discuter, le choix sera facile entre Hændel et Bach; il choisira le
premier; mais il n'en est pas de même de l'historien. Si la prodigieuse
richesse de Hændel, sa chaleur dramatique, la majesté de son style,
majesté sans froideur, poussée jusqu'au lyrisme le plus sublime,
nous entraînent vers lui, la sévérité, la perfection de la forme de
Bach, la hardiesse de son harmonie, l'originalité de son orchestre
et de ses idées mélodiques, l'indicible grandeur qui caractérise
toutes ses œuvres, nous obligent à nous arrêter devant lui, à le
contempler avec admiration. L'un et l'autre ont recueilli l'héritage
des Schütz et des Keyser; ils l'ont enrichi au point de le rendre
méconnaissable; mais Bach est resté purement Allemand; Hændel, au
contraire, en étudiant de près les Italiens, a rendu son style plus
brillant et plus facile. Lisez la vie de ces deux artistes. Bach,
continuant les traditions d'une vieille famille de musiciens, coule
dans le calme et le travail une existence dont aucune secousse ne vient
troubler le cours. Hændel, passionné, violent, jeté dans les grandes et
dangereuses entreprises, connaît tous les déboires de la lutte, tous
les découragements de la défaite, comme aussi tous les enivrements des
victoires éclatantes. Il semble que ces différences dans leurs vies se
retrouvent encore dans leurs œuvres.
[Illustration: FIG. 69.—HÆNDEL (GEORGES-FRÉDÉRIC).
(Halle, 1685 † Londres, 1759.)]
Georges-Frédéric Hændel naquit à Halle en février 1685. En vain son
père, qui était médecin, voulut faire de lui un juriste; la vocation
artistique fut plus forte que la volonté paternelle; et bientôt
l'enfant avait appris le clavecin tout seul et faisait ses études
sous la direction de Zachau, organiste de la cathédrale de Halle. Il
fit jouer avec succès, en 1705, son premier opéra, _Almire_. Mais il
alla bientôt en Italie (1707 et 1709). Là, non seulement il écrivit
des opéras, mais encore il assouplit, au contact de la mélodie et
de l'école italiennes, la rudesse de son style, encore un peu trop
allemand. En 1710, il revenait à Hanovre, comme maître de chapelle de
l'électeur; vers la même époque, il entreprenait son premier voyage en
Angleterre, donnait à Londres son opéra de _Rinaldo_, avec un immense
succès, et, en 1712, il revenait définitivement à Londres; de ce jour,
il était devenu Anglais.
Jusqu'en 1720, il se contenta d'être compositeur, écrivant de la
musique dramatique et religieuse. Mais, à partir de cette année,
il entra dans la phase tumultueuse et troublée de sa vie; il se
fit directeur de théâtre; on lui opposa des concurrents, tels que
Bononcini, Hasse, Porpora; il dut lutter contre le public, contre
ses rivaux, contre ses interprètes. Ceux-ci, habitués à régner sans
conteste, supportaient difficilement le joug de l'homme de génie
qui voulait leur imposer en même temps et sa volonté et sa musique.
Violent, impérieux, autoritaire, il n'admettait pas qu'un chanteur se
permît de le discuter, et il avait raison; un jour, il menaça tout
simplement la Cuzzoni de la jeter par la fenêtre, si elle continuait à
se refuser de chanter un air de sa composition; fatigué de ces luttes,
il ouvrit un théâtre à Hay-Market. Ici, nouveaux combats; il fallait
lutter contre les théâtres concurrents, contre l'aristocratie anglaise,
contre les dilettantes, toujours prêts à méconnaître le génie. Après
avoir perdu sa fortune et risqué sa santé dans ce métier indigne de
lui, Hændel abandonnait le théâtre et la composition dramatique, pour
se consacrer complètement à ses oratorios, qui ont fait sa gloire
immortelle. Déjà il s'était plusieurs fois essayé dans la musique
religieuse: il avait écrit son _Te Deum pour la bataille de Dettingen_
en 1706, puis un _Jubilate_ en 1707, un _oratorio_ à l'italienne en
1720; _Esther_, pour le duc de Chandos, en 1732; _Deborah_ en 1733;
_Saül_ en 1738. A partir de 1739, date d'_Israël en Égypte_, son génie
semble s'élever encore. Il fit entendre successivement le _Messie_
(12 avril 1742), _Samson_ (1743), _Judas Macchabée_ (1747), _Josuah_
(1747), _Jephta_ (1751), qu'il écrivit étant aveugle. Hændel mourut,
en 1759, d'une attaque d'apoplexie; les Anglais lui rendirent les plus
grands honneurs, le firent inhumer à Westminster, à côté des plus
illustres de l'Angleterre; depuis plus d'un siècle, ils vénèrent sa
mémoire et font entendre ses oratorios en grande pompe.
L'œuvre de Hændel se compose d'opéras, parmi lesquels il faut citer
surtout _Radamista_ et _Rinaldo_; de pièces instrumentales, d'adorables
trios de flûtes et clavecins, de concerti d'orgue ou de hautbois. Il
écrivit aussi de la musique de chambre de toute espèce, enfin ses
oratorios.
Ici ce maître est sans égal: apportant dans ces immenses compositions
vocales et instrumentales, non le style, mais le sentiment dramatique,
il atteint à une indescriptible puissance d'effets. Hændel a égalé
dans sa musique les plus grandes pages de l'Écriture. Écoutons le
chœur de _Judas Macchabée_: «Chantons victoire»; il débute fièrement
par les sons éclatants de deux trompettes, se déroulant jusqu'à la
fugue finale dans une prodigieuse progression. Plus loin, c'est la
pastorale du _Messie_, page d'une exquise pureté; enfin, dans le même
oratorio, écoutez cette colossale composition de l'_Alleluia_, où les
voix, disposées avec une extraordinaire puissance, se répondent comme
un éternel hosanna. Les Anglais entendent debout et tête découverte cet
incomparable morceau; ils rendent hommage ainsi, non seulement à Dieu,
mais à la musique et au musicien.
En même temps que Hændel, en 1685, Jean-Sébastien Bach naissait dans la
ville d'Eisenach, je ne dirais pas d'une famille, mais d'une race de
musiciens. Dès le XVIe siècle, on trouve les Bach en Thuringe, comme
organistes, cantors, musiciens de ville, etc. Tous les ans, les Bach,
en quelque lieu qu'ils fussent, se réunissaient à jour fixe dans une
des villes de la Thuringe. Ces touchantes agapes patriarcales avaient
nom _familientage_ (jours de famille). Ces jours-là, on pouvait compter
autour de la même table plus de cent musiciens du nom de Bach. La
fête commençait par un choral ou un hymne religieux, puis on passait
à des improvisations sur des chansons populaires, que l'on variait à
quatre, cinq, six parties et que l'on nommait _quodlibeta_. L'esprit du
_quolibet_ consistait à faire entendre ensemble les chansons les plus
disparates, écho affaibli des motets du moyen âge. Les _familientage_
durèrent jusqu'au XVIIIe siècle.
Un des plus célèbres Bach, avant Jean-Sébastien, fut Jean-Christophe,
son oncle, né à Arnstadt en 1643, qui écrivit un grand nombre de
compositions religieuses. Le père de Jean-Sébastien, Jean-Ambroise,
était organiste à Erfurt, lorsqu'il vint s'établir à Eisenach, où il
mourut en 1695, dix ans après la naissance de son fils.
La vie de Jean-Sébastien, ce musicien qui est resté un des plus grands
de notre art, n'est pas semée d'aventures romanesques et d'histoires
palpitantes. Elle se passe entre son cabinet d'études et son église,
à composer, à jouer de l'orgue et du clavecin, à former des élèves, à
élever une nombreuse famille. Parmi ses enfants, deux furent célèbres,
Charles-Philippe-Emmanuel et Jean-Chrétien.
A la mort de son père, Jean-Sébastien avait été confié à son oncle
Jean-Christophe, qui commença son éducation; mais il faut bien dire
que Bach a été surtout un autodidacte; l'indépendance, la hardiesse de
sa musique le prouvent. Il entendait parler d'un organiste célèbre,
il allait l'entendre, l'écoutait, réfléchissait longtemps et cette
audition avait d'incalculables résultats. Le 14 août 1703, Bach, âgé de
dix-huit ans, entra dans la vie musicale active, en prenant possession
de l'orgue d'Arnstadt; la même année, il écrivait sa première
composition; c'était une cantate dans laquelle il faisait ses adieux à
son frère, partant en voyage.
Après avoir été successivement organiste à Mülhausen, à Weimar, à
Coethen, il s'établit enfin à Leipzig, où il fut à la fois chef
du chœur ou _Cantor_ et organiste de l'église et de l'école de
Saint-Thomas; il y composa ses plus grands chefs-d'œuvre et il y
mourut le 28 juillet 1750, à soixante-cinq ans. Dans les dernières
années de sa vie, J.-S. Bach, comme Hændel, devint aveugle; il recouvra
la vue quelques heures avant sa mort (fig. 70).
[Illustration: FIG. 70.—BACH (JEAN-SÉBASTIEN).
(Eisenach, 1685 † Leipzig, 1750.)]
Ses enfants perpétuèrent les traditions musicales de la famille,
et, en 1843, un Bach musicien, Wilhelm-Frédéric-Ernest, petit-fils
de Jean-Sébastien, assistait avec sa femme et ses deux filles à
l'inauguration du monument qui fut élevé au grand Bach, sous les
auspices de Mendelssohn, en face de la Thomasschule, à Leipzig.
[Illustration: FIG. 71.—AUTOGRAPHE MUSICAL DE J.-S. BACH.
(Collection de Mme Viardot.)]
L'œuvre de Bach est immense; en comptant le théâtre pour lequel il a
écrit _Ariana o Diana vindicata_ et quelques cantates dramatiques comme
le _Combat de Pan et d'Apollon_, Bach a touché à tous les genres. Une
société s'est formée en Allemagne sous le nom de _Bachgesellschaft_
qui, depuis 1851, a entrepris de publier toutes les œuvres du
maître; elle est arrivée aujourd'hui au trente-troisième volume et
sa tâche n'est point terminée. On y compte plus de cent cinquante
cantates d'église, avec orchestres, chœurs et soli, onze profanes,
cinq messes, dont celle en _si mineur_ (un chef-d'œuvre), deux
Passions, des oratorios, une quantité énorme de concerti pour clavecin,
violon, etc. Son œuvre de clavecin, fugues, toccatas, fantaisies,
est couronnée par le _Clavecin bien tempéré_, qui est resté l'évangile
de tout pianiste; vient ensuite l'orgue, dont il a fait un art tout
spécial et sur lequel il était le plus grand virtuose de son temps.
Je ne compte pas une quantité prodigieuse de chorals, de canons, de
plaisanteries musicales de toutes sortes, qui prouvent que, chez
Jean-Sébastien, la richesse de l'imagination s'alliait à une science
impeccable. La fécondité est, en musique, un mérite bien secondaire;
cependant il faut en tenir compte, puisque de nombreux compositeurs
ont passé pour grands, qui n'étaient que féconds; mais la facilité
de Bach est d'autant plus étonnante que chacune de ces pièces est un
modèle. Si célèbre qu'il soit, ce grand maître est médiocrement connu.
Sa musique est difficile à exécuter; puis les amateurs le craignent
un peu; n'est-il pas le sévère Bach, l'homme des fugues? Oui, certes,
l'homme de la fugue; c'était sous cette forme, en apparence froide et
scolastique, qu'il _pensait_ la musique; sous cette forme, la mélodie
naissait dans son cerveau, toujours entourée des éléments qui peuvent
l'enrichir et la varier. Mais quelle fantaisie, quelle imagination
féconde et originale! Ici, le chant a la sévérité d'un psaume de David;
là, le maître raconte en chrétien, et non en dramaturge, la grande
mort du Golgotha; plus loin, le voilà gai, souriant, spirituel, je
dirais presque bonhomme; il joue avec les notes; elles se montrent,
elles disparaissent, fuient pour reparaître encore, et c'est la fugue,
la terrible fugue qui sert de fil d'Ariane, au milieu de ce délicieux
labyrinthe. Bach, négligé d'abord, puisqu'il ne fut vraiment mis en
lumière que par Mozart, fut de tous les maîtres anciens celui qui eut
le plus d'influence sur la musique moderne. Aujourd'hui même, il sert
encore de modèle à plus d'un de nos musiciens contemporains. C'est
ainsi que, dès les premières années du XVIIIe siècle, nous rencontrons
les trois génies qui ont pour ainsi dire fondé notre art moderne,
Hændel, Bach et le Français Rameau, dont nous parlerons plus loin. A
partir de cette glorieuse trinité, la musique est formée; sa langue est
fixée; elle va marcher à pas de géant. La période de développement, je
dirais presque d'incubation, est terminée; l'ère des grands maîtres
commence; nous avons attendu longtemps, mais la moisson est belle.
Le nom que nous rencontrons d'abord est celui de Joseph Haydn, le
père de la _symphonie_. C'est la première fois que nous employons
ce mot _symphonie_ et à dessein, cependant quelques maîtres comme
Hændel, Bach, Philippe-Emmanuel Bach, Graun en Allemagne, Gasparini,
Sammartini, Jomelli, en Italie, s'y étaient essayés. Haydn, qui se
forma seul, comme Bach, n'apprit à jurer sur la parole d'aucun maître;
mais il ne fut pas sans écouter, dès sa jeunesse, les œuvres de ses
contemporains et sans en tirer profit, non pas en timide imitateur,
trop heureux de suivre de près ses modèles, mais en maître, dont le
génie savait agrandir tout ce qu'il daignait toucher.
Il est peu d'artistes célèbres sur lesquels on ait inventé plus
d'anecdotes ou de romans que sur François-Joseph Haydn, et cependant,
sans se mettre tant en frais d'imagination, est-il un roman plus humain
et plus touchant, d'un enseignement plus haut, que la vie simple et
pure de cet homme de génie, bon, honnête, modeste, laborieux?
Fils d'un pauvre charron qui, à ses moments perdus, jouait de la harpe
et de l'orgue, François-Joseph Haydn naquit à Rohrau, près de Vienne,
le 31 mars 1732. Dès l'âge de cinq ans, il manifesta d'étonnantes
dispositions pour la musique; Franck, un de ses parents, humble maître
d'école et organiste à Haimbourg, se chargea de lui. Trois ans après,
Reuter, maître de chapelle de l'église cathédrale de Vienne, passe par
hasard dans le village; ce musicien de huit ans l'étonne; il l'emmène
avec lui. Sous sa direction, l'enfant travaille assidûment; sa voix est
jolie; il est l'honneur de la chapelle; mais viennent les années; la
voix mue; Reuter profite d'une étourderie d'enfant (Haydn avait coupé
la queue de perruque de l'un de ses camarades) et le jette à la porte
à sept heures du soir, sans pain et presque sans vêtements; un pauvre
perruquier, Keller, le recueille dans son galetas; Haydn n'oubliera pas
ce bienfait.
Alors commence le roman de la misère; mais le jeune homme est
laborieux; il donne des leçons; il passe ses nuits dans les bals à
râcler des contredanses; il compose; à son insu, ses compositions ont
du succès; les éditeurs s'enrichissent de sa misère. Il aurait ignoré
sa propre réputation naissante, si le hasard ne l'avait mené chez la
comtesse de Thün; là, il trouve, sur un clavecin, une sonate de lui, et
se fait connaître. La comtesse le protège; ses rudes jours d'épreuves
sont passés.
Le 19 mars 1760, Haydn entra chez le prince Antoine Esterhazy. A partir
de ce moment, son avenir était fixé; il resta vingt-cinq ans maître de
chapelle du prince Antoine, puis de son fils Nicolas, à Eisenstadt. Il
avait le nécessaire pour vivre, un refuge assuré pour composer, un bon
orchestre pour exécuter sa musique, un public artiste pour l'écouter;
que lui fallait-il de plus? Payer à Keller sa dette de reconnaissance;
il épousa la fille du perruquier, qu'il n'aimait pas et qui le rendit
malheureux.
Sa gloire s'était répandue dans toute l'Europe; il était partout le
maître incontesté; la France lui demandait des œuvres et l'appelait
en 1770; on le nommait plus tard de l'Institut; en Angleterre, on
le faisait venir deux fois et on lui faisait les offres les plus
brillantes; on l'honorait à l'égal de Hændel; il ne voulut pas quitter
sa patrie; une soixantaine de mille francs, gagnés avec sa musique, lui
suffisaient et au delà; à soixante-deux ans, il quitta les Esterhazy et
se retira dans une petite maison qu'il avait achetée dans un faubourg
de Vienne.
Ses dernières années de vieillesse, de 1794 à 1809, furent les plus
belles que puisse rêver un artiste. Jouissant de toute sa gloire, il
écrivit deux chefs-d'œuvre, la _Création_ (1798) et les _Saisons_
(1801). Quelques mois avant sa mort, la _Création_ fut exécutée en
son honneur au palais du prince Lobowitz, un des nombreux admirateurs
du vieux et glorieux maître. Ce fut une des grandes fêtes de la
musique; l'illustre Salieri conduisait l'orchestre; les artistes les
plus célèbres avaient tenu à honneur de faire leur partie; le vieil
Haydn fut apporté en triomphe, au milieu de la plus brillante société
de Vienne, respectueuse et attendrie, et lorsqu'il quitta la salle, ce
patriarche de l'art se retourna vers son orchestre et, les yeux pleins
de larmes, bénit ses interprètes et son public.
Mais le canon tonne; nous sommes en 1809; les Français vont entrer
pour la seconde fois à Vienne; le vieillard affaibli se fait porter
à son clavecin et, de sa voix cassée, chante avec une ferveur toute
patriotique l'hymne national «Dieu, sauvez François», choral superbe,
dont il avait fait un chef-d'œuvre; après cette prière, il
s'affaisse sur un fauteuil, tombe dans une sorte d'assoupissement et
meurt, le 31 mai 1809, à l'âge de soixante-dix-sept ans et deux mois
(fig. 72).
[Illustration: FIG. 72.—HAYDN (FRANÇOIS-JOSEPH).
(Rohrau, 1732 † Vienne, 1809.)]
Il n'est pas de musicien qui ait plus produit qu'Haydn; il est même
un des exemples de ce que peut la régularité dans le travail. Tous
les jours, levé à six heures du matin, il composait jusqu'à midi;
puis, dans la journée, il faisait exécuter et répéter sa musique.
On a calculé que pendant les trente ans qu'il passa chez le prince
Esterhazy, ces cinq heures quotidiennes lui donnèrent cinquante-quatre
mille heures de travail, et le nombre des morceaux sortis de sa plume
surpasse huit cents compositions, grandes et petites, parmi lesquels
cent vingt symphonies, dix-neuf messes, quatre-vingt-trois quatuors,
huit opéras allemands, quatorze opéras italiens, quarante-quatre
sonates pour piano, quatre oratorios (fig. 73).
[Illustration: FIG. 73.—AUTOGRAPHE MUSICAL DE JOSEPH HAYDN.
(Bibliothèque nationale.)]
Plusieurs de ses compositions sont de premier ordre, toutes ont pour
qualité dominante la clarté dans la disposition des plans, la pureté
du style, la facilité, l'aisance, la finesse et en même temps la
science profonde et réfléchie. Ce fut Haydn qui établit définitivement
l'orchestre moderne, qui en montra les différentes ressources. Ce fut
lui qui, dégageant la musique de la forme scolastique dont Bach et
Hændel avaient peut-être un peu abusé, la rendit plus facile et plus
accessible, sans qu'elle cessât d'être savante et pure.
Ses symphonies et ses deux oratorios des _Saisons_ et de la _Création_
feront la gloire éternelle du maître viennois. Toutes ne sont pas
également belles, loin de là; mais quelques-unes comme la _Roxelane_,
la _Persienne_, la symphonie de _la Reine_, avec ses adorables
variations, la symphonie _Militaire_, les dernières en _ré_, en _si
bémol_ et en _mi bémol_, sont d'admirables chefs-d'œuvre. Les
symphonies d'Haydn sont en général composées sur le même modèle,
devenu classique après lui; l'idée se présente, simple d'abord dans
l'introduction, puis apparaît un andante, souvent varié, sur un
sujet dont la simplicité va quelquefois jusqu'à la naïveté, mais que
le maître sait enrichir successivement de tous les trésors de son
imagination. Puis vient le menuet, un sourire; un finale brillant sert
de péroraison au discours musical.
Il est deux œuvres qui résument tout le génie d'Haydn, la _Création_
et les _Saisons_. Là, le vieux maître s'est retrouvé, avec tout le
charme de sa mélodie naïve et gracieuse, avec cette science profonde du
développement, cette clarté lumineuse que nous ne cessons d'admirer en
lui, cette sérénité exempte de froideur que nous avons signalée. Des
pages, comme la lumière sortant du chaos dans la _Création_, l'été,
l'automne, la chasse dans les _Saisons_, ne sont pas datées; elles
appartiennent au génie humain tout entier.
L'influence d'Haydn fut immense; admiré partout, il fut imité partout,
et lorsque plus tard Beethoven chercha un maître, ce fut à lui plutôt
qu'à Mozart qu'il emprunta ses premiers modèles.
Pendant qu'Haydn renouvelait la musique instrumentale, il se préparait
au théâtre une grande révolution, et Christophe-Willibald Glück devait
en être le promoteur. Glück était né en 1714, à Weidenwang, petit
bourg du Palatinat bavarois, sur les frontières de la Bohême. Musicien
de très bonne heure, il avait couru le monde, appris la composition,
fait représenter ses premiers opéras en Italie et étudié sous Hændel à
Londres. Au contraire de Bach et d'Haydn, qui furent Allemands jusqu'au
fond du cœur, Glück était cosmopolite, et, tout en écrivant ses
opéras à la manière italienne, il pensait bien que la musique avait
un but plus noble que de faire chanter quelques soprani ou contralti,
ou de chercher uniquement à charmer les oreilles par quelques molles
mélodies. Déjà, dans plusieurs de ses opéras italiens, il avait laissé
voir ses tendances à l'expression; mais, en 1762, il les manifesta
ouvertement. Laissant de côté Métastase, le melliflu poète cher aux
maîtres italiens, il s'était adressé à Calzabigi, qui lui avait écrit
le poème d'_Orfeo ed Euridice_. Dans cet opéra, joué à Vienne, il avait
ménagé son public; tout en atteignant les plus sublimes expressions de
l'art, il avait gardé encore certaines traditions italiennes.
Ce fut avec _Alceste_ qu'il se montra radicalement réformateur.
Sûr de la bonté de sa cause, il défendit ses principes dans une
préface italienne qui fut imprimée en tête de sa partition, en 1769,
et dans laquelle il attaquait de front tous les abus de l'opéra
italien. Partition et préface furent peu goûtées des Viennois,
affolés d'italianisme, et fort méprisées des Italiens, qui avaient
leurs raisons pour croire que leur musique était la seule digne
d'être écoutée. Glück se plaignit de cette indifférence et aussi
de l'ignorance des critiques dans la préface de _Paride ed Elena_,
et chercha un pays où les oreilles fussent plus dociles et moins
dilettantes. Les Français étaient restés fidèles à la musique
expressive; c'était chez eux qu'il fallait porter l'art nouveau que
dédaignaient Allemands et Italiens. Glück avait eu pour élève la
reine Marie-Antoinette; la France lui faisait des avances par son
ambassadeur; il pria un des attachés de l'ambassade française, Bailly
du Rollet, de lui écrire un poème; celui-ci tailla un opéra dans
l'_Iphigénie en Aulide_ de Racine; Glück termina sa partition et quitta
l'Allemagne en 1772. Il y revint définitivement, après avoir donné à
Paris le meilleur de son génie, et mourut à Vienne en 1787.
Qu'on nous permette d'abandonner Glück au moment de son départ pour la
France. L'influence de notre génie national sur le sien et l'action
réciproque de sa musique sur la nôtre furent trop évidentes pour que
nous ne donnions pas place au sublime maître dans l'histoire de notre
musique. Nous quittons un Glück allemand et italien, nous retrouverons
un Glück français.
La symphonie avec Haydn, le théâtre avec Glück, avaient reçu une
nouvelle et puissante impulsion; un musicien de génie devait
perfectionner l'œuvre si magnifiquement commencée. Ce fut
Wolfgang-Amédée Mozart.
Enfant prodige, Mozart, né en 1756 (27 janvier) à Salzbourg, composait
à cinq ans des menuets, que son père écrivait sous sa dictée, et jouait
du violon; à six ans, il écrivait ses premières œuvres; puis,
déjà virtuose de premier ordre sur le clavecin, il partait à sept
ans, accompagné de son père et de sa sœur Marianne, pour donner
des concerts à travers l'Europe; partout il étonnait et charmait; il
venait en France et le souvenir de son passage est resté historique
(1763). Le 26 décembre 1770, Mozart, qui avait déjà écrit de la musique
d'église et de chambre et composé des intermèdes importants, plus un
opéra-bouffe, _la Finta simplice_, donnait à Milan son premier opéra
_seria_, _Mitridate_; le succès le plus éclatant accueillait l'œuvre
de cet enfant de quatorze ans. Le 29 janvier 1781, Mozart faisait
entendre, à Munich, _Idomeneo, re di Creta_. Les premières années
d'enfance étaient passées, l'enfant prodige était devenu un grand
artiste.
En pleine possession de son génie, à l'âge où les études sont à peine
terminées, Mozart produisit, avec une prodigieuse rapidité, des
œuvres de musique de chambre, des symphonies, des opéras-bouffes et
sérieux. Citons, au théâtre, _l'Enlèvement au sérail_, rêve délicieux
de poète, _le Nozze di Figaro_ (1786), _Don Giovanni_ (29 octobre
1787), grande et immortelle date dans l'histoire de la musique; _Cosi
fan tutte_, l'esprit véritable et l'ineffable grâce en musique (26
janvier 1790); _la Flûte enchantée_ (30 septembre 1791), le plus
parfait modèle qui soit du style pur; au concert, les trois grandes
symphonies; à l'église, le _Requiem_; puis venait la mort qui, le
5 décembre 1791, frappait cet incomparable musicien, à l'âge de
trente-six ans (fig. 74).