| INSTRUMENTS A CORDES. |
+——————————+——————————+——————————+
| FROTTÉES. | PINCÉES. | FRAPPÉES. |
+——————————+——————————+——————————+
| GENRE VIOLE | GENRE LUTH | A BAGUETTES |
| Violetta. | Luth. | Psaltérion. |
| Viole de bras. | Mandore. | |
| Viole bâtarde. | Mandoline. | A CLAVIER |
| Viole de jambe. | Théorbe[9]. | Épinette[10]. |
| Gigues[6]. | | Virginal. |
| Lyre. | GENRE | Harpsichorde. |
| Lirone. | GUITARE | Clavicorde. |
| Arciviole. | Guitare. | |
| Trompette | | |
| marine[7]. | GENRE CISTRE | |
| Violon[8]. | et MANDORE | |
| | Cistre. | |
| GENRE VIELLE | Petit cistre. | |
| Vielle à roue. | Mandore. | |
| | | |
| | GENRE HARPE | |
| | Harpe simple. | |
| | Harpe double. | |
+——————————+——————————+——————————+
| [5] Pour éviter de surcharger inutilement ce tableau, nous |
| n'avons nommé que les instruments principaux, ne tenant pas |
| compte des variétés de chaque genre. Presque tous ces |
| instruments se subdivisaient en soprano, alto, ténor et |
| basse, et ils étaient employés par groupes. |
| |
| [6] Les violes restent à peu près les mêmes jusqu'au XVIIIe |
| siècle. |
| |
| [7] La trompette marine était un instrument à une seule |
| corde, ou deux au plus, dont on trouve des spécimens dès le |
| XIVe siècle. |
| |
| [8] Le violon fait son apparition au XVe siècle, mais c'est |
| au XVIe qu'il prend sa forme définitive. |
| |
| [9] Le théorbe, ou archiluth, fut inventé vers la fin du |
| XVIe. |
| |
| [10] Les premiers instruments à clavier paraissent dater du |
| XIVe siècle. Ils sont fort répandus à la fin du XVe. |
+==============================================================+
+===================================================================+
| INSTRUMENTS A VENT. |
+—————————-+———————+————————-+———————+
| A BEC. | A ANCHE. | A | A BOCAL. |
| | | RÉSERVOIR. | |
+—————————-+———————+————————-+———————+
| FLUTES A BEC | GENRE | GENRE | EN BOIS |
|Flageolet. | HAUTBOIS | CORNEMUSE |Cornets |
|Flûtes basses. |Hautbois. |Cornemuse. | D'Allemagne.|
|Flûtes |Chalumeaux. |Bombardes |Cornets noirs.|
| traversières. |Hautbois | avec bourdon |Cornets |
|Fifres suisses. | graves. | grave. | blancs aigus|
| | | | et graves. |
| | GENRE | GENRE ORGUE |Serpent. |
| | CROMORNE |Grandes | |
| |Cromornes | orgues[12]. | EN CUIVRE[13]|
| |hauts et bas. |Orgues portatives|Trompettes. |
| | | ou Régales. |Cors. |
| | GENRE BASSON.| |Sacquebutes |
| |Basson[11]. | |(Trombones). |
| |Double basson.| |Alto. |
| |Petit basson. | |Ténor. |
| |Cervelas. | |Basse. |
| |Grande basse. | |Contrebasse. |
+—————————-+———————+————————-+———————+
| [11] Basson, inventé vers 1539, par Afranio. |
| |
| [12] Invention des pédales de grand orgue, par Bernard Murer, |
| au XVe. |
| |
| [13] On attribue l'art de contourner les instruments de cuivre à |
| un nommé Morin, sous le règne de Louis XII, cependant les |
| trombones étaient déjà fort connus au XIVe siècle, et le grand |
| cor de la figure 59 est antérieur à cette époque. |
+===================================================================+
+===============================+
| PERCUSSION. |
+———————-+———————-+
| A | SANS |
| BAGUETTES. | BAGUETTES. |
+——————-+————————-+
| Tambour. | Clochettes. |
| Caisse. | Cymbales. |
| Grosse caisse | Castagnettes. |
| ou | |
| Colin Tampon. | |
| Timbales. | |
+===============================+
Le carillon à main a cessé d'être un instrument d'amateur, mais il a
pris une brillante revanche, sous forme de carillon aérien à clavier et
à mécanique. Les églises et les hôtels de ville de la Belgique et du
Nord de la France retentissent encore de ses chansons.
[Illustration: FIG. 61.
MUSICIEN AMBULANT, TAMBOURIN ET GALOUBET, XVe SIÈCLE.]
Pendant cette longue période de trois siècles, la musique fut en grand
honneur à la cour aussi bien qu'à la ville, au concert comme au théâtre
et à l'église. Partout ce sont des joueurs de violes et d'autres
instruments, dans les fêtes et dans les tournois. Les comptes des
seigneurs et des rois sont riches en quittances de pensions données à
des ménestrels. Les listes des maisons princières ne sont remplies que
de noms de ménestrels et de joueurs d'instruments. Au XVIe siècle, la
reine Élisabeth payait une bande musicale considérable, et à Ferrare
la duchesse elle-même, vers 1599, conduisait un orchestre composé de
femmes. Il n'était pas, du reste, de prince qui n'entretînt à sa cour
quelque musicien célèbre.
C'était surtout dans les repas que les concerts de voix et
d'instruments se faisaient entendre. Lorsque le duc de Bourgogne,
Philippe le Hardi, fonda l'ordre du Héron, la musique eut sa part dans
cette magnifique fête. Dans une moralité du XVIe siècle, représentée
sur les tapisseries que René d'Anjou prit, en 1477, à Charles le
Téméraire, après sa défaite de Nancy, on entend Bonne Compagnie dire
aux ménestrels de lui «fleuter» une chanson pendant son repas, et
le texte de cette moralité de la _Condamnation des banquets_, écrit
par Nicolas de Lachesnaye, ajoute: «Ici dessus, sont nommés les
commencements de plusieurs chansons, tant de musique que vaud de
ville, et est à supposer que les joueurs d'instruments en sauront
quelques-unes, qu'ils joueront présentement devant la table.»
Les particuliers ne se passaient pas non plus de musique, et surtout
au XVIe siècle, après que l'imprimerie eut répandu à profusion les
œuvres musicales, la musique, que l'on pourrait appeler de chambre,
fut en grande vogue. C'est pour être exécutés ainsi que furent écrits
les madrigaux et composées les nombreuses chansons à plusieurs voix,
qui sont la richesse de nos bibliothèques; mais les instruments
n'étaient pas non plus négligés, et, parmi les publications de ce genre
les plus curieuses, il faut compter le _Livre de viole_ de Gervaise,
imprimé en 1547 chez Attaignant, et qui est composé des chansons et des
danses les plus à la mode à la fin du XVe siècle et au commencement du
XVIe, transcrites sans paroles, pour instruments du genre viole.
En effet, la chanson et l'air de danse font les frais de la musique en
vogue à cette époque, et, à la fin du XVe siècle, les rythmes devenant
plus nets, on reconnaît les danses dont les noms sont restés célèbres,
comme la _Romanesca_ en Italie, les _Tordions_, les _Sauterelles_,
les _Pavanes_ en France. Un livre curieux d'Arbeau Thoinot, intitulé
_l'Orchésographie_ (1588), nous donne le détail de toutes les danses
employées au XVIe siècle; mais, depuis longtemps déjà, c'était par des
ballets que l'on fêtait l'entrée des rois dans les villes, ou leur
couronnement, et la musique n'avait garde de se laisser oublier pendant
ces solennités.
Ces ballets étaient des sortes de tableaux vivants, des marches, de
somptueuses mascarades. En 1552, on vit à Rouen, pour fêter l'entrée du
roi Henri II, une fête qui resta dans la mémoire des chroniqueurs et où
la pantomime, accompagnée de musique, jouait un grand rôle (fig. 62).
[Illustration: FIG. 62.
ORCHESTRE DE FÊTE FRANÇAIS.
(Entrée de Henri II à Rouen, 1552.)]
Le plus célèbre des ballets représentés en France au XVIe siècle
fut celui dit _Balet comique de la Royne_, joué et dansé au Louvre,
en 1582, à l'occasion des noces du duc de Joyeuse et de Mlle de
Vaudemont. La musique était de Salmon, de Beaulieu et de l'Italien
Baltazarini, dit Beaujoyeux; on y racontait l'histoire de Circé,
avec des chœurs, des soli, quantité de danses et de pantomimes;
l'orchestre était composé de flûtes, de hautbois, de cromornes, de
trompettes, de cornets, de trombones, de harpes, de violes, de luths,
d'un tambour, d'un orgue portatif.
Depuis deux siècles, une grande évolution s'était accomplie dans
la musique dramatique. Le théâtre était passé des mains des hommes
d'église dans celles des laïques; la confrérie de la Passion,
constituée par ordonnance de Philippe le Bel, en 1302, s'était chargée
de représenter les mystères, dont les prêtres avaient eu jusque-là le
monopole.
Bientôt, mystères et miracles furent abandonnés pour les moralités, les
soties et les farces, et à partir de ce moment la musique perdit de son
importance dans l'art dramatique national.
Elle reprit son rang à la cour des princes et des rois, dans les
représentations faites pour les couronnements et les mariages. Les
lettrés s'étant pris de passion pour l'antiquité, de tous côtés
on revint avec ardeur aux poètes grecs et latins, qui avaient été
non ignorés, mais négligés pendant tout le moyen âge. Avec eux la
troupe gracieuse des dieux et des déesses remplaça les prophètes
et les saints; elle arriva, chantant et dansant au son des voix et
des instruments. Ce fut l'Italie qui donna le signal. En 1475, Ange
Politien fit entendre un _Orfeo_ avec chants. Ces sortes d'opéras
étaient présentées sous forme de chœurs, écrits dans le genre à
plusieurs voix, dit madrigalesque, auquel nous avons fait allusion
plus haut. C'étaient des représentations singulières, participant à la
fois de la musique de table, du ballet, du drame, de l'épithalame et
des concetti italiens (fig. 63).
[Illustration: FIG. 63.—ORCHESTRE DE FÊTE, XVIe SIÈCLE.
(D'après les _Missæ solennes_, de 1589.)]
En 1487, on mit en scène l'histoire de _Céphale et l'Aurore_ à Ferrare;
Nicolo de Corregio en avait écrit la musique. En 1506, la pastorale de
_Tircis_, du comte Castiglione, contenait une chanson, un chœur et
une danse mauresque. En 1539, au mariage de Cosme Ier avec Éléonore
de Tolède, on voyait Apollon lutter contre le serpent, au son d'un
orchestre, composé d'un clavecin, d'une flûte, d'une harpe et de
quatre trombones; pour le passage de Henri III à Venise, on jouait
une tragédie en musique de Cl. Merulo. Puis c'étaient des pastorales,
_Il Sagrifizio_, musique d'Alfonso della Viola, _Aretusa_ (1563), le
_Pastor Fido_ de Guarini, mis en musique par Luzzasco. Ces pièces
étaient pour la plupart écrites en style madrigalesque; mais les
musiciens s'exerçaient aussi dans le style dit _récitatif_, ou chant à
une voix seule, qui préparait l'avènement de l'opéra moderne. Une des
œuvres les plus célèbres de ce genre fut l'épisode d'_Ugolin_ de
Dante, mis en musique par Vincent Galilée, fils du célèbre Galilée.
Le théâtre et les bals ne contribuèrent pas seuls aux progrès de la
musique; notre art bénéficia aussi des ardentes luttes religieuses de
cette période.
En effet, au XVIe siècle, un immense mouvement se fait sentir, qui
doit singulièrement accélérer la victoire de l'art populaire sur l'art
conventionnel. D'un vigoureux et brutal coup d'épaule Luther a secoué
le monde. Ce lutteur a besoin de toutes ses forces pour vaincre; il
est musicien, donc la musique devient une de ses armes. Sorti du
peuple, et d'un peuple très bien doué pour la musique, il sait qu'à
côté de l'art mondain, préparé, alambiqué, il en existe un autre,
plus accessible, dans lequel court, pour ainsi dire, un sang plein de
vie et de chaleur. Jean Huss, avant lui, s'était servi de la chanson
populaire; les frères Moraves avaient colporté dans toute l'Allemagne
des refrains que chacun aimait à répéter; l'Église catholique avait
lancé jusqu'aux derniers rangs de la foule quelques-uns de ses cris
d'adoration et de foi. Luther prit toute cette musique dans sa large
et puissante main. Aidé du compositeur Walther, il lui donna l'unité,
composa lui-même les paroles et au besoin les chants qui convenaient à
ses disciples enthousiastes et fit servir à sa propagande le _choral_
dont les _minnesänger_ et les _meistersänger_ avaient ébauché le
premier dessin. Les jours de grandes batailles, lorsqu'il entre à Worms
pour défendre sa tête et soutenir ses principes, il entonne, en face
de l'empereur, son chant de guerre _Ein feste Burg_, qui devient le
cri de ralliement de toute l'Allemagne révoltée contre Rome[14]; c'est
la _Musique peuple_, chantant pour la première fois devant l'histoire.
Il est singulier que le même siècle ait vu naître, avec le chant de
Luther, la première et grande manifestation de la musique populaire,
pendant qu'avec Palestrina l'art pour ainsi dire profane s'emparait en
maître du sanctuaire catholique, sous la coupole de Saint-Pierre de
Rome.
[14] C'est le choral dont Meyerbeer s'est servi dans _les Huguenots_.
Après Luther, la France, sous l'influence de Calvin, puis l'Angleterre,
accomplirent la révolution religieuse que l'on sait, et dans laquelle
la musique ne manqua pas de jouer un rôle prédominant.
Tel est l'aspect général que présente l'histoire de la musique du XIVe
au XVIe siècle. Les documents musicaux, c'est-à-dire les compositions,
manquent un peu au XIVe siècle, jusqu'à la première moitié du XVe;
on peut même dire que, sous ce rapport, cette période est beaucoup
plus pauvre que celle qui l'a précédée; en revanche, au XVe siècle,
et surtout au XVIe, la musique écrite abonde de tous côtés, tant en
manuscrits qu'en imprimés, à ce point que l'on a fait un gros livre
rien qu'avec le catalogue des titres d'œuvres parues à cette époque.
[Illustration: FIG. 64.—CHARIVARI, XVe SIÈCLE.
(D'après le manuscrit du _Roman de Fauvel_, Bibliothèque nationale.)]
Parmi les plus beaux manuscrits du XIVe siècle, comptons le _Roman
de Fauvel_ (fig. 64), qui appartient à la Bibliothèque nationale,
et le manuscrit de Guillaume de Machault, de la même collection.
Citons encore le magnifique manuscrit dit de Roquefort, qui contient
spécialement de la musique italienne très rare à cette époque, et un
autre recueil de chansons, dit du fonds français 169. (Nouveau 12744.)
Le British Museum, à Londres, possède aussi quelques beaux monuments de
ce genre; signalons encore, pour le XVe siècle, un splendide manuscrit
de chansons appartenant au duc d'Aumale, celui dit de Marguerite
d'Autriche, à la belle bibliothèque de Bruxelles; à Munich, pour le
XVIe siècle, le recueil de madrigaux et motets, splendidement copiés et
enluminés, par ordre de l'archiduc Albert de Bavière en 1562, sous les
yeux du célèbre Orlando de Lassus.
Si des œuvres nous passons aux musiciens, nous trouverons encore
même pauvreté au XVe siècle, même richesse pour la fin du XVe et
surtout pour le XVIe. Disséminés au XIVe siècle, les noms célèbres
deviennent plus nombreux à mesure que nous approchons du XVIe. Les
premiers et les plus illustres du XIVe siècle sont des théoriciens:
Marchetto de Padoue (première moitié du XIVe) et Philippe de Vitry,
surnommé de son temps la _Fleur et la perle des chantres_, puis Jean
de Muris, qui écrivait de 1325 à 1345. Ces hommes comptent parmi les
premiers créateurs de la théorie musicale et de la notation modernes.
Il faut arriver jusqu'à la fin du XIVe siècle pour trouver des artistes
dont les noms méritent d'être mentionnés ici. Guillaume Dufay (1350),
qui opéra une véritable révolution dans l'art d'écrire et de noter
la musique; Simon Tunstede († 1369); Guillaume de Machault (1284
† vers 1370), qui composa, entre autres choses, une messe pour le
sacre du roi Charles V; Jeannot de Lescurel, dont on cite des chansons
ingénieuses, apparaissent en Angleterre et dans le nord de la France.
En Italie, citons Landino (1325 † 1390), autrement dit Francesco
degli Organi, parce qu'il était organiste, ou il Cieco, parce qu'il
était aveugle. La réputation de ce dernier fut immense, à ce point que
le roi de Chypre tint à honneur de poser sur sa tête une couronne de
laurier en 1364.
Au XVe siècle, les musiciens deviennent assez nombreux pour constituer
une école, et c'est dans le Nord de la France et dans la Belgique que
se trouvent les premiers maîtres qui, tout en continuant la tradition
musicale des trouvères de l'Artois et de la Picardie, instruisirent
les maîtres italiens du XVIe siècle. De 1400 à 1420, l'école
franco-flamande, en y ajoutant l'école anglaise, est pour ainsi dire
fondée par Dunstaple (1400-1458) et Gilles Binchois; puis viennent
derrière eux Vincent Fauques, Éloy de Brossart, etc.
A la fin de ce siècle, cette école compte parmi ses plus grands maîtres
Jean Ockeghem, _pilier de musique_, dont la mort est pleurée par tous
les poètes, et Jacques Obrecht (né vers 1430, à Utrecht); à côté d'eux,
Domar, Barbigant, Busnois, le théoricien Tinctor, dont le dictionnaire
musical est particulièrement curieux.
A partir du XVIe siècle, les musiciens abondent de tous côtés, tous
écrivant à plusieurs parties chansons et madrigaux; ce ne fut que dans
la seconde moitié du siècle que l'Italie prit la tête, dans cette sorte
de course artistique, mais pour écraser ses rivaux dès les premiers
combats.
En France, voici Josquin des Prez (né vers 1450, † 1521), puis
Clément Jannequin, tous deux ayant quelque ressemblance entre eux,
ingénieux, spirituels, gouailleurs même, aimant plaisanteries, jeux de
mots et calembours. Josquin, dont le recueil de messes surtout fut si
célèbre, se plaisait à toutes sortes de facéties.
Clément Jannequin, son contemporain et son rival, se distingue entre
tous, surtout par sa façon heureuse de traiter les voix, en écrivant ce
que l'on appelle la musique imitative. Reproduire avec les sons les
bruits de la nature a toujours été un des côtés caractéristiques de
l'école française. Clément Jannequin, après la bataille de Marignan,
eut l'idée de peindre en musique ce combat de géants. Il y réussit,
autant du moins que l'on peut représenter une bataille avec des voix
humaines, et sa composition est pleine d'ingéniosité, écrite avec
facilité et élégance. Du reste, ce genre de musique était fort à la
mode au XVe siècle. Pendant que C. Jannequin traçait de petits tableaux
de genre à sa manière, avec le _Caquet des femmes_, etc., des morceaux
analogues paraissaient de tous côtés. On peut citer au premier rang
le _Chant des oiseaux_ et la _Chasse du lièvre_ de Nicolas Gombert.
Le même Gombert avait écrit, du reste, une déploration sur la mort de
Josquin Desprez, comme celui-ci en avait écrit une sur celle d'Ockeghem.
L'école française du XVIe siècle continua ses traditions avec Certon,
Brumel, Fevin, l'excellent J. Mouton, Compère, Carpentras, le fécond
Cl. Lejeune. Ant. Baïf, le poète, fut aussi un musicien remarquable,
pendant qu'Antoine de Bertrand et Regnard mettaient en musique les
vers de Ronsard. Vers la fin du siècle, il faut compter Eustache
Ducaurroy (né en 1549), Jacques Mauduit, luthiste de Henri IV (né en
1557); à côté d'eux brillaient Bourgeois, Philibert Jambe de fer et la
pléiade des musiciens qui mirent en musique les psaumes calvinistes de
Théodore de Bèze et de Clément Marot. Enfin, et célèbre entre tous, Cl.
Goudimel, qui périt à Lyon pendant le massacre de la Saint-Barthélemy,
le 24 août 1572. Claude Goudimel fut, avec Josquin des Prez et Cl.
Jannequin, un des grands maîtres de l'école française au XVIe siècle.
Il paraît être né en Franche-Comté vers 1510. On compte parmi ses
œuvres principales les _Psaumes_ (1565), et les _Odes d'Horace_,
mises en musique.
Aux Pays-Bas, le mouvement commencé pendant le XVe siècle ne s'arrêta
pas; mais ce ne fut pas dans leur pays seulement que les musiciens
flamands et belges exercèrent leurs talents. La Belgique fut comme une
pépinière de maîtres et de compositeurs que les princes allemands et
italiens s'arrachaient à l'envi. Parmi les artistes flamands et belges
qui tinrent bon rang à cette époque, il faut citer Verdelot, élève de
Gombert et de Josquin des Prez, Arcadelt, Clemens non papa, Créquillon,
Jacques de Werth, Richafort, Manchicourt, etc.; mais en première ligne
nous devons nommer Adrien Willaert, Philippe de Mons et le _Grand
Orlande_, pour parler la langue de ce temps, c'est-à-dire Orlando de
Lassus.
_Est ille Lassus, lassum qui recreat orbem._
Adrien Willaert (Bruges, 1490, † Venise, 1563), élève de Jean Mouton,
fonda l'école musicale de Venise en 1527. Il eut pour élèves Cyprien
de Rore, Nic. Vicentino, C. Porta, Francesco della Viola, le grand
théoricien Zarlino. Ses œuvres consistent surtout en chœurs,
motets, chansons françaises.
Philippe de Mons (né vers 1521, † vers 1606) fut le dernier grand
maître de l'école franco-belge. Il vint en Italie vers 1561; il écrivit
des messes, des motets, des madrigaux, des chansons françaises, et mit
en musique des sonnets de Ronsard.
Cyprien de Rore (Malines, 1516, † Venise, 1565), élève d'Adrien
Willaert, lui succéda comme maître de chapelle à Saint-Marc. Outre ses
messes, il écrivit un grand nombre de madrigaux.
Orlando de Lassus, ou Roland de Lattre, dit le _prince des musiciens_,
naquit à Mons en 1520 et mourut fou à Munich, vers 1594. Étant enfant,
il avait été enlevé trois fois à ses parents à cause de sa belle voix.
En 1557, Albert, électeur de Bavière, le prit avec lui et le mit à la
tête de sa musique. Il cherchait surtout dans ses œuvres la pureté
du style, l'élégance de la mélodie. Il a écrit des messes, des psaumes,
des lamentations, des motets, des madrigaux italiens et des chansons
françaises (fig. 65).
[Illustration: FIG. 65.
ORLANDO DE LASSUS, LE PRINCE DES MUSICIENS.
(Mons, 1520, † Munich, vers 1594.)]
L'Angleterre, qui possédait alors une belle école musicale, conserva
encore son rang pendant près d'un siècle avec Turges, Banister,
Philippes, le docteur Tye, Tallis, Dowland, John Milton, le père du
grand poète, et surtout avec Morley et W. Bird. On retrouve les noms
de tous ces artistes dans un curieux recueil composé pour la reine
Élisabeth. Ce sont des pièces de clavecin, fort difficiles du reste,
réunies sous le titre de _Virginal Book_.
En Espagne et en Portugal, on compte aussi, au XVIe siècle, de grands
maîtres, tels que le théoricien Salinas, Goes, Moralès, Vittoria, dont
la gloire de Palestrina n'a pas encore effacé le souvenir.
Jusqu'ici, excepté avec ses _minnesänger_ et ses _meistersänger_,
l'Allemagne avait tenu peu de place dans la musique; mais, à partir du
XVIe siècle et de la Réforme, elle prit un rang qui, d'abord honorable,
finit, trois siècles plus tard, par devenir prépondérant. Malgré
l'horreur singulière que les princes de ce pays semblaient avoir pour
leurs musiciens nationaux, puisqu'ils appelaient toujours des maîtres
de l'étranger, de France et de Belgique d'abord, et d'Italie ensuite,
la liste des compositeurs allemands qui écrivirent du XVe à la fin du
XVIe siècle est considérable. Nous citerons, parmi les principaux,
Gumpelzheimer, Sixt Dietrich, Ludwig Senfl, Reischius, Ornithoparcus,
Froschius, Heyden, Luscinius, qui nous a laissé un livre curieux sur
les instruments de son temps; Glarean, qui fut un grand théoricien;
Knefal, auquel on a longtemps attribué les premières compositions
instrumentales; Haenel, Schulz, Hoffheimer, Séb. Virdung, qui nous
donne, dans son livre _De musicâ_, un état intéressant de la musique de
son temps.
L'Italie semble être venue la dernière, car ce ne fut qu'après avoir
été formés par les maîtres de l'école franco-belge que les Italiens
s'élancèrent dans la carrière avec un incomparable éclat, il est vrai.
Déjà nous avons vu paraître plusieurs d'entre eux aux XIVe et XVe
siècles. La musique populaire prend son essor; les théoriciens surtout
abondent de tous côtés; mais c'est au XVIe siècle que les écoles se
forment. Voici l'école vénitienne, qui mêle le religieux au profane,
dans un style à la fois élégant et savant, avec un mélange piquant
de musique populaire; voici Naples, où l'on écrit à plusieurs voix
d'indolentes et mélodiques chansons de pêcheurs; voici Florence, où les
musiciens se préparent à opérer toute une révolution dans la musique;
voici enfin Rome, qui va donner naissance à une admirable école de
chant et de musique religieuse.
A Venise, l'école est fondée en 1527 par Adr. Willaert; après lui,
viennent Cyprien de Rore, Alfonso della Viola, Cost. Porta, Zarlino,
qui, le premier, posa les règles de l'harmonie, dans les _Istituzioni
harmonici_ (1558); derrière eux, Gastoldi, Orazzio Vecchi, un des
maîtres du style madrigalesque. A Naples, c'est l'élégant Gesualdo,
prince de Venouse; à Florence, Fr. Corteccia, Al. Striggio, Vincent
Galilée, fils du grand Galilée, théoricien et compositeur, Cost. Festa,
Cl. Merulo, etc.