajouter à cette liste les divers trios

pour piano, violon et violoncelle et ceux pour violon, alto et

violoncelle. Du reste, nous nous sommes contenté de nommer ici

les œuvres de Beethoven qui nous ont semblé les plus célèbres

et les plus importantes; mais cette liste est tout arbitraire et

rien n'empêche le lecteur d'ajouter telle ou telle autre belle

page à celles que nous mentionnons ici.

Aucune œuvre n'est mieux connue que celle de Beethoven; il a laissé

des lettres et un grand nombre de petits cahiers qu'il portait toujours

avec lui et sur lesquels il écrivait ses pensées musicales et autres,

ainsi que ses esquisses de compositions.

Il semble que toute sa musique n'ait tendu que vers un seul but: la

symphonie; souvent, ses sonates, ses trios, ses quatuors, ses concertos

de piano eux-mêmes sont de magnifiques esquisses pour des tableaux plus

magnifiques encore.

De tous ces chefs-d'œuvre, ce sont, en effet, les neuf symphonies

qui sont les compositions maîtresses. Avec Beethoven, la symphonie de

Mozart et d'Haydn arrive à la perfection de sa forme; comme les livres

d'Hérodote, chacune des neuf symphonies de Beethoven pourrait prendre

le nom d'une muse. Voyons-les toutes d'un rapide coup d'œil, et

nous comprendrons quelle est la puissance de la musique instrumentale,

puisque dans ces neuf livres sont exprimées, avec une prodigieuse

élévation, les plus poétiques sensations de l'âme humaine.

On a distingué chez Beethoven trois styles, ou trois _manières_: la

première commence avec sa première œuvre jusqu'à l'œuvre 26

(sonate en _la_ bémol); la seconde commence à cette sonate jusqu'à

l'œuvre 56, et la troisième débute à la 25e sonate. Ce n'est pas

ici le lieu d'examiner ni de discuter cette classification assez

arbitraire; mais si elle est applicable, à la rigueur, au style et à

la facture du maître, elle ne cadre pas avec le caractère poétique de

chacune des symphonies. La facture change graduellement pour former

ce que l'on appelle des _manières_, mais l'imagination, toujours

capricieuse, passe de la plus délicieuse peinture aux plus déchirants

cris de douleur. La première symphonie est un hommage rendu aux maîtres

du passé; mais, dès la symphonie en _ré_, nous entrons en plein

Beethoven: éclatante et fière, elle est comme le cri de victoire du

génie; en revanche, quelle majesté et quelle douleur dans l'_héroïque_!

Puis Beethoven abandonne ce ton épique pour reprendre un chant moins

élevé, et la symphonie en _si_ bémol semble presque appartenir au genre

de demi-caractère, si on la compare à l'_héroïque_, qui la précède,

et à celle en _ut_ mineur, qui la suit. Entre toutes, la symphonie en

_ut_ mineur est la plus belle, avec la neuvième. Est-elle, comme on l'a

dit, l'expression d'une douleur personnelle? Je ne sais, mais jamais

la pensée humaine n'a trouvé en musique un plus sublime langage pour

exprimer la lutte poignante de l'homme contre l'anéantissement et le

désespoir. Tout à coup, par un singulier retour du génie de Beethoven,

nous passons à des sentiments infiniment plus doux. C'est la nature

avec son charme, ce sont les sensations qu'elle nous fait éprouver qui

inspirent le maître. Les deux bucoliques de la _Symphonie pastorale_

et de la symphonie en _la_ rappellent à l'auditeur Virgile plutôt

qu'Homère; enfin, au moment même où le maître jetait les premières

esquisses de la formidable symphonie avec chœurs, il achevait de

broder, d'une main légère, cette merveille de grâce et d'élégance qui a

nom la symphonie en _fa_.

Avec ces huit symphonies, Beethoven comprit qu'il avait parcouru, dans

la musique purement instrumentale, le cercle des émotions qu'elle

pouvait exprimer; les instruments ne lui suffisant plus, il y joignit

les voix, et de cette alliance naquit la neuvième symphonie, monument

colossal autour duquel errent encore les musiciens inquiets. Ici,

l'intention de marier le drame à la symphonie est manifeste; avec la

neuvième, nous sommes en plein drame, non pas celui qui nous fait

assister aux aventures de personnages plus ou moins imaginaires, mais

celui qui consiste dans la peinture et l'expression de la passion

humaine.

Avec de pareilles tendances, il n'était pas étonnant que Beethoven

voulût aborder le théâtre. _Fidelio_ fut représenté, en 1803, sous le

titre de _Léonore_; remanié et réduit en deux actes, il fut repris sous

le titre qui lui est resté.

Jamais il n'eut grand succès. Dans cet opéra le sujet est sombre

et mélodramatique, les pensées musicales, sévères, passionnées,

puissantes, s'adressent non aux sens, mais à l'âme du spectateur.

Beethoven, qui avait une prodigieuse facilité, a écrit trois ouvertures

différentes pour _Fidelio_ et _Léonore_. La plus célèbre est celle

qui porte le nom de _Fidelio_; mais ce n'est qu'après avoir parlé de

Weber que nous jetterons un rapide coup d'œil d'ensemble sur les

ouvertures (fig. 96).

[Illustration: FIG. 96.—AUTOGRAPHE MUSICAL DE BEETHOVEN

(Bibliothèque nationale).]

Après Beethoven, Weber semble être le musicien qui a le plus influé sur

les tendances modernes de notre art; mais ces deux maîtres ne peuvent

être comparés l'un à l'autre; leurs génies sont divers, leurs procédés

absolument différents. L'un, plus élevé, plus puissant, se rattache

par mille liens à l'art, dit classique, à l'art d'Haydn, de Mozart;

l'autre, plus fougueux, plus emporté, paraît indépendant de toute école

et de toute tradition; il faut chercher longtemps pour trouver la

généalogie historique de son œuvre. En effet, le génie de Weber, si

humain, si poétique et si rêveur, a ses racines dans le chant populaire

d'Allemagne; sa musique est le _lied_ traditionnel allemand, élevé

jusqu'à la hauteur de l'opéra.

Weber (Carl Maria von) naquit à Eutin (Holstein) en 1786; il mourut

à Londres en 1826. Ses études musicales furent peu soignées à leur

début, et, vers l'âge de quinze ans, il abandonna quelque temps la

musique pour se livrer à la gravure. C'est ce qui explique pourquoi

Weber se rattache si peu aux classiques qui l'ont précédé: il dut à

cette indépendance la fougue, quelquefois incorrecte, mais puissante

et originale, de son génie. En 1814, lorsque l'Europe se rua sur la

France, Weber s'associa au poète Körner, et c'étaient ses chansons

patriotiques et militaires, comme la «chanson à boire du hussard»,

que l'ennemi chantait pendant l'invasion. Déjà il s'était fait

connaître comme musicien populaire, comme chef d'orchestre, comme

auteur de petits opéras-comiques, lorsqu'en 1819 il fit exécuter, à

Dresde, le _Freyschütz_; de ce jour, Weber fut célèbre en Allemagne.

En 1820, il faisait entendre _Preciosa_; en 1823, _Euryanthe_; puis,

allant à Londres, il donnait _Obéron_ en 1826. _Obéron_ fut accueilli

froidement, le grand musicien était déjà malade et bien affaibli; cet

insuccès ne fit qu'aggraver son mal; _Obéron_ avait été joué le 12

avril 1826, le maître mourait au mois de juin de la même année (fig.

97).

[Illustration: FIG. 97.

WEBER (CHARLES-MARIE-FRÉDÉRIC-AUGUSTE VON).

(Eutin, 1786 † Londres, 1826.)]

Chacun de ces quatre opéras est empreint d'une couleur particulière

que l'on peut définir facilement, sans entrer dans de grands détails.

Le _Freyschütz_, œuvre d'une inspiration essentiellement allemande,

où on retrouve à chaque page le souffle mélodique populaire de

cette nation, est le récit simple, touchant, coloré, d'une légende

nationale. _Preciosa_ appartient au genre pittoresque. _Euryanthe_ est

un chant chevaleresque à la tournure fière et martiale; enfin _Obéron_

est la traduction musicale de la poétique dramatique de Shakespeare

(fig. 98).

[Illustration: FIG. 98.—AUTOGRAPHE MUSICAL DE WEBER.]

Outre ses opéras, Weber a écrit un grand nombre de compositions pour

voix et instruments, chœurs, concertos, sonates, parmi lesquels il

faut compter au premier rang l'éclatant _Concertstück_ (1821); mais ce

sont ses ouvertures qui l'ont placé au premier rang des compositeurs de

musique instrumentale.

L'ouverture est une composition généralement instrumentale

(quelques-unes contiennent un ou deux chœurs) qui précède un opéra.

Il y a deux sortes d'ouvertures: celles qui n'ont d'autre but que

de fixer l'attention de l'auditeur, avant de commencer la pièce, et

celles qui représentent, comme dans un résumé rapide, les différentes

péripéties du drame. On peut distinguer, parmi ces dernières, les

ouvertures dramatiques, qui peignent les diverses phases de l'action,

et les ouvertures, pour ainsi dire passionnelles, qui expriment les

diverses passions des personnages et disposent l'auditeur à les

ressentir, à mesure que se déroule le drame. Il faut compter encore

les ouvertures pittoresques qui posent, si nous pouvons nous exprimer

ainsi, le décor de la pièce. Souvent la page initiale d'un opéra

procède des trois genres, subjectif, dramatique et pittoresque.

Weber créa, on peut le dire, les ouvertures en même temps pittoresques

et dramatiques; d'une allure emportée, comme le génie du maître,

d'une prodigieuse intensité de coloris, elles sont à la fois le décor

et la synthèse du drame. Weber prend les phrases maîtresses de son

opéra, les relie entre elles, les développe, les fait se mouvoir comme

des personnages, en ayant bien soin de les placer dans leur milieu

pittoresque, je dirais presque réaliste, si le mot pouvait facilement

s'appliquer à un musicien et surtout à Weber. Fougueuse et éclatante,

claire et limpide, l'ouverture du _Freyschütz_ est et restera la plus

populaire du maître. Les ouvertures d'_Obéron_ et d'_Euryanthe_,

composées aussi sur des thèmes de la partition, sont d'une couleur

plus rêveuse et plus poétique. Dans l'une, on entend sonner le cor

d'Obéron, on voit voltiger les joyeux essaims des fées; l'autre, d'une

poésie mâle, éveille les plus chevaleresques souvenirs; _Preciosa_ a

pour ouverture un délicieux tableau musical, plein d'une capricieuse et

exquise fantaisie. Weber, lui aussi, a écrit des ouvertures en dehors

de ses opéras; une des plus belles est le _Jübel ouverture_, composée à

l'occasion du trentième anniversaire du règne de Frédéric-Auguste Ier,

de Saxe.

Nous reprenons maintenant la suite de notre exposé.

«Mendelssohn a peu réussi dans la symphonie»; malgré cette assertion

assez risquée de l'historien Fétis, c'est immédiatement après

Beethoven et Weber qu'il faut placer Félix Mendelssohn-Bartholdy (1809

† 1847). Ce musicien voulut, en effet, continuer la symphonie de

Beethoven, et s'il n'égala pas le grand des grands, du moins sut-il se

mettre au premier rang. Par la forme de la composition, il procède des

classiques; par le coloris de l'orchestre, par la tournure rêveuse de

la pensée, il fait songer à Weber; de plus, son culte pour les vieux

maîtres scolastiques, culte inspiré par son premier professeur Zelter,

donne à certaines de ses œuvres une allure antique et sévère des

plus remarquables.

La caractéristique du talent de Mendelssohn est la fantaisie et la

poésie, une horreur instinctive de tout ce qui est commun et vulgaire;

son défaut, un certain manque de proportions dans la composition.

Sa phrase mélodique, rythmée d'une façon tout originale, est

reconnaissable entre toutes; il a trouvé, développé et inventé des

rythmes nouveaux, d'une adorable souplesse et d'une passion presque

maladive (fig. 99).

[Illustration: FIG. 99.—MENDELSSOHN-BARTHOLDY (FÉLIX).

(Hambourg, 1809 † Leipzig, 1847.)]

Mort à trente-neuf ans, jouissant d'une fortune considérable, distrait

par mille occupations mondaines, par de nombreux voyages et par ses

travaux de chef d'orchestre, Mendelssohn n'a pas laissé un bagage aussi

considérable que les maîtres allemands de la même époque. Cependant

son répertoire est encore suffisamment riche et varié. On y compte des

symphonies, comme les deux en _la mineur_ et _majeur_, la symphonie

_Écossaise_, la symphonie _Italienne_, la _Réformation, symphonie_; de

la musique de drame et de féerie, d'un caractère romantique, comme _le

Songe d'une nuit d'été_; des tableaux fantastiques comme _la Nuit de

Walpürgis_; de magnifiques ouvertures, comme celles de _la Grotte de

Fingal_, de _la Mer calme_, de _la Belle Mélusine_, de _Ruy Blas_; des

compositions, qui tiennent du drame sans en être, comme _Antigone_ et

_Athalie_; des concertos, parmi lesquels celui de violon, si original

et si coloré. Dans la musique religieuse, Mendelssohn a donné libre

cours à son culte pour Bach et Hændel; citons, dans le style ancien,

les _Psaumes_, l'oratorio de _Paulus_ (1835) et celui d'_Élie_ (1847);

sa musique de chambre se compose de quatuors et de quintettes; enfin,

dans le genre élégiaque et léger, il a laissé des mélodies, des

chœurs, des morceaux de toute espèce, et surtout ces petits poèmes

pour piano, intitulés _Lieder_ ou _Romances sans paroles_. Dans ce

genre dont il fut le créateur, Mendelssohn n'a trouvé qu'un rival:

Schumann; mais dans les mélodies, les _lieder_, pour piano et chant, il

avait déjà son maître; j'ai nommé Franz Schubert (1797 † 1828) (fig.

100).

[Illustration: FIG. 100.—SCHUBERT (FRANÇOIS-PIERRE).

(Vienne, 1797 † 1828.)]

A en juger par le bagage musical que Schubert a laissé à la postérité,

ce musicien serait peu digne de figurer au rang des grands maîtres que

nous venons de nommer. En effet, que sont en apparence des mélodies, à

côté des œuvres de Beethoven, des opéras de Weber, des symphonies

et du répertoire de Mendelssohn? Mais, outre que Schubert, mort à

trente et un ans, a été d'une incroyable fécondité, ayant écrit des

symphonies, des pièces de piano et des opéras, ses mélodies composent à

elles seules une œuvre de telle importance que le maître qui les a

écrites peut compter parmi ceux qui ont place prépondérante dans l'art

moderne. Qui les connaît bien les retrouve plus d'une fois dans la

poétique musicale de Weber et de Mendelssohn.

Le _Lied_, ce court poème, est tout particulier au génie allemand, dont

il traduit la poétique rêverie, sous une forme narrative, sentimentale

et quelquefois mystique. Franz Schubert en a été comme l'interprète

musical le plus complet et le plus idéal à la fois; musicien instruit,

d'une imagination féconde, il possède une richesse de mélodie, une

originalité et une variété de rythmes qui rendent son œuvre

encore inimitable et pour toujours inoubliable. Quelques mesures lui

suffisent pour fixer en musique une poétique figure de Goethe, comme

_Marguerite au rouet_ ou _Mignon_. Veut-il décrire? une légère formule

d'accompagnement nous peindra d'un trait les bonds capricieux de la

truite; suivez avec lui un récit dramatique, et voici la ballade du

_Roi des aulnes_ qui se déroule sombre et terrible devant nous, avec

ses mélodies variées, son accompagnement obstiné qui, à lui seul, est

un tableau. Plus loin, voilà le rêve mystique avec _la Jeune fille

et la Mort_, _la Jeune religieuse_, chef-d'œuvre d'une admirable

puissance romantique, avec le _Calme plat_, avec _la Plainte de la

jeune fille_, avec _l'Ave Maria_, hymne pieux, pur et enthousiaste;

plus loin, il exprime l'amour avec _Je pense à toi!_ d'une chaleur

puissante et communicative, avec _la Sérénade_, élégante et coquette.

Bien que les plus grands maîtres aient écrit de nombreux _lieder_,

depuis le commencement de ce siècle, Schubert n'a été surpassé par

aucun, ni par Mendelssohn, ni par Weber, ni même par Beethoven;

cependant nous devons nommer à côté de lui Robert Franz, que le poète

des _mélodies_ a fait oublier, mais qui, lui aussi, trouva des accents

d'un charme pénétrant et d'une poésie rêveuse.

Avant de parler des maîtres qui, précédant immédiatement l'école

contemporaine, ont eu sur elle une certaine influence, nommons quelques

musiciens de second ordre; ils ont tenu grande place dans leur temps

en Allemagne. Spohr (Ludwig) (1784 † 1859), dont les deux opéras de

_Faust_, et surtout _Jessonda_, contiennent des pages remarquables;

Marschner (Heinrich) (1795 † 1861), dont l'opéra romantique _le

Vampire_ est encore cité; l'abbé Vogel, organiste, qui fut le maître de

Meyerbeer et de Mendelssohn; dans le genre léger, nous trouvons Otto

Nicolaï (1809 † 1849), un Allemand très italianisé, qui est l'auteur

d'un joli opéra-comique, _les Joyeuses commères de Windsor_.

Avec Weber, Schubert, Mendelssohn, nous sommes entrés dans la série

des musiciens romantiques; mais en voici un autre, Frédéric Chopin,

sentimental jusqu'à la souffrance, qui réclame, pour la musique de

piano, une place dans l'art moderne.

Français par son père, Polonais par sa mère, Allemand par son éducation

musicale, et assez Italien par goût, Chopin (Zelazowa-Wola, 1809

† Paris, 1849), subit ces diverses influences. Il prit à l'un la

netteté et la justesse des proportions, à l'autre la sensibilité et

la rêverie poétique; à ses maîtres allemands il emprunta la richesse

et la plénitude de son style; enfin les Italiens lui donnèrent la

souplesse et l'élégance de la ligne mélodique. En lui-même il trouva

cette sensibilité maladive, caractère de son harmonie comme de son

chant, qu'il sut allier aux caprices rythmiques les plus originaux.

Si sa musique nous laisse une forte et profonde impression, quel

effet devait-elle produire, lorsque le maître exécutait lui-même ses

œuvres, en incomparable artiste, avec les mille nuances que l'on ne

peut décrire, les mille délicatesses que l'on ne peut deviner!

Empreintes d'une élégance un peu précieuse, mais charmante, d'un

sentiment délicat et tendre, les œuvres de Chopin sont variées de

style et d'inspiration. Ici ce sont les _Nocturnes_, rêveries douces

et tristes; là, les _Études_, _Préludes_, _Impromptus_, _Ballades_, où

le maître semble avoir groupé avec amour ses innovations de rythme et

d'harmonie; enfin, dans les _mazurkas_, _valses_ et _polonaises_, le

souvenir des rythmes slaves vient se mêler à la fantaisie capricieuse.

Avec la marche funèbre, qui fait partie de la magnifique sonate en

_si bémol mineur_, Chopin s'est élevé jusqu'à la plus haute poésie.

Généralement ses compositions sont désignées par des numéros, et non

par des titres; en effet, le maître n'a pas besoin d'instruire d'avance

l'auditeur: il sait bien le guider lui-même.

Venu après Schubert, Weber et Mendelssohn, Chopin est moins génial que

ces grands maîtres; mais il est de leur famille; il est avec eux, plus

qu'eux peut-être, le chantre délicat de la mélancolie et de la douleur.

Il annonce, en quelque sorte, un maître moderne par excellence, Robert

Schumann (1810 † 1856). Celui-ci, dont chaque accent mélodique est

une expression, chaque accord une pensée, est le traducteur musical de

Byron, de Goethe et du mystique Jean-Paul Richter. Son art a mille

délicatesses qui révèlent, à qui sait écouter, un artiste d'une nature

exquise; aussi bien a-t-il été en musique le chantre des enfants et

des jeunes filles. Schumann est mort de bonne heure, et cependant son

œuvre est considérable et varié.

Les compositions de Schumann sont des tableaux dans lesquels il

introduit les passions presque sous forme de personnages, se mettant

lui-même quelquefois en scène. Les _Feuilles d'album_, le _Carnaval_

(scènes mignonnes), les _Scènes d'enfants_, les _Scènes de bal_,

les _Études symphoniques_, sont tout à la fois profondes, neuves et

pittoresques.

La même puissance d'imagination se retrouve dans les œuvres

d'orchestre, comme le magnifique concerto en _la bémol_, les six

ouvertures de _Manfred_, de _Geneviève_, la _Fest Ouverture_,

_Julius Cæsar_, _Hermann et Dorothée_, et les quatre symphonies.

Malheureusement l'instrumentation de ces pages, un peu grise et terne,

n'est pas toujours à la hauteur de la pensée.

C'est dans ses grandes compositions, comme le _Paradis et la Péri_,

la _Vie d'une Rose_, _Manfred_, les _Scènes de Faust_, le _Requiem de

Mignon_, et dans ses _lieder_ et _mélodies_ que Schumann a donné libre

essor à la puissance de son génie; le mysticisme du second _Faust_

de Goethe ne l'a pas effrayé. Lorsque le temps aura jeté sur les

œuvres de Schumann ce voile qui adoucit les couleurs trop vives,

on verra de quelle valeur était ce musicien, que certains font gloire

de mépriser, et qui est un des maîtres de l'école moderne. Peut-être

notre éloge semble-t-il aujourd'hui exagéré; mais, si le plus doux de

nos rêves se réalise, si, dans quelques années, on lit encore ce livre,

puissions-nous paraître alors être resté au-dessous de la vérité[18]!

[18] Le lecteur est peut-être étonné de ne pas rencontrer

Meyerbeer avec l'école allemande de cette époque; nous avons

groupé dans un seul chapitre les maîtres qui semblent avoir écrit

dans le même esprit et sous la même inspiration; Meyerbeer,

par certains côtés, tient à l'école de Weber; mais, par son

éclectisme, il appartient aux écoles d'Italie et de France;

c'est en France qu'il a remporté ses plus grands succès; c'est là

que nous le retrouverons.

Histoire de la musique · 第 14 / 18 段