Sous l'influence de Rousseau, de Marmontel et surtout du tendre

Sedaine, l'opéra-comique, de bouffe qu'il était, devint touchant et

sentimental. Le musicien qui le premier amena cette révolution fut

Monsigny (1729 † 1817). Monsigny était un amateur; d'abord officier,

il aimait la musique; puis, sentant s'élever en lui l'inspiration,

il apprit à la hâte, en cinq mois, les principes élémentaires de la

composition. Son premier opéra date de 1759. Ne demandons à ce musicien

improvisé ni les ingéniosités de la science ni la pureté du style;

sa musique est toute d'instinct, mais merveilleuse de justesse et de

sentiment. C'est une âme qui chante. Le même écrivain qui avait donné

la note sentimentale au théâtre, avec _le Philosophe sans le savoir_,

Sedaine, fut le collaborateur de Monsigny. _Le Roi et le fermier_

(1762), _Rose et Colas_ (1764) suffiraient pour faire apprécier ce

musicien; mais _le Déserteur_ est resté son chef-d'œuvre et fait

encore bonne figure au milieu des partitions modernes. Dans le genre

ému, citons _la Belle Arsène_, puis le touchant trio et le quintette de

_Félix_ (1777).

Musicien plus instruit que Monsigny, Philidor (1727 † 1795) possédait

un sentiment moins tendre et moins profond que lui; mais sa langue

musicale était plus belle, son orchestre plus riche, son expression

plus noble et plus large; il se rapprochait du grand style lyrique.

Philidor écrivit plusieurs opéras-comiques, trop oubliés aujourd'hui;

malheureusement, sa passion pour le jeu des échecs l'empêcha de

produire autant qu'il aurait pu le faire. _Blaise le Savetier_, sa

première œuvre (1759), _le Maréchal ferrant_ (1761), _le Bûcheron_

(1763), _le Sorcier_ (1764), _Tom Jones_ (1765) renferment des pages de

maître.

Moins expressif et moins ému que Monsigny, moins habile dans son art

et moins dramatique que Philidor, Grétry les surpassa cependant tous

les deux. Il avait au plus haut degré cette qualité essentiellement

française, le tact et le sentiment juste des proportions. Un grand

musicien, Méhul, a dit de Grétry: «Plus d'esprit que de musique.» Le

mot était dur, mais assez juste; Grétry est souvent faible musicien,

mais il est toujours spirituel, avec une pointe de poésie fine et

aimable.

Grétry naquit à Liège le 11 février 1741; il mourut à Paris le 24

septembre 1813. Élevé durement à l'église collégiale de sa ville

natale, ayant une assez faible santé, il fit de médiocres études

musicales; puis il alla en Italie, où il fut émerveillé de la musique

qu'il entendit. Sans acquérir la liberté d'allure et la richesse

de style des opéras bouffes italiens, Grétry fut, à cette époque,

celui de nos auteurs d'opéras-comiques qui emprunta le plus aux

compositeurs d'outre-monts. Revenu à Paris en 1767, il était

spirituel, aimable et adroit; il se glissa dans la société la plus

influente et la plus brillante de cette époque, avec Voltaire, Suard,

Marmontel, etc. Bientôt Marmontel lui confiait deux poèmes, _le Huron_

et _Lucile_, joués tous deux à la Comédie-Italienne, l'un en 1768,

l'autre en 1769; ces œuvres eurent toutes deux très grand succès.

Grétry écrivit encore _le Tableau parlant_ (1769). Notre Liégeois

était lancé; si Monsigny était le musicien des âmes tendres et des

philosophes sensibles, Grétry était le préféré des beaux esprits et des

gens de salons. De 1769 à 1784, son succès alla toujours croissant.

Ses principaux opéras furent: _les Deux Avares_ (1770), _Zémire et

Azor_ (1771), _la Rosière de Salency_ (1774), _la Fausse magie_ (1775),

_l'Amant jaloux_ (1778), _l'Épreuve villageoise_ (1784), et enfin

_Richard Cœur de Lion_, son chef-d'œuvre (21 octobre 1784) (fig. 88).

[Illustration: FIG. 88.—ZÉMIRE ET AZOR.

(Opéra-ballet de Grétry, 1771.)]

A partir de ce moment, la vogue de Grétry diminua; une génération plus

forte de musiciens était née et Grétry voulut, mais en vain, égaler

ses jeunes rivaux. Nous l'avons entendu déjà, grossissant sa voix et

donnant _Andromaque_ à l'Opéra en 1780. Bien que cet essai lui eût peu

réussi, il entonna la trompette pour chanter la Révolution; mais sa

fanfare sonna faux et faiblement. Enfin, dans ses dernières œuvres,

_Pierre le Grand_, _Alexis_, _Guillaume Tell_, _Denys le Tyran_, c'est

à peine si nous reconnaissons l'auteur de _Richard Cœur de Lion_.

[Illustration: FIG. 89.

CHERUBINI (MARIE-LOUIS-CHARLES-ZÉNOBIE-SALVADOR).

(Florence, 1760 † Paris, 1842.)]

En homme d'esprit, Grétry voulut épargner à la postérité le soin de le

juger. Dans des mémoires, intitulés _Essais sur la musique_, qu'il

eût pu nommer «Essais sur _ma_ musique», il détailla par le menu

chacune de ses œuvres, expliquant ses intentions, mettant à nu les

petites ingéniosités de son esprit, dévoilant les petits secrets de sa

composition, élevant ainsi, de ses propres mains, un petit monument à

son génie. Le livre est fin, rempli d'aperçus justes et encore nouveaux

aujourd'hui, d'une lecture fort agréable; en somme, l'admiration

personnelle est naïve, mais sans impertinence, et l'éloge ne va pas

jusqu'à l'hyperbole.

Monsigny, Philidor et Grétry résument la première période de notre

opéra-comique, mais une nouvelle évolution est imminente. Avec Piccini,

Sacchini, Salieri, Cimarosa, l'opéra _seria_ italien s'est relevé de

son abaissement, et de belles œuvres de ce genre ont été entendues

en France; l'Allemagne nous est connue par Haydn et Mozart; enfin on a

médité les grandes pages de Glück; l'école française de l'opéra-comique

ne peut manquer de subir ces salutaires influences.

Cherubini (né à Florence le 8 septembre 1760, mort à Paris le 15

mars 1842) vint en France, lorsqu'il avait déjà fait jouer quelques

opéras en Italie; il écrivit _Démophon_. Mais le premier opéra dans

lequel il se fit vraiment connaître fut _Lodoïska_ (1791). Cette

partition était d'un style plus élevé et plus puissant que toutes

celles que l'on avait entendues à l'Opéra-Comique; les morceaux en

étaient plus développés, la langue plus sonore et plus riche. Après des

opéras-comiques charmants, mais de moindre valeur, comme _l'Hôtellerie

portugaise_, dont le trio est un chef-d'œuvre, Cherubini donna

_les Deux Journées_ (15 janvier 1800). Dans la musique des _Deux

Journées_, écrite sur un sujet touchant de Bouilly, on retrouve à la

fois l'esprit, la grâce, la grandeur, la haute et belle expression.

Avec Lesueur et Méhul, Cherubini a créé l'art de l'instrumentation dans

l'opéra-comique; les ouvertures de _Lodoïska_, des _Deux Journées_,

de _Médée_, de _l'Hôtellerie portugaise_, sont de maîtresses pages

d'orchestre (fig. 90).

[Illustration: FIG. 90.

AUTOGRAPHE MUSICAL ET SIGNATURE DE CHERUBINI.

(Bibliothèque nationale.)]

A l'église, plus encore qu'au théâtre, Cherubini tient une grande et

glorieuse place dans l'école française. Riche d'une science profonde,

doué d'une grande élévation de pensée, ce maître sut conserver à la

musique pieuse sa sévérité, tout en lui donnant en même temps la vie,

je dirais presque la passion.

Il est un autre compositeur de la même période, qui non seulement

a écrit, dans le style d'opéra-comique et d'opéra, de belles et

importantes partitions, mais qui a voulu aussi renouveler l'art

religieux en France.

Je veux parler de Lesueur (Jean-François, 1763 † 1837) que nous avons

déjà admiré à l'Opéra. Comme compositeur de demi-genre, ce maître a

montré une imagination puissante, un esprit curieux et chercheur, et il

a laissé à l'Opéra-Comique trois œuvres, dont l'une, _la Caverne_

(1793), fut son premier ouvrage dramatique. _Paul et Virginie_,

_Télémaque_ (1796) nous montrent Lesueur à la fois poétique et doué

d'un véritable sentiment scénique, avec une naïve recherche d'érudition

musicale (fig. 91).

[Illustration: FIG. 91.—LESUEUR (JEAN-FRANÇOIS).

(Drucat-Plesseil, 1760 † Paris, 1837.)

(Autographe musical, Bibliothèque nationale.)]

Lesueur, avec son imagination puissante, sa poésie élevée et idéale,

fut un de ceux qui eurent le plus d'influence sur l'école moderne. Pour

le prouver, il suffit de nommer ses élèves, Berlioz, Gounod, A. Thomas,

les maîtres illustres de l'art contemporain; mais j'ai hâte d'arriver

au plus grand musicien français de cette période, à l'un des plus

célèbres de notre école, à Méhul.

Méhul (Givet, 22 juin 1763 † Paris, 18 octobre 1817), après avoir

étudié fort jeune les premiers principes de la musique, vint à Paris,

où il prit quelques conseils de Glück; pour parler plus exactement,

il écouta en homme de génie les œuvres du maître. Ses débuts

furent difficiles, car son premier opéra-comique ne fut joué que le 4

septembre 1790; c'était un chef-d'œuvre, intitulé _Euphrosine et

Conradin_.

[Illustration: FIG. 92.—MÉHUL (ÉTIENNE-NICOLAS).

(Givet, 1763 † Paris, 1817.)]

Méhul fit jouer, en 1794, _Mélidor et Phrosine_, qui contient des

pages de maître, puis _Ariodant_, remarquable par sa brillante couleur

(1799). Il aborda le genre bouffe avec une _Folie_ et surtout _l'Irato_

(1802). Méhul, agacé d'entendre toujours vanter les Italiens, eut

l'idée de donner son _Irato_ sous le nom d'un maître d'outre-monts, et

ne se découvrit qu'après la représentation. Les amateurs, gens du monde

et gens d'esprit, s'étaient naturellement laissé prendre au piège;

mais, en somme, _l'Irato_, quoique un peu bariolé d'italianisme,

est une partition bien française, et par son esprit et par son tour

mélodique.

Ce fut le 17 février 1807 que l'on entendit pour la première fois

_Joseph_, le plus beau chef-d'œuvre d'opéra-comique de cette

période. Méhul avait parié qu'on pouvait faire un opéra sans qu'il y

fût question d'amour. Aidé par un collaborateur intelligent, Alexandre

Duval, il y parvint; il sut vaincre cette difficulté et trouver, à

force de grandeur et de noblesse, la variété dans un sujet monotone.

Chaque page de _Joseph_ est une œuvre achevée.

Cet opéra est plein de scènes touchantes et dramatiques; chaque

caractère est fermement tracé; voici Joseph, magnanime et tendre,

l'adorable et naïf Benjamin, le patriarche Jacob; comme contraste,

Siméon dévoré de remords. Ces personnages se meuvent dans des tableaux

d'une incroyable intensité de couleur, comme le chœur des Hébreux ou

celui des jeunes filles, qui rappelle la grâce sereine des chœurs

d'_Athalie_. Un mot définira cette noble partition de _Joseph_: c'est

un pur et splendide chef-d'œuvre.

Méhul a rarement exprimé dans sa musique les grands élans de l'amour,

mais il a rendu avec une incroyable force la jalousie et la piété

filiale. Historiquement, il procède surtout de Glück, car il était

entré dans la carrière avant que l'influence de Mozart se fît sentir;

lorsqu'il la subit, elle lui fut peu favorable. Il aimait à _peindre_

en musique. _Ariodant_, _Uthal_, la chasse du _Jeune Henri_ renferment

des pages qui sont de véritables tableaux; il n'ignorait pas l'esprit

et l'a prouvé; mais il le mettait, et avec raison, au-dessous des

poétiques et grandioses inspirations de l'art. Souvent gracieux et

charmant, il a laissé, dans le genre sentimental, quelques pages

célèbres, comme sa romance de «Femme sensible», dans _Ariodant_. On

a comparé Méhul, non sans justesse, au peintre David; mais, sans

chercher des parallèles plus ingénieux que concluants, résumons-nous

sur l'auteur de _Joseph_ et du _Chant du départ_, en disant qu'il

représente au théâtre les plus belles qualités du génie français: la

noblesse, la justesse dans l'expression, la puissance et la profondeur

dans le sentiment dramatique (fig. 93).

[Illustration: FIG. 93.—AUTOGRAPHE MUSICAL DE MÉHUL.

(Réd. 1/3.—Bibliothèque nationale.)]

Cherubini, le maître au dessin si pur; Lesueur, à l'imagination vive,

aux lignes, je dirais presque sculpturales; Méhul, si sincère et si

dramatique, tels sont les trois plus grands musiciens de la période

d'opéra-comique qui s'étend de 1750 à 1825, et cependant ils ne sont

pas les plus populaires. La raison de cette injustice du public

d'alors et de la postérité peut s'expliquer assez facilement: les

élans guerriers, la jalousie, la tendresse d'un fils ou d'un père,

tels furent les sentiments que ces grands artistes aimaient à peindre,

et il faut bien le dire, le public, le public français surtout, est

plus prompt à subir la fascination des mille souplesses de l'esprit,

à se laisser entraîner par la peinture de la passion amoureuse, même

lorsqu'elle n'est qu'apparente, qu'à ressentir les émotions profondes

et intimes de l'amour paternel ou filial.

A côté de ces trois grands maîtres, les galants soupireurs de romances,

les gentils diseurs de couplets ne manquaient pas. Toute une aimable

pléiade de musiciens continuait les traditions de Monsigny et de

Grétry; c'était le temps de la romance sentimentale et tendre. Le nom

de chacun de ces petits maîtres rappelle, pour ainsi dire, quelque

touchante mélodie, restée longtemps populaire, et non encore oubliée.

Voici Martini (J.-Paul Schwartzendorf, 1741 † 1816) qui, dans une

heure d'inspiration, trouva la plus charmante romance qui ait jamais

été écrite:

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment...

Citons encore Mengozzi (1758 † 1800), Bruni (1759 † 1823). Dans

_Blaise et Babet_ (1783), Dezedes, ou Dezaides (1740 † 1792),

donne une note d'une aimable et douce sentimentalité. Puis, ce sont

Champein et Rigel; ces petits vaudevillistes à couplets reviennent à la

comédie à ariettes de Duni et de Dauvergne. Jadin (1768 † 1853) fait

applaudir plus d'un coquet vaudeville musical; Solié (1755 † 1812)

donne _le Diable à quatre_ (1809). Gaveaux est le plus fécond de ces

petits chanteurs; on pourrait l'appeler le Mozart du couplet.

Le chef-d'œuvre de ce gentil musicien (car il est des

chefs-d'œuvre à tous les degrés) est l'amusante bouffonnerie de

_Monsieur Deschalumeaux_; l'émule de Gaveaux est Devienne (1759 †

1803), avec _les Visitandines_ (1792).

Terminons cette liste rapide par Della Maria (1764 † 1800),

compositeur médiocre, qui eut un succès immense avec _le Prisonnier_

ou _la Ressemblance_, dont la romance «Il faut des époux assortis» est

encore populaire, et finissons par Dalayrac (1753 † 1809)[16].

[16] Ce fut à un opéra de Dalayrac, _Renaud d'Ast_ (1787),

que l'on emprunta le chant républicain: «Veillons au salut de

l'empire», sur l'air: «Vous qui, d'amoureuse aventure...»

Il s'en fallut de peu que Dalayrac ne comptât parmi les véritables

maîtres de notre école. Sa musique était sensible et délicate; on peut

en juger par _Nina_ ou _la Folle par amour_ (1786) et par _Gulistan_

(1805), qui contient la jolie et poétique romance du «Point du jour».

Il possédait le sentiment dramatique, comme dans _Sargines_ (1788),

_Raoul de Créquy_ et surtout _Camille_ ou _le Souterrain_ (1791); de

plus, il avait de l'esprit, comme on peut le voir dans _Adolphe et

Clara_ (1799), _Maison à vendre_ (1800), _Picaros et Diego_ (1803),

_Une heure de mariage_ (1804), petits actes de musique charmante,

écrite sur d'amusants vaudevilles. Un peu moins de négligence dans

la forme, de laisser-aller et de mollesse dans l'idée, et Dalayrac

méritait d'être placé à côté de nos maîtres les plus respectés;

mais voici trois musiciens qui terminent cette première période de

l'opéra-comique, et qui, dans le genre tempéré, spirituel et tendre

tout à la fois, ont aussi contribué à la gloire de notre belle école.

L'un a nom Henri Montan-Berton, l'autre Nicolo Isouard, le dernier

enfin, célèbre à côté des plus grands, parce qu'il eut le génie

enchanteur de la grâce et du charme aimable, Adrien Boïeldieu.

Henri Montan-Berton (1767 † 1844) était fils d'un des directeurs

de l'Opéra. Sa première œuvre, _les Rigueurs du cloître_ (1790),

laissa deviner que les qualités du jeune musicien seraient le sentiment

dramatique, la simplicité et la franchise des idées. Trois opéras

de ce maître, différents de sujets et de caractères, sont restés

longtemps au répertoire de l'Opéra-Comique: _Montano et Stéphanie_

(1799), _le Délire_ (1799), _Aline, reine de Golconde_ (1803). Il

serait bien difficile de donner la préférence à l'une de ces trois

œuvres, car la variété est, en effet, un des côtés du talent de

Berton. Dans _Montano_, la grâce, le sentiment mélodique, la tendresse

et la simplicité dominent. _Le Délire_ appartient tout entier au genre

que nous pourrions appeler mélodramatique; mais, en revanche, _Aline,

reine de Golconde_, se distingue par la couleur, l'éclat, l'art des

oppositions d'effets. Berton a écrit d'autres partitions comme _Ponce

de Léon_ (1794), _les Maris garçons_ (1806) dans le genre bouffe, et

_Françoise de Foix_ (1809) dans le style héroïque; mais _Montano et

Stéphanie_, le _Délire_ et _Aline_ resteront les titres de gloire de ce

musicien plus vigoureux que grand, mais dramatique, et qui fut, de tous

les compositeurs de cette période, celui qui s'inspira avec le plus de

bonheur de Mozart et de l'ancienne manière italienne; aussi devint-il,

chose singulière, l'adversaire le plus acharné de Rossini.

Ce n'est pas par la science, ce n'est pas non plus par la profondeur

du sentiment dramatique que Nicolo mérite notre attention, mais

bien par l'expression touchante, la vérité et l'émotion. Malgré une

certaine adresse dans le maniement des voix, une habile entente de la

scène, Nicolo Isouard (1777 † 1818) est, en somme, un musicien de

second ordre. Sa fécondité sent la négligence, son inspiration est

souvent banale; mais, si petit que soit ce musicien, à côté des grands

maîtres de l'école française, à côté de Méhul et de Cherubini, à côté

de Boïeldieu, dont il balança la fortune, quelques-uns de ses opéras

ne doivent pas être oubliés. Il a trouvé trois mélodies qui peuvent

prendre place à côté des plus belles de notre art; l'une, de _Joconde_

(1814): «Dans un délire extrême», dont le refrain

Mais on revient toujours

A ses premiers amours,

est resté proverbe, a une grandeur d'allure et une puissance

d'expression remarquable; l'autre, de _Jeannot et Colin_ (1814): «Oh!

pour moi quelle peine extrême», est pleine de chaleur, de vie et de

tendresse. Non loin de ces deux petits chefs-d'œuvre, il faut placer

la romance de _Cendrillon_ (1810) pour sa simplicité touchante. Un

maître illustre, Rossini, a refait le sujet de Cendrillon; il n'a pas

retrouvé la ligne pure et délicate de ce Greuze musical.

Le grand Weber a placé Nicolo à côté de Boïeldieu, mais la postérité

sera plus équitable, et il faudra que la musique française soit perdue

à tout jamais, pour que l'on oublie un jour le nom et l'œuvre de

Fr.-Adrien Boïeldieu (16 décembre 1775 † 8 octobre 1834). Citons tout

de suite les œuvres de ce musicien, dont le titre et le souvenir

doivent rester dans la mémoire de chacun. L'histoire artistique de

Boïeldieu présente cet exemple rare d'un progrès continu et constant

dans le talent d'un maître. Boïeldieu écrit d'abord de douces et

aimables romances; puis, abordant le théâtre, en 1798, avec _Zoraïme

et Zulnare_, il écrit les petites partitions tout aimables du _Calife

de Bagdad_ et de _Ma tante Aurore_ (1800); de retour à Paris, après

un long voyage en Russie, Boïeldieu fait exécuter des œuvres plus

fortes: _Jean de Paris_ (1812), _le Petit Chaperon rouge_ (1818), _les

Voitures versées_ (1820), la célèbre _Dame blanche_ (1825), et _les

Deux nuits_ (1829). Entre temps cependant, il revient à sa première

manière avec _le Nouveau seigneur du village_ (1813), _la Fête du

village voisin_ (1816); mais son style est devenu plus serré, plus

viril et plus original; sa mélodie, plus large et plus élégante à la

fois.

[Illustration: FIG. 94.—BOIELDIEU (FRANÇOIS-ADRIEN).

(Rouen, 1775 † Paris, 1834.)]

Sans atteindre à la grandeur puissante de Méhul, à la pureté de

Cherubini, à la majesté de Lesueur, Boïeldieu a sa manière à lui bien

reconnaissable entre toutes et qui le place à côté des maîtres. La

musique de scène ne va pas chez lui jusqu'au grand effet dramatique;

mais elle est d'une justesse merveilleuse dans ses modestes

proportions, pleine de tact, de goût et de finesse, avec une émotion

discrète et contenue, qui n'émeut pas profondément, mais qui trouve

doucement le chemin du cœur; plus que tous ses contemporains,

Boïeldieu mérite l'épithète de _charmant_.

C'est par _la Dame blanche_ (1825) que nous finissons ce chapitre; ce

chef-d'œuvre populaire du génie musical français n'a pas besoin

d'être détaillé; chacun peut l'entendre encore aujourd'hui; mais cette

partition fut la dernière œuvre de notre ancienne école, avant

l'invasion des Italiens et de Rossini, invasion qui nous fit contracter

bien des défauts, sans gagner de grandes qualités. Boïeldieu, tout en

admirant le maître italien, ne se laissa pas entraîner trop loin par

lui; il resta Français, dans toute la force du terme. Voilà pourquoi

_la Dame blanche_ est non seulement un excellent opéra-comique, mais

une partition qui marque une date dans l'histoire de la musique

française.

Brenet (Michel), _Grétry, sa vie et ses œuvres_, in-8º, 1884.

Chouquet. _Histoire de la musique dramatique en France_, in-8º,

1873.

Desnoiresterres. _La musique française au_ XVIIIe _siècle,

Glück et Piccini_ (1774-1800), in-8º, 1872.

Grétry. _Mémoires ou essais sur la musique_, 3 vol. in-8º, 1796.

Pougin (Arthur). _Les vrais créateurs de l'opéra français_,

in-18, 1881.—_Figures d'opéra-comique_, in-18, 1875.—_Rameau,

essai sur sa vie et ses œuvres_, in-16, 1876.—_Boïeldieu,

sa vie, ses œuvres_, in-12, 1875.

Lavoix. _Histoire de l'instrumentation._

Villars (F. de). _La Serva padrona, son apparition en 1752, son

influence, son analyse, querelle des bouffons_, in-8º, 1863.

Pour le répertoire de l'Opéra, citons la belle collection des

_Chefs-d'œuvre classiques de l'Opéra_, publiée par l'éditeur

de musique Michaelis. Cette collection contient les œuvres

réduites, pour piano et chant, des maîtres les plus célèbres

de l'Opéra aux XVIIe et XVIIIe siècles, depuis Cambert jusqu'à

Lesueur.

Coquard (Arth.). _La musique en France depuis Rameau_, in-12,

1891.

LIVRE IV

LES MODERNES

CHAPITRE PREMIER

LE SIÈCLE DE BEETHOVEN

_Beethoven_: son génie, ses œuvres, ses symphonies. La

symphonie avec chœurs et _Fidelio_.—_Weber_: Freyschütz,

Obéron, Euryanthe, les ouvertures.—_Mendelssohn._—_Schubert_:

le Lied et les mélodies populaires.—Musiciens de second ordre:

_Spohr_, _Wogel_, _Marschner_, _Nicolaï_.—_Chopin._—_Robert

Schumann._

Au moment de parler des grands maîtres allemands qui ont noms

Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schubert, Schumann, nous avons à

regarder non plus en arrière, mais, au contraire, bien loin dans

l'avenir. Des hommes tels que Hændel, Bach, Rameau, Haydn, Glück,

Mozart, Grétry, Méhul, Cimarosa, ont fait faire à la musique des pas

de géant; la langue musicale est formée; elle a la pureté, le nombre,

la richesse, la souplesse et la légèreté; elle est arrivée à toute la

perfection qu'elle peut atteindre, à cette perfection qui annonce déjà

une transformation; elle entre dans un monde nouveau:

_Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo._

Il semble que l'on pourrait mettre notre siècle musical sous

l'invocation du nom de Beethoven; à lui nous pouvons faire remonter

toutes les hardiesses et toutes les audaces, mais non sans avoir

rapidement indiqué les origines musicales de son génie.

Beethoven procède plutôt d'Haydn et de Mozart que de Bach, de Hændel

et de Glück. Beethoven n'a pas abusé des formes scolastiques de l'art;

mais, si dans l'œuvre du maître on reconnaît au passage le génie de

Mozart, on sent que c'est l'influence d'Haydn qui est la plus forte, du

moins dans les premières compositions, jusqu'au moment où Beethoven n'a

plus pour modèle que Beethoven.

On a épuisé pour ce grand maître toutes les formules de la critique,

de l'hyperbole, de l'esthétique transcendante; nous ne répéterons pas

ici ces dissertations, mais elles peuvent se résumer en ce peu de mots:

_Beethoven a été le plus grand des musiciens_.

Il naquit en 1770 à Bonn; il mourut à Vienne, le 26 mars 1827. Toute

sa vie, toute son âme, toute sa haute et puissante intelligence furent

consacrées à la musique; Beethoven vécut seul et malheureux; il

traduisit, dans la langue des sons, ses solitudes et ses douleurs; son

caractère était ombrageux et difficile, puis une effroyable infirmité

vint le frapper, dans la force même de son talent. Un jour, il

conduisait une œuvre, il s'aperçut qu'il n'entendait pas; il tomba

inanimé sur son siège: Beethoven était sourd! (fig. 95).

Histoire de la musique · 第 13 / 18 段