_La philosophie, la littérature et la musique._—_Les

Artistes_: les ménétriers, leur corporation et leur

roi en France; les meistersänger en Allemagne.—_La

notation_: nouveaux signes, prolations, l'impression

musicale.—_Musique_: contrepoint, canons et rébus, chansons

et madrigaux.—_Instruments_: le violon, le luth, le clavecin,

les familles.—_Représentations musicales_: bals, concerts

et ballets; les mystères et le théâtre profane, les premiers

opéras.—_La Réforme_ en Allemagne, en Angleterre, en

France.—_Les Maîtres des XIVe, XVe et XVIe siècles_: l'école

franco-belge, Guillaume de Machault, Ockeghem, Josquin Desprez,

Goudimel, Orlando de Lassus.—L'école allemande: Gumpelzheimer,

Senfl, Schulz, etc.—L'école italienne: Gastoldi, Gesualdo,

Merulo, Palestrina; fin du moyen âge.

_Ars nova_, tel était le nom que les théoriciens donnaient à la musique

que le XIIIe siècle avait inaugurée. Ce nouvel art, fondé par les

vieux troubadours et trouvères et par les gothiques _harmoniseurs_ du

déchant, se transformera peu à peu, se dégagera des entraves de la

scolastique musicale, pour s'épanouir, après plus de trois siècles,

dans la forme calme, magnifique et sereine de Palestrina, mais l'on

ne pourra méconnaître qu'un indissoluble lien unit les motets encore

barbares des déchanteurs du XIIIe siècle aux majestueuses compositions

du XVIe.

La voie que suivirent les musiciens des XIVe et XVe siècles était

tout indiquée. Ils devaient fatalement tenter de perfectionner le

déchant, légué par ceux qui les avaient précédés; guidés inconsciemment

par leur oreille, ils devaient aussi accentuer de plus en plus la

tendance moderne, qui les éloignait des tons du plain-chant; le mot

restait toujours le même, mais la chose changeait à chaque quart

de siècle; malheureusement, cette lutte, qu'il faut signaler, sous

peine de manquer aux premières lois de l'histoire, fut retardée

par l'esprit même de cette époque, esprit auquel les musiciens

ne pouvaient rester étrangers. On sait dans quelles entraves se

débattit l'esprit humain, pendant les deux siècles qui précédèrent

l'époque dite de la Renaissance. Pris entre la rigide théologie et la

raisonneuse scolastique, il luttait pour apprendre, et après avoir

appris il luttait encore pour conquérir le droit de savoir. Les XIIe

et XIIIe siècles avaient été simples et grands: combien de monuments

impérissables sont là pour le prouver! Torturé, le génie des XIVe et

XVe siècles tortura de son côté ses œuvres, usa ses forces dans des

recherches ingénieuses, aima le difficile jusqu'à la passion, fouilla

jusque dans l'impossible. Les musiciens, eux aussi, entrèrent dans

cette voie; ils rejetèrent l'invention naturelle et facile, cette

grâce ingénue de l'art; ils aimèrent les combinaisons énigmatiques.

Non contents de rechercher les bizarreries, ils voulurent les rendre

plus bizarres encore par une écriture compliquée: renchérissant à

l'envi sur la notation proportionnelle, dont nous avons indiqué les

singularités, ils multiplièrent les signes, en changèrent le sens, le

cachant encore sous des rébus, plus incompréhensibles qu'ingénieux; le

difficile devint leur idéal, et ce fut pendant près de trois siècles

comme un dédale d'inextricables subtilités.

Tel fut le caractère de la musique du XIVe au XVIe siècle, jusqu'aux

prédécesseurs directs de Palestrina et jusqu'à Palestrina lui-même.

Mais, de même qu'en cherchant la pierre philosophale les savants

découvrirent de grandes et utiles lois de physique et de chimie, de

même, le pénible et incessant labeur auquel se livrèrent les musiciens

de cette époque curieuse finit par porter ses fruits; ils avaient créé,

sans le savoir, l'harmonie et la mélodie moderne.

Du reste, à la fin du XIIIe siècle et au commencement du XIVe, la

musique s'était déjà, pour ainsi dire, constituée administrativement;

les grands seigneurs et amateurs avaient cessé de cultiver l'art

musical, qui était peu à peu devenu l'apanage exclusif des ménestrels

et des musiciens de profession. Ceux-ci, sentant le besoin de se

soutenir et de se défendre les uns les autres, se formèrent bientôt en

corporation, créant ainsi entre eux un lien non seulement artistique,

mais aussi commercial. La corporation des ménétriers fut constituée

par ordonnance royale de 1321; elle avait pour patrons saint Julien

le Pauvre et saint Genest, déjà patron des comédiens; le chef de la

corporation prit le nom de Roi des ménétriers (Rex ministrorum) (fig.

44). Ce premier haut fonctionnaire musical paraît avoir été Parisot,

dit _Menestrel le Roy_ dans les statuts de 1321; après bien des

vicissitudes, cette royauté ménétrière abdiqua en 1773. De ce jour la

charge fut abolie, et en 1789 la _corporation des ménétriers et joueurs

d'instruments tant hauts que bas_ disparaissait, en même temps que les

maîtrises et bien d'autres institutions de l'ancien régime; du coup

était abolie aussi la corporation des faiseurs d'instruments, dont les

statuts dataient, pour Paris, de 1299.

[Illustration: FIG. 44.—SCEAU DE LA CORPORATION DES MÉNÉTRIERS

DE PARIS.]

La même révolution s'était opérée en Allemagne. Les empereurs, rois

et chevaliers, les hauts et nobles chanteurs d'amour du siècle

précédent, avaient peu à peu abandonné la musique; des mains des nobles

puissants et riches, comme Henri l'Oiseleur, comme le pieux Wolfram

d'Eschenbach, comme le fougueux et inspiré Tannhäuser, la viole et la

harpe des minnesänger était tombée entre celles de chevaliers, pauvres

hères, presque ménestrels, comme Frauenlob. Bientôt les artisans, les

bourgeois s'emparèrent de l'art musical, qui naturellement changea de

caractère. Ces ouvriers et bourgeois musiciens formèrent une forte

et nombreuse corporation qui s'intitula _corporation des Maîtres

chanteurs_ (Meistersänger). Elle tenait ses séances, ou plutôt ses

concours, à Nuremberg, comme à la Warburg, en Saxe, les minnesänger

avaient tenu les leurs.

Les meistersänger furent florissants jusqu'au milieu du XVIe siècle.

On en cite quelques-uns de célèbres, comme le médecin Henri Möglin,

le maréchal ferrant Kanzler, Aufflinger, etc.; mais le plus illustre

fut le cordonnier Hans Sachs de Nuremberg (1486, † vers 1567), qui

écrivit plus d'un chant pour les chorals de Luther; tout en fabriquant

ses chaussures, il composait des vers et de la musique qui révèlent non

seulement un poète touchant, fin et d'une naïveté des plus originales,

mais encore un compositeur ingénieux.

La condition sociale des musiciens commençait donc à se transformer,

dès les premières années du XIVe siècle, et à la même époque on

pouvait constater des tendances nouvelles dans le caractère des

mélodies et même dans l'écriture, ou notation. Remarquons en passant

que la musique ne subissait jamais une évolution sans que la forme de

l'écriture s'en ressentît; de nouvelles expressions, pour ainsi dire,

s'introduisant dans la langue musicale, de nouveaux signes devenaient

nécessaires.

Aux figures que nous avons décrites plus haut étaient venues s'ajouter

de nouvelles notes et en particulier la demi-minime; mais là ne

s'étaient pas arrêtées les innovations. Pour distinguer les différentes

valeurs de temps des notes, on les fit tantôt rouges, tantôt noires,

vers le milieu du XIVe siècle; puis, ce procédé étant par trop

incommode, on écrivit en notes noires et blanches; quelquefois même la

note était à moitié noire seulement. La musique faisait alors partie

des mathématiques et était démontrée par théorèmes; aussi se servait-on

fréquemment dans la mesure de fractions numériques. On ne peut imaginer

quel fatras de calculs surchargeait notre pauvre écriture musicale.

Le signe écrit ne représentait pas à l'œil ce qu'il signifiait en

réalité; de plus, des indications manuscrites avertissaient le lecteur

qu'il fallait diminuer ou augmenter la note mentalement de la moitié,

du tiers ou du quart de sa valeur apparente; ajoutez à cela que, dans

un même morceau, les diverses parties d'un chœur étaient écrites de

façons différentes et en proportions ou _prolations_ variées.

Toute cette science si ardue de la lecture, à laquelle se joignaient

encore les difficultés du calcul, prenait le nom de _proportions

numérales_ ou _prolations_. Les complications des signes étaient

telles que les musiciens, et même les meilleurs, n'étaient pas

toujours capables de noter correctement et faisaient de nombreuses

erreurs. C'est pourquoi, même lorsqu'on ne rencontre pas des notations

excentriques, comme celles en _proportio supersexcupartienteseptima_

ou _superquincupartientesexta_, du théoricien Gafori, la lecture de la

musique des XIVe et XVe siècles, et quelquefois du XVIe, présente des

obstacles presque insurmontables à l'historien moderne.

Cependant, au XVIe siècle, la musique profita de la grande découverte

de l'imprimerie et l'impression musicale fut une des causes qui

simplifièrent la notation; en effet, les caractères devinrent plus

clairs, les proportions disparurent peu à peu; il ne faut pas oublier

que, du jour où la musique fut popularisée par l'imprimerie, elle dut

nécessairement changer et simplifier la forme de ses caractères. En

somme, la notation du XVIe siècle commence à se rapprocher beaucoup de

la nôtre.

[Illustration: FIG. 45.

MARQUE D'IMPRIMERIE D'OTTAVIANO PETRUCCI.

(1466-1523.)]

Dès les dernières années du XVe siècle, Ottaviano Petrucci da

Fossombrone fit à Venise ses premières impressions en caractères

mobiles, devenues si rares aujourd'hui; il publia les œuvres des

maîtres du XVe siècle, dans un de ses recueils les plus célèbres, les

_Harmonice musices_, 1501; il mourut en 1520. Presqu'en même temps,

Antoine Gardane et ses deux fils, Ange et Alexandre, fondaient, à

Venise, l'illustre maison qui porta longtemps leur nom. Aux Pays-Bas

brillèrent les Phalèse d'Anvers (1510-1579), en France Pierre

Atteignant (vers 1530) et surtout les Ballard, «seuls imprimeurs du roy

pour la musique». Le privilège de Robert, le premier des Ballard, date

de 1542; les plus célèbres Ballard furent Christophe et son fils J.-B.

Christophe, qui imprimèrent presque toute la musique de l'époque de

Louis XIV (fig. 45 et 46).

[Illustration: FIG. 46.—IMPRESSION DE MUSIQUE DE PETRUCCI.]

Ces impressions du XVIe siècle sont de vrais chefs-d'œuvre d'art,

par la netteté, l'élégance et la forme des caractères. Tant que la

musique fut imprimée en caractères mobiles, on conserva aux types la

forme en losange ou carrée, qui était celle de l'écriture manuscrite

des XIVe et XVe siècles; mais lorsque, vers la fin du XVIIe, on grava

la musique sur des planches d'étain, l'écriture changea; les notes

devinrent ovales; ce fut cette forme que les graveurs adoptèrent

définitivement. La musique fut imprimée d'abord sans que les mesures

fussent séparées, ce qui rendait la lecture assez difficile; mais, vers

la fin du XVIIe siècle, elles furent distinguées par les barres dont

nous nous servons aujourd'hui.

C'est pendant les trois siècles qui font l'objet de ce chapitre que

l'art du moyen âge arrive à sa forme la plus parfaite. A partir du

XIVe, la mélodie et le rythme se dessinent davantage; le déchant perd

chaque jour de sa barbarie, il se régularise; c'est au commencement du

XIVe que nous voyons apparaître le mot _contrepoint_, qui signifiait

alors, comme aujourd'hui, l'art de faire concorder une note avec

une autre note (_punctum contra punctum_). A cette époque, déjà on

peut reconnaître des tentatives de musique imitative; il existe en

Angleterre un morceau où les voix sont disposées dans l'intention

évidente d'imiter le chant du coucou.

Le mélange des paroles sacrées et profanes, latines et françaises,

que nous avons signalé dans la période précédente, devint le style

habituel. On échafauda des messes entières sur un sujet mélodique, tiré

de chansons toutes profanes, dont on prononçait aussi les paroles, fort

peu édifiantes; une messe célèbre de Dufay était intitulée «à la face

pâle»; le même auteur en avait écrit une sur la célèbre chanson, dite

«de l'homme armé», chanson qui fut torturée de mille façons par tous

les compositeurs religieux et même par le grand Palestrina.

En même temps naissait en Italie un genre qui fut longtemps en vogue

et cultivé par les plus illustres maîtres. Outre les _canzone_, les

_cantilene_ et autres chansons, on vit apparaître le _madrigal_, forme

de musique toute spéciale de style et d'idée, qui dura même, après la

création de l'opéra, jusqu'au XVIIIe siècle. En Italie, on écrivait

des madrigaux à trois, quatre, cinq ou six voix, dans lesquels le

musicien, comme dans le motet et le rondel en France, devait montrer

tout son talent.

Ce fut du reste pendant cette période du XIVe au XVIe siècle que

se forma la langue musicale, non sans difficultés. En effet, les

musiciens de cette époque s'ingénièrent à multiplier les formes de

la musique à plusieurs voix, et alors naquit le canon. On appelle

ainsi un morceau disposé de telle façon que les différentes parties

d'une mélodie puissent être chantées à la suite ou se superposer les

unes aux autres; en d'autres termes, le canon est un chant dont les

parties peuvent se servir mutuellement d'accompagnement; la chanson

populaire de _Frère Jacques_ est le canon le plus connu et le plus

facile; nous avons cité un chant du coucou qui nous paraît être le plus

ancien canon et appartenir au XIVe siècle, bien qu'il ait été attribué

au XIIIe. Les musiciens qui employèrent les premiers cette forme

ingénieuse de musique furent si heureux de leur découverte qu'il n'y

eut pas de transformations auxquelles ils ne soumissent le canon. La

disposition graphique du morceau lui-même affectait les formes les plus

singulières: ici c'était une croix, là un vase en forme de cœur. Les

ouvrages des XIVe et XVe siècles abondent en facéties de ce genre. Nous

en avons choisi une des plus simples pour mettre sous les yeux de nos

lecteurs (fig. 47).

[Illustration: FIG. 47.—CANON ÉNIGMATIQUE DE LA CROIX.

XVIe SIÈCLE.]

Ce travail eut ses résultats, lorsque le génie de chaque peuple

commença à se dégager. Dès ce jour, le madrigal, issu des motets à

plusieurs voix, prit en Italie les allures élégantes et mélodiques

qui caractérisent la musique de ce pays; puis vinrent les chants

populaires, comme les _Frottole_ à quatre parties, dont il existe

un précieux recueil, imprimé en 1504. En France, la chanson domine

toujours, alerte et spirituelle, et aimant la musique imitative; mais

le style en est devenu plus serré, sans rien perdre du piquant de son

refrain. En Allemagne, le choral annonce et prépare les grandes et

majestueuses compositions du XVIIIe siècle.

Depuis le XIIIe, les instruments se sont multipliés: non que l'on

en ait inventé beaucoup de nouveaux, mais on a poussé jusqu'à ses

dernières conséquences l'assimilation de chaque groupe aux divisions

de la voix humaine, et dans chaque genre il existe d'innombrables

espèces; les formes aussi sont devenues d'une extrême élégance et d'une

prodigieuse variété.

Jusqu'ici nous n'avions pas encore parlé de l'instrumentation,

c'est-à-dire de l'art de grouper les différents timbres; mais, à

partir du XVIe siècle, on voit poindre le sentiment du groupement des

sonorités; chaque groupe forme, pour ainsi dire, un petit orchestre,

qui chante avec les voix ou se suffit à lui-même.

Depuis le XIIIe siècle, la famille des violes s'est augmentée; mais de

cette foule d'instruments à cordes il en sort un qui va les dominer

tous, le violon. Solide et élancé, armé de ses quatre cordes bien

tendues, il est svelte, élégant, dégagé; dès qu'il apparaît en France

et en Italie, vers 1520, il a presque sa forme définitive; on devine

en lui le futur roi de l'orchestre. Chose curieuse, le violon arriva,

dès le premier jour, à la perfection et les plus anciens sont encore

aujourd'hui ceux dont les artistes se servent avec le plus d'amour.

Nous n'avons point à faire ici l'histoire de la lutherie, mais il ne

sera pas dit que nous aurons nommé le violon sans rappeler la gloire

des grands luthiers d'Italie et du Tyrol, et ces dynasties d'ouvriers

de génie, les Amati (1550-1684), les Gaspard de Salo, à Brescia (vers

1560), les Guarneri, à Crémone (1640-1745), les Stradivarius, à Crémone

encore, dont le plus grand fut Antoine, né en 1644 et mort en 1737.

Beaucoup de noms brillent derrière ceux-ci parmi les luthiers célèbres;

mais ceux que nous avons cités doivent rester dans la mémoire de tout

artiste ou amateur (fig. 48).

[Illustration: FIG. 48.—LUTHIER, XVIe SIÈCLE.

(D'après Jost Amman.—1568.)]

Pendant que le violon sortait tout armé des ateliers de Crémone et de

Brescia, les violes affectaient mille formes diverses; quelques-unes

avaient des dimensions telles qu'un enfant pouvait facilement s'y

cacher. Mais, au moment où la musique prit un nouvel essor, la sonorité

de ces instruments au grand nombre de cordes, aux contours arrondis,

parut trop molle et trop faible; on les remplaça par des violons aigus

et graves.

L'instrument le plus à la mode, pendant le XVe et surtout pendant le

XVIe siècle, fut le luth, que nous avons déjà vu apparaître au XIIIe.

Après bien des combats entre la vielle ou chifonie, la viole, la harpe,

le psaltérion et les orgues portatives, c'était le luth qui seul

avait conquis le monopole de se faire entendre à côté des chanteurs

les plus en renom, entre les mains des amateurs les plus délicats.

Ce ne fut qu'au XVe siècle qu'il prit définitivement la forme sous

laquelle nous le voyons tant de fois représenté, avec ses six cordes,

sa rose élégante, son corps arrondi et gracieux, son manche allongé et

recourbé. Appelé à de hautes fonctions musicales, le luth avait grandi

peu à peu, si bien que, trop chargé de cordes, il allait succomber sous

leur poids, lorsqu'on lui adjoignit, au commencement du XVIIe siècle,

le théorbe ou archiluth, aux vingt-quatre cordes et au double manche,

d'un effet si pittoresque (fig. 49).

[Illustration: FIG. 49.

THÉORBE OU ARCHILUTH. LUTH.

XVIe ET XVIIe SIÈCLES.]

La harpe avait changé de forme; mais elle était restée la même, au

point de vue de la facture, depuis le XIIIe siècle. Elle attendra

encore trois siècles avant de se transformer. La harpe simple avait

vingt-quatre cordes; mais, l'instrument ne suffisant plus aux progrès

de la musique, on eut l'idée de revenir à l'ancienne harpe double

irlandaise, qui, armée de quarante-trois cordes, fut en grande vogue

dans toute l'Italie, au XVIe siècle. En effet, on la retrouve souvent

représentée et elle a sa place dans les premiers orchestres dramatiques.

[Illustration: FIG. 50.—CLAVICORDIUM, XVe SIÈCLE.

(D'après le ms. du _Thoison d'or_, Bibliothèque nationale.)]

On a bien discuté sur l'invention du clavecin, de l'épinette et par

conséquent du piano. Pour l'inventer, il avait suffi simplement

d'adapter un clavier au psaltérion que nous connaissons depuis le XIIIe

siècle; on avait mis les cordes en vibration, au moyen de languettes

de cuivre. Ainsi transformé, le psaltérion était devenu, dès le XIVe

siècle, le _clavicordium_. Le joli dessin inédit que nous donnons ici

est le premier modèle à nous connu du clavicordium, clavicembalum ou

épinette (fig. 50). Il est du XVe siècle, et, à cette époque déjà, on

avait remplacé les languettes de cuivre par des plumes de corbeau.

Telle fut l'origine des instruments _da penna_ ou de plume, dont les

Italiens parlèrent si souvent. A la fin du XVIe siècle, l'épinette

était partout répandue; ici elle s'appelait harpsichorde, là,

virginal, etc. (fig. 51).

[Illustration: FIG. 51.—VIRGINAL OU ÉPINETTE.]

Vers la fin du XVIe siècle, Hans Ruckers fondait la dynastie des

grands facteurs anversois. Les femmes s'étaient emparées de cet

instrument, et Clément Marot, parlant des dames de son temps, se

plaisait à voir

Leurs doigts sur les épinettes,

Chantant sainctes chansonnettes.

Plus riche que le nôtre sous certains rapports, le XVIe siècle

possédait des flûtes droites et traversières; les instruments graves de

cette famille rendaient des sons semblables à ceux de l'orgue. Le fifre

était destiné à la guerre, où il se mariait au roulement du tambour

et de la grosse caisse; le flageolet ou flûtet servait surtout à la

danse, accompagnant de son chant perçant le rythme obstiné du tambourin

(fig. 52-53).

[Illustration: FIG. 52.—FLUTES TRAVERSIÈRES OU ALLEMANDES, XVIe

ET XVIIe SIÈCLES.]

[Illustration: FIG. 53.—FAMILLE DES FLUTES DROITES, AIGUËS ET

GRAVES, XVIe ET XVIIe SIÈCLES.]

Le hautbois, lui aussi, avait des ténors, des basses et même des

contrebasses de sa famille; mais ces dernières étaient difficiles à

jouer. On en inventait de toutes espèces, et toujours on retrouvait les

mêmes inconvénients, lorsque vers 1539, un chanoine de Pavie, nommé

Afranio, inventa un instrument grave à anche, qu'il nomma le _fagotto_,

et qui ne tarda pas à faire oublier toutes les basses de hautbois et

leurs similaires, les cromornes. Le fagotto, qui prit les formes les

plus étranges, devint plus tard notre basson (fig. 54 à 56).

[Illustration: FIG. 54.—FAMILLE DES HAUTBOIS ET BOMBARDES AIGUS

ET GRAVES, XVIe ET XVIIe SIÈCLES.]

[Illustration: FIG. 55.—FAMILLE DES BASSONS AIGUS ET GRAVES,

XVIe ET XVIIe SIÈCLES.]

[Illustration: FIG. 56.

RACKETT, SORTE DE BASSON, XVIe ET XVIIe SIÈCLES.]

Depuis trois siècles l'orgue s'était transformé; les tuyaux étaient

devenus plus nombreux, les claviers plus maniables, la soufflerie

moins difficile à mettre en mouvement. En perfectionnant les pédales,

à la fin du XVe siècle, l'organiste Bernhard Murer avait doublé les

ressources de l'instrument. En revanche, les succès du luth et du

clavecin éclipsaient celui des orgues portatives ou régales; elles

disparurent peu à peu, et le XVIe siècle fut leur dernière époque de

gloire (fig. 57).

[Illustration: FIG. 57.—ORGUE PORTATIF OU RÉGALE, XVIe ET XVIIe

SIÈCLES.

(Musée du Conservatoire de Bruxelles.)]

Un des caractères distinctifs de l'instrumentation aux XVIe et XVIIe

siècles fut l'emploi fréquent des cornets en bois, aux sonorités

rauques et rudes. Ils étaient ornés d'un bocal, ou _bouquin_, en bois

ou en ivoire, qui communiquait avec l'instrument, au moyen d'un trou

de quelques lignes de diamètre. C'est ce bocal qui fit donner à ces

instruments le nom de _cornets à bouquin_. Dès le XIIIe siècle, nous

avons rencontré les cornets, et, au XVIe, leur famille était complète,

de la basse au soprano. Il y en avait de deux sortes: les droits et les

courbés. On les appelait aussi cornets _blancs_ et cornets _noirs_.

Aucun instrument ne fut plus en vogue; il eut ses virtuoses, on écrivit

pour lui de véritables méthodes, enfin il n'y eut pas d'éloges qu'on

ne lui prodiguât: «Quant à la propriété du son, dit Mersenne, il est

semblable à l'éclat d'un rayon de soleil qui paraît dans l'ombre ou

dans les ténèbres, lorsqu'on l'entend parmi les voix, dans les églises

cathédrales ou dans les chapelles (fig. 58).»

[Illustration: FIG. 58.—FAMILLE DES CORNETS A BOUQUIN AIGUS ET

GRAVES, XVIe, XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES.]

_Sic transit gloria..._, car il ne nous est resté d'un instrument si

célèbre et si répandu que le grotesque serpent, inventé en 1590 par un

chanoine d'Auxerre, nommé Edme Guillaume.

[Illustration: FIG. 59.—COR OU CORNET, FIN DU XVe SIÈCLE.]

A partir de la fin du XVe siècle, les instruments à bocal en cuivre

s'étaient renouvelés. La grande trompette de guerre s'était recourbée

gracieusement; le cor, ou trompe de chasse, avait pris sa forme

définitive, et surtout le majestueux trombone, le plus souple et le

plus parfait des instruments de cuivre, avait fait son apparition.

Ce qui distingue le trombone des autres instruments de cuivre, c'est

qu'il possède une coulisse qui lui permet d'augmenter ou de diminuer

le nombre des notes qu'il peut faire entendre, en allongeant ou en

raccourcissant le tube dans lequel résonne la colonne d'air (fig. 60).

[Illustration: FIG. 60.—LE TROMBONE ET SES ACCESSOIRES, DU XVIe

AU XIXe SIÈCLE.]

Nous n'avons pas à revenir sur les instruments à percussion; ils n'ont

guère changé depuis le XIIIe siècle.

INSTRUMENTS DE MUSIQUE DES XIVe, XVe ET XVIe SIÈCLES[5].

Histoire de la musique · 第 6 / 18 段