Pendant ce temps, l'oratorio éprouvait les mêmes péripéties que l'opéra

_seria_; il avait atteint son apogée avec Alessandro Scarlatti, avec

l'infortuné Stradella (1645 † 1678) dont on connaît l'air sublime. Un

maître vénitien, Benedetto Marcello (1686 † 1739), avait trouvé dans

ses oratorios et surtout dans ses _psaumes_ (1724 à 1727) l'expression

d'un sublime sentiment religieux; enfin avec Durante (1693 † 1755)

et Leo (1694 † 1756), l'oratorio italien avait eu encore quelques

jours de gloire. Citons aussi Pergolèse pour son célèbre _Stabat_; mais

bientôt le théâtre envahit l'église, l'oratorio devint un véritable

opéra, avec ses airs, ses vocalises, en un mot toutes ses futilités.

Jomelli inaugura cette période; après lui Guglielmi, Sacchini,

Paësiello, Piccini, Zingarelli, Cimarosa confondirent volontiers la

musique religieuse avec la musique d'opéra et même d'opéra bouffe.

En effet, pendant qu'au XVIIIe siècle l'opéra _seria_ et l'oratorio

s'éloignaient de leurs origines, un autre art dramatique naissait,

dans lequel les musiciens de l'Italie ne devaient jamais se laisser

surpasser. Je veux parler de l'opéra _buffa_. Plusieurs opéras

primitifs, écrits en style madrigalesque, étaient comiques, comme

l'_Anfiparnasso_ d'Orazzio Vecchi; à sa naissance, l'opéra ou tragédie

lyrique avait admis des scènes bouffes: le _San Alessio_ de Landi

contient deux duos comiques. Dans l'un, deux jeunes pages plaisantent

entre eux et jouent en musique sur les syllabes «diri, diri, diri»;

dans l'autre, le diable fait mille tours à l'un des personnages et

finit par se transformer en ours. En 1662, on entendait, dans le

_Paride_ de Bontempi, un trio dialogué de trois soprani, qui jouaient

à la chasse. Et en 1681, nous trouvons un opéra entier d'Alessandro

Melani, intitulé _Il Carceriere di se medesimo_ (le bourreau de

soi-même), qui n'est autre qu'un opéra buffa.

Mais à mesure que l'opéra seria perdit les saines traditions de son

origine, on sentit le besoin de varier un peu cette interminable

suite d'airs et de duos. On eut donc l'idée d'intercaler, entre les

différents actes, quelques intermèdes; quelquefois c'était un ballet,

souvent aussi une petite comédie avec musique, dont les personnages

étaient empruntés aux _masques_ traditionnels de la comédie italienne.

Les Italiens portèrent sur ces intermèdes, où la plus grande liberté

leur était donnée, tout l'effort de leur génie inventif. L'ingéniosité,

l'esprit, la sensibilité, la fécondité mélodique, le sentiment de

la scène, toutes ces qualités essentiellement italiennes, exilées de

l'opéra _seria_, devenu concert, vivifièrent l'opéra _buffa_. Invention

et richesse d'instrumentation, variété dans le style vocal, tout se

retrouva dans ces petites compositions d'une bouffonnerie exubérante,

et d'une aimable sensibilité tout à la fois, si bien que peu à peu ce

fut dans l'opéra _buffa_ que la vraie musique chercha un refuge. Elle

prit même ce chemin détourné pour revenir, dans les premières années de

ce siècle, occuper sa place dans l'opéra _seria_ italien renouvelé.

Dès le commencement du XVIIIe siècle, la muse légère italienne prit

son vol. Un des premiers qui lui donnèrent l'essor fut un maître doux

et touchant, qui mourut à vingt-six ans, laissant dans l'histoire de

la musique une trace lumineuse, un souvenir poétique et charmant. Il

avait nom Pergolèse. Nous le retrouvons aux deux pôles de la musique,

au théâtre, avec la _Serva padrona_, œuvre pleine d'élégance et

d'aimable sensibilité; à l'église, avec le _Stabat_, composition qui

n'est qu'un cri de douleur ému et profond. Partout sa musique est

reconnaissable à sa finesse, à cette note juste, tendre et délicate qui

caractérise son talent; qu'il écrive les gentils couplets de la _Serva

padrona_, qu'il nous montre la Vierge pleurant, debout au pied de la

Croix, qu'il murmure quelque sicilienne ou quelque chanson entendue par

les belles nuits du golfe de Naples, toujours il est le même, musicien

inspiré et poète touchant. Après Pergolèse, l'école napolitaine

continua triomphalement sa route; elle fut illustrée dans le genre

bouffe par Rinaldo da Capua, Ciampi (Plaisance, 1719), Latilla

(Gaetan, Bari, 1713, † Naples vers 1788), Logroscino (Nicolas, né

à Naples vers 1700). Rinaldo da Capua, mort jeune comme Pergolèse,

appliqua à la musique bouffe et de demi-caractère une instrumentation

et un style plus soignés que ceux de ses prédécesseurs; je n'en veux

pour exemple que le finale de la _Zingara_ (1783). Logroscino, venant

après lui, augmenta encore les proportions du finale. Les opéras

bouffes italiens ne comprenant généralement que deux actes, c'est à la

fin du premier que se trouve le grand finale; cette coupe est restée

classique jusqu'au milieu de notre siècle. Guglielmi et Traetta eurent

une grande part aux progrès accomplis dans l'art italien au XVIIIe

siècle. Hardi dans ses modulations, ingénieux dans son orchestre,

Traetta (Thomas, Bitonto, 1727, † Venise, 1779) brillait plus par son

génie que par sa modestie; comme tous les maîtres italiens, il tenait

le clavecin aux premières représentations et lorsqu'il arrivait aux

morceaux sur lesquels il comptait, se retournant vers le public, il

disait tout haut: «Maintenant, messieurs, attention, voici le moment.»

Le fécond Pierre Guglielmi (Massa, 1727, † Rome, 1803) compte,

avec Cimarosa et Paësiello, parmi les plus grands maîtres de l'école

italienne; il écrivit le bel opéra de _Didone_ et fut en même temps

le spirituel auteur de _I Viaggiatori ridicoli_ (1772), de _la Serva

innamorata_ (1778) et de _I due Gemelle_ (1787).

Nous retrouverons Piccini (Nicolas, Bari, 1728, † Paris, 1800) dans

toute la force de son talent, lorsque nous raconterons l'histoire de la

musique en France; mais aucun maître ne montra plus d'élégance dans la

mélodie, plus de grâce touchante dans l'expression, et en même temps

plus d'entrain et de verve. Lorsque l'on considère la longue liste de

ses œuvres, on voit, non sans étonnement, que les chefs-d'œuvre

du genre bouffe ou de demi-caractère, comme la _Cecchina, ossia la

buona figliuola_ (1760), par exemple, sont de beaucoup plus nombreux

que les grands opéras, dans le répertoire de ce musicien, qui a pu être

le rival du grand Glück.

A côté de Piccini, voici Giuseppe Sarti, célèbre dans les fastes de

l'opéra bouffe par les _Gelosie villane_ (1770), _I pretendi delusi_

(1768), et surtout par les _Noces de Dorine_, œuvre pleine de verve

comique, de fraîcheur et de goût, jouée à Paris en 1789. Les _Noces

de Dorine_ ou _Hélène et Francisque_ contiennent un sextuor qui est

une des meilleures pages du répertoire bouffe italien. Né quelques

années après Piccini et Sarti, le tendre Sacchini (Ant.-Marie-Gaspard,

Pouzzoles, 1734, † Paris, 1786) brilla presque en même temps qu'eux.

Ses opéras bouffes ou de demi-caractère sont nombreux; il faut compter,

parmi les plus célèbres, l'_Amore soldato_, partition aimable et

charmante, et surtout l'_Isola d'amore_ (1768), qui fut jouée à Paris

avec grand succès, sous le titre de _la Colonie_. Nous retrouverons

plus tard Sacchini parmi les grands maîtres de l'art expressif en

France, lorsque l'école italienne régénérée sera entrée dans une

nouvelle période.

Anfossi, né à Naples en 1736, est resté célèbre dans le genre bouffe

par l'_Incognita perseguitata_ (1773), la _Finta Giardiniera_ (1774) et

_il Curioso indiscreto_ (1777).

Oublierons-nous Giovanni Paësiello (Tarente, 1741, † Naples en 1816)?

Sa _Frascatana_, si riche de mélodies, son _Barbier de Séville_ (1780,

à Saint-Pétersbourg), que celui de Rossini a fait oublier, cette bonne

bouffonnerie du _Marchese Tulipano_, l'opéra _semi-seria_ de _Il re

Teodoro_, avec son magnifique finale (Vienne, 1784), et surtout _Nina,

o la Pazza per amore_ (Naples, 1789), et la _Molinara_, tels sont ses

titres de gloire.

Parmi les maîtres de cette belle école italienne, citons aussi

Zingarelli (Nicolas-Antoine, 1752 † 1837), qui écrivit entre autres

œuvres _Romeo e Giulieta_, et le vigoureux Salieri (Antoine,

Legnano, 1750, † Vienne, 1825), dont nous retrouverons les plus

belles œuvres dans l'histoire de la musique en France. Ces deux

maîtres ont écrit des opéras bouffes, et on cite encore la _Secchia

rapita_ de Zingarelli; mais ils brillèrent surtout dans le genre

sérieux et dramatique.

Terminons cette énumération, déjà trop longue, par le nom d'un des

plus grands maîtres de notre art, Domenico Cimarosa. Cimarosa était

né à Aversa le 17 décembre 1749; il mourut, peut-être assassiné, à

Naples en 1801. Il eut pour maîtres de chant Manna et Sacchini, et

pour professeur de contrepoint le théoricien Fenaroli. Un an après

sa sortie du conservatoire de Naples, en 1773, il remportait son

premier succès au Teatro Nuovo, dans la même ville; puis il donnait,

en 1779, l'_Italiana in Londra_. En 1792, il avait déjà écrit plus

de soixante-dix ouvrages lyriques, lorsqu'il fit exécuter à Venise

_il Matrimonio segreto_, ce chef-d'œuvre incomparable de franche

gaieté sans bruit inutile, de douce sensibilité et de profond sentiment

scénique, qui est parvenu jusqu'à nous. _Le Mariage secret_ a fait

oublier du même maître plus d'une œuvre de premier ordre, dans le

demi-genre, comme les _Astuzie femminili_, _I Nemici generosi_, etc.

A partir de ce musicien de génie, l'école italienne entra dans une

voie nouvelle. Avec les _Orazi et Curiazi_, les Italiens revinrent

définitivement à l'opéra _seria_ ému et expressif, qu'ils avaient

depuis si longtemps abandonné. Cimarosa, leur plus grand maître

pendant cette période, est resté immortel à côté des maîtres les plus

illustres. Rossini n'a pas eu la bonhomie mêlée de tendresse et la

chaleur d'âme de Cimarosa; Mozart lui-même n'a pu surpasser la grâce,

l'esprit, la verve de l'auteur du _Matrimonio segreto_. On peut dire

sans exagération que, si Cimarosa n'avait pas existé, il manquerait

quelque chose à la musique.

Pendant le XVIIe siècle et la seconde moitié du XVIIIe, les

instrumentistes n'étaient pas restés silencieux à côté des

compositeurs. Depuis le XVIe siècle, avec Claude Merulo et les

Gabrielli, l'école d'orgue italienne, et surtout vénitienne, brillait

d'un vif éclat; les grandes traditions furent continuées par Guanini de

Lucques, l'illustre Frescobaldi (Jérôme, né en 1587, † vers 1654),

Pasquini (Bernard, 1687 † 1710), entre 1620 et 1690. Pollarolo (1653

† 1723), Lotti, Vinacese, Casini, furent les organistes célèbres de

la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe.

Ces organistes étaient en même temps clavecinistes et l'école de

_clavecin_ italienne eut un siècle de gloire incomparable, depuis

Domenico Scarlatti jusqu'à Muzio Clementi (1752 † 1832); après

Clementi, elle fut détrônée par l'école allemande du _piano_.

Le violon n'était pas non plus abandonné, depuis les premiers

violonistes du XVIe et du XVIIe siècle, comme Giov.-Batt. della Viola

(1590) et le père Castrovillari, cordelier de Padoue. Ce dernier eut

pour élève un des grands maîtres de l'école italienne de violon,

Bassani, qui à son tour forma Corelli (Arcangelo, Fusignano, 1653, †

Rome, 1713). Celui-ci fut le plus célèbre des violonistes italiens.

Après lui, les virtuoses se multiplièrent dans toute la péninsule; on

entendit Clari à Pise, Veracini à Florence, Laurenti à Bologne, Vitali

à Modène, Vivaldi à Naples; puis vinrent les grands violonistes de la

seconde moitié du XVIIIe siècle: Geminiani, Somis, et surtout Tartini

(Joseph, Pirano, 1692, † Padoue, 1770), chef de l'école de Padoue;

son _trille du Diable_ est resté célèbre par son originalité et sa

difficulté; parmi les élèves de ce dernier il faut compter Nardini,

puis Locatelli, Pugnani. Non seulement Pugnani fut un grand virtuose,

mais il eut aussi la gloire de former le plus pur et le plus mélodique

des violonistes italiens, Giovanni Battista Viotti (1753 † 1824).

Du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, les Italiens brillèrent d'un

merveilleux éclat; comment expliquer que ces musiciens aient pu laisser

tomber l'opéra _seria_ si bas, qu'il n'était plus qu'une suite insipide

d'airs de concert, une espèce d'art factice et pauvre, sans passion,

sans chaleur, sans esthétique? Bons musiciens, mais dilettanti sensuels

avant tout, les Italiens se laissèrent charmer par la voix humaine,

à ce point qu'ils en vinrent à méconnaître et à négliger la musique

elle-même. Magnifique et somptueux spectacle, l'opéra réunissait à

l'origine la poésie, la musique vocale et instrumentale; tout devait

concourir à l'expression musicale des sentiments humains; mais, lorsque

les dilettanti laissèrent briller le chanteur au premier rang, toute

cette splendeur tomba. L'orchestre dut se taire, et les chœurs

disparaître, l'harmonie fut simplifiée jusqu'à devenir presque nulle;

la mélodie, jetée dans un moule immuable, fournit à l'exécutant un

canevas tout fait d'avance, dans l'air à coupe symétrique; les voix

graves furent exclues, les basses d'abord, puis les barytons, et enfin

presque tous les ténors. On permit au chanteur de régner sans partage,

et sur les ruines de cet art magnifique de l'opéra, édifié avec tant de

peine, on vit bientôt s'élever, superbe et triomphant, tyrannique et

dominateur, cet être dangereux pour l'art et insipide pour tout autre

que pour un dilettante, le _virtuose_.

Le mal néfaste du _virtuosisme_, qui devait, pendant plus d'un siècle

et demi, tuer le drame lyrique italien à peine né, n'avait pas éclaté

tout à coup. Les artistes du commencement du XVIIe siècle, Caccini et

ses deux filles Françoise et Septimie, Vittoria Archillei, Catarina

Martinelli, Mazzocchi, Zazzarino, cultivèrent le chant dramatique;

mais, après eux apparurent les castrats soprani et contralti qui,

suivant le mot prétentieux, mais juste d'Arteaga, «sacrifiés au

despotisme du plaisir», ne tardèrent pas à faire du chant et de la

virtuosité un art dans l'art, au préjudice de l'expression.

Un des plus célèbres fut le _divin_ Baldassare Ferri, que Francesco

Grossi, dit Siface, ne parvint pas à faire oublier. Au XVIIIe siècle,

les castrats brillent en foule et à leur tête Carlo Broschi, dit

Farinelli (1703 † 1782), chanteur merveilleux par la voix et

la science de la virtuosité; citons après lui Majorano, surnommé

Caffarelli (1693 † 1783). Autour de ces castrats célèbres

gazouillaient Gizziello, Bernardi, Caristini, dit Cusanino; Tedeschi,

dit Amadori; Guadagni, Pacchiarotti (1744 † 1821). Les deux derniers

castrats furent Crescentini (1766 † 1846) et Velutti (1781 † 1861);

mais leur gloire était déjà bien éclipsée; de grands compositeurs

étaient venus qui, ne se prêtant pas complaisamment aux caprices des

virtuoses, exigeaient que leur musique fût chantée et non brodée; de

ce jour, l'art charmant, mais trompeur de la virtuosité vocale était

condamné.

Les femmes n'étaient pas restées en arrière des castrats. Voici

Vittoria Tesi; puis deux chanteuses, Faustina Bordoni, femme du

compositeur Hasse (née en 1760), et Francesca Sandoni, dite la Cuzzoni

(1700 † 1770), remplissent l'Italie et l'Angleterre de leur célébrité

et de leurs querelles. La Gabrielli (1730 † 1796) fut une des

merveilles de cette merveilleuse époque du chant.

A la fin du XVIIIe, la Mara et la Todi recommencèrent la rivalité

de la Faustina et de la Cuzzoni. Enfin notre siècle vit les trois

dernières virtuoses de cette école: la Ciampi (1773 † 1822), qui fut

la créatrice des opéras de Rossini, la Grassini (1773 † 1850), qui

fit les délices de la cour de Napoléon Ier et la Catalani (1779 †

1849), la virtuose par excellence, qui n'était heureuse que lorsqu'elle

luttait avec d'inextricables difficultés.

Les hommes étaient bien effacés dans cette lutte de virtuosité;

cependant on cite l'Allemand Raff, ténor, et presque à notre époque,

Davide, Nozzari, Tacchinardi, Garcia (1775 † 1832), qui fut le père

et le maître des deux grandes chanteuses, la Malibran et Mme Viardot.

Quelques chanteurs à voix graves surent se faire applaudir dans l'opéra

_buffa_, comme Naldi, Rafanelli, etc., puis, dans les premières années

de notre siècle, Galli, Remorini, Porto et Benedetti.

C'était dans les conservatoires italiens et chez des maîtres

particuliers comme Porpora à Naples, Lotti à Venise et Pistocchi

à Bologne, que s'étaient formés pour la plupart les grands

chanteurs. La première école de ce genre avait été fondée en 1537,

sous forme d'établissement de charité, à Naples, par J. de Tapia,

sous l'invocation de Santa-Maria di Loreto. En 1576, l'hôpital de

_San-Onufrio in Capuana_ s'ouvrait dans la même ville. Dix ans plus

tard, en 1607, venait celui _della Pieta dei Turchini_, qui fut le

plus célèbre de tous; les plus illustres compositeurs et les plus

grands chanteurs de l'école napolitaine y firent leurs études; de ces

écoles une seule est restée, qui continue les glorieuses traditions, le

conservatoire de _San-Pietro a Majella_.

Venise avait aussi ses écoles célèbres, l'_Ospedale della Pieta_,

les _Mendicanti_, les _Incurabili_, l'_Ospedaletto de San-Giovanni e

Paolo_; ces diverses maisons de charité, où l'on apprenait la musique,

étaient réservées spécialement aux jeunes filles. Un des derniers

conservatoires fondés fut celui de Milan.

En somme, si nous voulons revenir à la musique et donner l'idée de ce

que devint, au XVIIIe siècle, sous la tyrannie des chanteurs, l'opéra

si expressif aux premières années du XVIIe, nous n'avons qu'à résumer

ce chapitre par quelques lignes d'Arteaga, un écrivain contemporain

de cette époque; le passage n'est pas sans intérêt: «A peine le

récitatif obligé a-t-il annoncé l'air, qu'Éponine, sans respect pour

l'empereur qui est sur la scène, se met à se promener à pas lents,

de long en large sur le théâtre; puis, avec des roulements d'yeux,

des tournoiements de cou, des contorsions d'épaules, des mouvements

convulsifs de la poitrine, elle chante son air. Alors que fait

Vespasien? tandis que la triste Éponine s'essouffle et se met en eau

pour l'attendrir, Sa Majesté impériale, d'un air d'insouciance et de

désœuvrement tout à fait charmant, se met à son tour à se promener,

avec beaucoup de grâce et de dignité, parcourt des yeux toutes les

loges, salue dans le parquet ses amis et ses connaissances, rit avec

le souffleur ou quelque musicien de l'orchestre, joue avec les énormes

chaînes de ses montres et fait mille autres gentillesses tout aussi

convenables.»

Gevaert et V. Wilder. _Les gloires de l'Italie_ (Recueil de

morceaux des anciens maîtres italiens les plus célèbres).

Lemaire (Th.) et Lavoix. _Le chant, ses principes et son

histoire_ (2e partie, _Histoire du chant_), 1 vol. in-4º, 1881.

Rolland. _Histoire de l'opéra en Europe avant Lully et

Scarlatti_, in-8º, 1895 (Bibliothèque des écoles françaises

d'Athènes et de Rome, fasc. 71).

CHAPITRE II

LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE AUX XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES

_Le drame et la symphonie_: l'école de Hambourg, l'oratorio

et la musique religieuse, la musique de chambre.—_Hændel et

Bach_: parallèle; Hændel, sa vie et son œuvre; Bach, sa

vie et son œuvre.—_Haydn_: sa vie, ses symphonies, ses

oratorios, son génie.—_Glück_: ses débuts en Allemagne et en

Italie.—_Mozart_: sa vie, son œuvre, son influence.

L'Allemagne, qui devait plus tard marcher d'un pas si rapide dans la

voie du progrès et donner à la musique Bach, Hændel, Haydn et Mozart,

resta longtemps encore fidèle aux traditions musicales du moyen âge

et du XVIe siècle; elle fut la dernière à profiter des améliorations

et des simplifications que le temps et le génie des maîtres avaient

apportées dans la musique; il n'est pas dans la nature de l'Allemand

d'aimer à simplifier. On vit bien quelques hommes passer en Italie,

étudier l'art nouveau; mais, en général, chacun restait dans sa

ville et dans son milieu, travaillant patiemment et longuement.

Cependant, pour être anonyme et sans éclat, le progrès n'en fut pas

moins réel. Gardant précieusement les anciennes formes musicales,

les combinaisons compliquées à plusieurs voix, les maîtres allemands

les perfectionnèrent, les enrichirent et créèrent dans la musique

tout un art immense qui, en moins d'un siècle, devait aboutir aux

grandes combinaisons de voix et d'instruments, à la symphonie vocale

et instrumentale, dans le sens le plus élevé du mot, et, par là,

introduire dans la musique un élément vivifiant et nouveau.

Dès les premières années du XVIIe siècle, quelques princes avaient

envoyé aux écoles italiennes, et particulièrement à Venise, ceux

de leurs sujets qui leur paraissaient les mieux doués, et l'un

d'eux, Henri Schütz, dont le nom latinisé était Sagittarius (archer)

(Koesteritz, 1585, † Dresde, 1672), rapporta dans son pays les

traditions du nouveau style. A l'occasion du mariage de la fille

de Georges Ier de Saxe avec le margrave de Hesse-Darmstadt, on fit

arranger et traduire par le célèbre poète Martin Opitz la _Dafné_ de

Rinuccini, dont Henri Schütz écrivit la musique. La représentation

eut lieu, le 13 avril 1627, dans la salle des festins du château de

Hartenfeld, à Torgau.

Ce fut en Allemagne le premier opéra dont un Allemand écrivit la

musique. La guerre de Trente ans s'allumait; on sait quelle sombre

période, peu favorable aux arts, traversa l'Allemagne d'alors. Après

la paix, par un singulier caprice, les princes et les dilettanti

prirent en horreur la musique nationale, n'admettant au théâtre que

les compositeurs ultramontains ou ceux d'entre les Allemands qui

voulaient bien déguiser leur origine tudesque sous un masque italien.

Ces préférences princières retardèrent longtemps les progrès de la

musique allemande; de grands maîtres comme Glück et Mozart durent payer

le tribut aux muses d'Æonie. Cependant les musiciens allemands ne

restèrent pas inactifs; en dehors des fêtes et des brillants tournois

dans lesquels ils faisaient entendre de bruyants concerts de trompettes

et de timbales (fig. 68), on vit quelques essais dramatiques,

particulièrement à Hambourg, qui fut, à la fin du XVIIe siècle, un

véritable centre musical. Ce fut là que brilla Reinhard Keiser de

Leipzig (1673 † 1739), un des pères de l'école allemande; à côté de

lui on entendit Theile (1646 † 1724), Telemann (1681 † 1767), etc.

[Illustration: FIG. 68.

TIMBALIERS ALLEMANDS DE FÊTES ET CARROUSELS.]

Derrière ces maîtres venaient des musiciens qui créèrent ce que l'on

appela la musique de chambre, Schmelzer, Finger, Druckenmuller,

Prætorius, Kelz, Speere, etc. En même temps, des violonistes comme

Baltzar, Biber, Westhoff; des organistes et des clavecinistes comme

Reincke (1623-1722), Samuel Scheidt (1587-1654), Froberger (1637-1695),

Pachelbel (1653-1706), Buxtehude (1635-1707), fondaient la grande école

instrumentale allemande.

La musique d'église et l'oratorio avaient pris chaque jour plus

d'extension dans ce pays, où le souvenir des mystères et des moralités

du moyen âge n'était pas complètement effacé. Le drame du Golgotha

devint le sujet préféré par les maîtres allemands; Henri Schütz et

Keiser écrivirent des passions et J.-S. Bach n'a pas encore fait

oublier la _Mort de Jésus_ de Charles Graun (1701 † 1759). A

l'église, on pouvait citer les noms de Stadelmayer, Rauch, Bildstein,

Funcius, Zeutchern, Capricorne, Glettle, etc.

On le voit, lorsque nous touchons au XVIIIe siècle, à cette période

sans égale qui commence à Hændel pour finir à Mozart, en passant par

Bach, J. Haydn, Glück, ces hommes de génie qui ont pour héritier le

plus grand des musiciens, Beethoven, le chemin est préparé. Le génie

musical de l'Allemagne hésite encore, mais il est prêt à prendre son

essor[15]. Hændel et Bach ouvrent la marche triomphale.

[15] On peut voir, pour cette période bien peu connue, le

chapitre intitulé: «les prédécesseurs de Bach et de Hændel»

dans l'_Histoire de l'Instrumentation_ de M. H. Lavoix fils.

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