[4] On appelait «jeu parti» un genre de composition poétique et souvent

musical, dans lequel deux interlocuteurs dialoguaient entre eux.

Chants profanes et populaires, paroles latines sacrées, tout se

trouvait mêlé de la plus singulière façon dans cette musique à

plusieurs voix, issue de l'organum dont nous avons parlé, et qui avait

nom _déchant_. Mais, si l'organum était peu ou n'était point rythmé, le

déchant l'était, au contraire, et d'une manière assez précise.

Ainsi nous rencontrons, dès les XIIe et XIIIe siècles, la musique

sous ses deux formes, soit que le chant se présente seul, soit que

plusieurs mélodies se fassent entendre à la fois. Du reste, ces genres

de compositions étaient fort variés, malgré la pauvreté de la langue

musicale. On employait le plus souvent (sans que cette règle fût

pourtant absolue) le chant seul dans les _chansons de gestes_, dans les

_romances_, _pastourelles_, _serventois_, _lais_ et _jeux partis_. Au

déchant étaient réservés les _motets_, les _rondeaux_, les _conduits_;

suivant que ces compositions étaient à deux, trois, quatre ou cinq

voix, elles prenaient les noms de _duplum_, _triplum_, _quadruplum_ et

même _quintuplum_.

Malgré leur titre de _chansons_, les romans héroïques en vers, ou

_chansons de gestes_, contenaient peu de musique; ou, s'ils en avaient,

c'était comme une sorte de refrain, pour soutenir le débit du récitant.

En revanche, les romances, les pastourelles, petits poèmes amoureux

et villageois, étaient chantées sur des mélodies d'un rythme facile,

ainsi que le serventois, sorte de poème souvent satirique. Venu de la

Bretagne armoricaine, le lai, récit pittoresque de quelque aventure

touchante ou comique, avait un genre de mélodie assez développée qui

lui était particulier. Il en était de même du _jeu parti_, lorsqu'il

comportait de la musique.

Le _motet_, le _rondeau_ et le _conduit_ étaient des compositions

artistement composées à plusieurs parties. Souvent les conduits

étaient sans paroles, ce qui permet de supposer que beaucoup de ces

compositions étaient instrumentales.

S'il nous reste bon nombre de morceaux de tout genre, il n'est point

facile de nous imaginer comment on les exécutait. Cependant nous savons

que le chant était un art important au XIIIe siècle, nous savons même

que la virtuosité était en grand honneur; dans les concerts, comme à

l'église, on entendait partout des chantres et des ménestrels, hommes

et femmes, lutter de vocalises et de fioritures. Foudres papales,

interdictions épiscopales, rien ne pouvait arrêter le luxe des

ornements dans la musique. «Il faut, disait Jean XXIII, que les hommes

chantent d'une manière virile et non avec des voix aiguës et factices,

en imitant les femmes; il faut qu'ils évitent de chanter d'une voix

lascive et légère, comme les histrions.» La parole pontificale était

toujours restée sans effet; et que pouvaient faire pareilles défenses,

lorsque les évêques eux-mêmes étaient complices?

Ces chanteurs habiles et exercés étaient accompagnés par divers

instruments. On est assez porté à croire que les musiciens des époques

reculées connaissaient peu d'instruments de musique. C'est une erreur,

et l'on pourrait même dire que les instruments sont d'autant plus

nombreux que l'art est moins avancé. Pendant tout le moyen âge, ce

que nous appelons aujourd'hui instrumentation, c'est-à-dire l'art de

combiner les sonorités d'après les rapports des timbres, n'existait

réellement pas; mais les instruments étaient en grand nombre. Les

miniatures, les sculptures, les bas-reliefs nous en montrent une

étonnante variété; les poètes et les chroniqueurs en citent peut-être

plus encore.

Avant d'entrer dans quelques détails, que le lecteur nous permette de

présenter dans un seul tableau les instruments du XIIIe siècle. Des

tableaux semblables à la fin du XVIe et pour l'époque contemporaine

nous mettront à même de faire aisément la comparaison.

INSTRUMENTS DE MUSIQUE DU XIIIe SIÈCLE.

+=================================================+

| INSTRUMENTS A CORDES. |

+———————+——————————+——————-+

| FROTTÉES. | PINCÉES. | FRAPPÉES. |

+———————+——————————-+——————+

| GENRE VIOLE | GENRE LUTH | Psaltérion. |

| Vièle. | Luth. | Canon. |

| Gigue. | Mandore. | Dulcimer. |

| Rebec. | Citole. | |

| Crowth. | | |

| | | |

| GENRE VIELLE | GENRE GUITARE | |

| Organistrum. | Guiterne. | |

| Chifonie. | Guitare mauresque. | |

| | | |

| | GENRE HARPE | |

| | Harpe. | |

| | Harpe double | |

| | ou | |

| | irlandaise. | |

+==============+====================+=============+

+===================================================================+

| INSTRUMENTS A VENT. |

+—————————-+—————-+————————-+————————-+

| A BEC. | A ANCHE. | A RÉSERVOIR. | A BOCAL. |

+—————————-+—————-+————————-+————————-+

| Flûtes. | Hautbois. | GENRE | GENRE |

| Flûte droite. | Chalumeau.| CORNEMUSE | TROMPETTE |

| Flageolet. | Muse. | Muse. | Trompette. |

| Flûte traversière.| Pipe. | Chevrette. | Buccine. |

| Fifre. | Bombarde. | Cornemuse. | Trompe. |

| Flûte Bréhaigne. | Douçaine. | | |

| | | | |

| | | GENRE ORGUE | GENRE CLAIRON |

| | | Grandes orgues. | Clairon. |

| | | Orgues | Graile. |

| | | portatives | |

| | | ou régales. | |

| | | | GENRE COR |

| | | | et CORNET |

| | | | Cor. |

| | | | Corne. |

| | | | Cornet. |

| | | | Oliphant. |

| | | | Cor sarrasinois.|

+===================+===========+=================+=================+

+===================================+

| PERCUSSION. |

+———————-+—————————-+

| A BAGUETTES. | SANS BAGUETTES. |

+———————-+—————————-+

| GENRE | Clochettes. |

| TAMBOUR | Cymbales. |

| Tambour. | Grelots. |

| Tabor. | Triangle. |

| Tympanon. | Carillon. |

| Bedon. | |

| | |

| GENRE | GENRE |

| TIMBALES | CASTAGNETTES |

| Nacaires. | Eschelettes. |

| | Tartavelles. |

| | Taules. |

+===============+===================+

Nous n'avons pas tenu compte dans ce tableau des nombreux noms donnés à

chacun des instruments, suivant les dialectes des diverses provinces.

Depuis les Xe et XIe siècles, les lyres et cithares antiques paraissent

avoir disparu, en Occident du moins, ou s'être transformées, de telle

sorte qu'elles sont devenues méconnaissables; mais, en revanche, deux

instruments ont fait leur apparition, qui tiendront une grande place

dans l'histoire de la musique, la viole et le luth.

La viole ou vièle, dont on fait vibrer les cordes au moyen d'un archet,

et qui a donné naissance au violon, semble être venue elle-même du

crowth, ou violon barbare des populations bretonnes. Le crowth était

une sorte de violon à trois cordes d'une structure fort grossière, qui,

à une époque assez rapprochée de l'antiquité, était déjà très usité,

comme le prouvent ces deux vers de Venantius Fortunatus:

_Romanusque lyra plaudat tibi, barbarus harpa,

Græcus achilliaca, chrotta britanna canat._

La vièle apparaît dès le XIe siècle. Fort répandue en Angleterre, en

France, en Allemagne, en Italie, elle changea cent fois de formes,

suivant les pays et les époques. Ici elle est lourde, presque ronde, à

ce point que l'on ne peut comprendre comment le musicien pouvait faire

vibrer les cordes; là elle se rapproche du crowth, ainsi qu'on peut le

voir sur le portail de la cathédrale de Chartres, mais avec un dessin

plus élégant (fig. 36); c'est, dès le XIIIe siècle, un magnifique

instrument, d'une riche et belle structure, comme dans le portail de

l'abbaye de Saint-Denis. Le nombre de ses cordes variait de trois à

six. La vièle fut l'instrument préféré de tout le moyen âge: c'était

elle qui accompagnait le chant des lais, rondeaux, chansons de geste.

Jérôme de Moravie, un écrivain de la fin du XIIIe siècle, l'a décrite

en détail, donnant son accord et sa forme.

[Illustration: FIG. 36.

VIOLE, XIIIe SIÈCLE.

(Cathédrale de Chartres.)]

Il ne faut pas confondre la vièle à archet, ou viole, avec la vielle

à roue et à manivelle, dont nous nous servons encore aujourd'hui.

Les plus anciennes vielles à roue se trouvent sur le chapiteau de

Saint-Georges de Bocherville, que nous avons vu plus haut, et dans un

manuscrit du XIe siècle. Elle est grande, et quelquefois jouée par deux

personnes; cependant elle diffère peu de notre vielle moderne (fig.

33). Elle portait le nom d'_organistrum_ pour les savants, celui de

_chifonie_ pour le vulgaire. Le XIIIe siècle fut son époque de gloire.

Ornée de sculptures, de peintures, d'armoiries, enrichie de pierreries,

d'or et d'argent, la vielle lutta, et quelquefois avec avantage, contre

la viole. Nous la retrouverons plus tard, mais bien déchue de sa gloire

première.

Violes et chifonies eurent un terrible concurrent dans le luth.

Élégant de forme, difficile à jouer, mais facile à porter, le

luth semble avoir fait son apparition après les croisades et être

d'origine orientale. A côté de lui, orientale aussi, mais venant

vraisemblablement des Maures d'Espagne, la guitare fut bien vite à

la mode. Le luth et la guitare eurent d'abord quatre cordes et ne

différaient que par leur forme; mais bientôt le nombre des cordes du

luth augmenta considérablement, tandis que la guitare, dite guiterne

mauresque, prenait et gardait les six cordes doubles qu'elle possède

encore aujourd'hui. Derrière ces deux instruments venaient d'autres

plus petits et plus maniables, la gentille citole et la mandore,

diminutif du luth, dont il est parlé pour la première fois au XIIIe

siècle, dans les vers du troubadour Giraud de Calenson (fig. 37).

[Illustration: FIG. 37.

MANDORE.

(_Chansonnier_, Bibliothèque nationale.)]

Nous avons vu la harpe au XIe siècle. Telle elle était à cette époque,

telle nous la retrouvons dans toutes les miniatures et dans toutes les

sculptures des XIIe et XIIIe siècles. Ses formes sont plus élégantes,

l'instrument a pris de plus grandes proportions, mais au fond il est

resté le même (fig. 38).

[Illustration: FIG. 38.

HARPE, XIIe ET XIIIe SIÈCLES.]

Le psaltérion, ou canon, est un des instruments les plus

caractéristiques du moyen âge. Avec ses dix ou vingt cordes, tendues

sur un cadre en bois et frappées au moyen de marteaux, ou pincées

avec les doigts, le psaltérion se rencontre fréquemment dans les

représentations de l'époque; ce qui le rend des plus intéressants

pour nous, c'est qu'à partir du XVe siècle il donna naissance au

manicordion, au virginal, à l'épinette, au clavecin et, par suite,

au piano moderne. Le dulcimer est une variété du psaltérion. Cet

instrument n'a pas disparu, et les tziganes s'en servent encore sous le

nom de tympanon (fig. 39).

[Illustration: FIG. 39.

PSALTÉRION OU CANON, XIIIe SIÈCLE.

(_Chansonnier_, Bibliothèque nationale.)]

Les flûtes du moyen âge diffèrent peu de celles de l'antiquité.

Il faut toujours distinguer celles qui se jouent avec un bec, ou

flûtes _droites_, et celles dans lesquelles on introduit l'air

par une embouchure latérale. Celles-ci sont dites _traversières_

ou _traversaines_; plus tard, elles prirent le nom de _flûtes

d'Allemagne_. Chaque genre de flûte était représenté dans les registres

aigus par le chalumeau et le fifre, l'un pour les flûtes droites,

l'autre pour les flûtes traversières.

Comme la flûte, le hautbois, avec son anche double, resta des plus

primitifs. En passant de l'antiquité au moyen âge, il changea

fréquemment de nom, mais point de forme. Cependant nous trouvons, dès

le XIIIe siècle, les instruments à anche, à sons graves, qui, sous le

nom de bombardes ou de douçaines, donnèrent plus tard naissance au

basson.

Désignées par les noms de muse, chevrette, symphonie, etc., la

cornemuse et la musette, qui se composent en somme d'anches de

hautbois et de bombardes adaptées à des outres, jouèrent un grand rôle

pendant tout le moyen âge, sans différer beaucoup de celles que nous

connaissons aujourd'hui en Italie et dans les provinces de France, sous

les noms de zampogne, biniou, cornemuse, etc.

La cornemuse nous conduit tout naturellement à parler de l'orgue, dont

le principe sonore est, en résumé, le même. Dans l'antiquité, nous

avons laissé un orgue embryonnaire; au moyen âge, il a déjà plus de

quatre cents tuyaux; le clavier se compose de touches de plus d'un

mètre, que l'organiste enfonce à grand renfort de coups de poing. Le

premier orgue connu en France fut, dit-on, envoyé à Pépin le Bref par

l'empereur de Constantinople Constantin Copronyme; mais, en 951, nous

trouvons déjà la description d'un orgue immense, construit par les

soins de l'évêque Elphège, à Winchester. Il avait quatre cents tuyaux

et quarante touches; il était joué par deux organistes et alimenté

d'air par vingt-six soufflets, que mettaient en mouvement soixante-dix

hommes. A cette époque, l'art de jouer de l'orgue était déjà fort

avancé, et les plus grands musiciens du moyen âge étaient organistes.

Tout le monde ne pouvait posséder ces immenses instruments; aussi

avait-on inventé de petites orgues portatives, qui furent en vogue

pendant tout le moyen âge et que l'on rencontre fréquemment dans

les miniatures et dans les monuments. Un ou deux rangs de tuyaux,

posés sur un sommier ou caisse à air, qu'un, deux ou trois soufflets

alimentaient, plus un clavier, voilà de quoi se composaient ces

orguettes, ces régales, ces portatifs, auxquels les textes du moyen âge

font continuellement allusion. Nous retrouverons les régales aux XVe et

XVIe siècles.

Malgré la multiplicité des noms qui désignent la trompette, cet

instrument se réduit toujours à deux espèces: la trompette militaire de

grande dimension et le clairon, graile et claronceau, à la voix aiguë.

Le cor suivit les mêmes transformations que la trompette. Instrument

légendaire de la chasse et de la guerre, il se retrouve dans plus d'un

manuscrit, dans plus d'un texte. Il est en bois, en or, en argent, en

ivoire. Qu'il soit le cor magique d'Arthur ou l'oliphant de Roland,

toujours il est le même, droit ou à peine courbé, donnant quelques

notes de signal, plutôt qu'un chant suivi. Il faudra encore plusieurs

siècles pour qu'il devienne l'instrument, à peu près musical, si connu

sous le nom de trompe de chasse.

La percussion est, de tout le matériel sonore, celui qui est le moins

sujet aux transformations. Aussi trouvons-nous, dès le XIIIe siècle,

les instruments de ce genre dont nous nous servons encore aujourd'hui.

Le tambour change peu de forme, ainsi que le tambourin, qui soutient

de son rythme le chant du galoubet provençal. Notre grand tambour

de guerre n'est connu, en France du moins, qu'à partir du siège de

Calais par les Anglais; mais, en revanche, nous rencontrons la grosse

caisse avec grelots, sous le nom de _bedon_. Les stalles sculptées

de la cathédrale de Rouen en offrent un exemple curieux (fig. 40).

Rapportées d'Orient par les croisés, les naquaires remplacent les

petits tambours hémisphériques dont on se servait aux Xe et XIe

siècles, et parviennent jusqu'à nous, presque sans changement, sous

forme de timbales.

[Illustration: FIG. 40.—BEDON OU GROSSE CAISSE.

(Stalles de la cathédrale de Rouen.)]

Les cymbales, grelots, triangles, castagnettes, cliquettes pour les

mains et pour les pieds, ou échelettes, ne changèrent point depuis

l'antiquité. Cependant, en unissant plusieurs clochettes ensemble, on

forma un instrument, dont on jouait en frappant les cloches, au moyen

de marteaux, et qui avait nom _quadrillo_. Très répandu au moyen âge,

il donna naissance aux grands carillons des XVe et XVIe siècles, encore

en usage dans nos villes du Nord et en Belgique, et aux petits jeux

de clochettes à clavier, dont se servent quelquefois nos compositeurs

modernes (fig. 41).

[Illustration: FIG. 41.

CARILLON, XIIIe SIÈCLE.

(Ms. de la Bibliothèque nationale.)]

Mélodie, déchant, instruments, tout était employé, surtout dans les

représentations dramatiques, car le théâtre occupait déjà une place

considérable à cette époque. Nous n'avons pas l'intention de refaire

l'histoire de l'art théâtral au moyen âge. Rappelons seulement que les

premiers essais de ce genre furent des mystères, ou la mise en action

des récits de la Bible ou du Nouveau Testament. L'apologue des _Vierges

sages et des vierges folles_ est un des plus anciens drames liturgiques

de ce genre, et la Bibliothèque nationale en possède un superbe

manuscrit du XIe siècle; puis viennent les _Prophètes du Christ_, la

_Résurrection_ et bien d'autres encore. Aux XIIe et XIIIe siècles,

voici, parmi les plus connus, _Daniel_, le _Fils de Gédron_, le _Juif

volé_, moitié religieux, moitié comique, la complainte des _Trois

Maries_, et surtout le drame d'_Adam_.

La musique était tellement importante dans ces drames, que l'on

pourrait presque les considérer comme des sortes d'opéras.

Nous avons cité les jeux partis, dialogues presque dramatiques, qui

étaient souvent chantés; mais le XIIIe siècle vit naître les _jeux_,

qui nous intéressent de plus près encore que les mystères, puisque l'on

a retrouvé en eux les premiers essais de notre opéra-comique.

Ces _jeux_, qui étaient en assez grand nombre au XIIIe siècle,

gardaient encore quelques traces de l'influence légendaire et

religieuse, comme le _Jeu Saint-Nicolas_ de Jehan Bodel, le _Miracle

d'Amis et d'Amille_. Mais voici une petite pièce villageoise, le

_Jeu de Robin et Marion_, tout à fait en dehors du théâtre clérical

et liturgique. Elle est pleine de naïveté, cette scène dans laquelle

Marion se défend bravement contre les entreprises du chevalier

Aubert, pour se conserver à son ami Robin, et où tout finit par des

chansons et des danses. La musique tient une grande place dans ce

petit opéra-comique primitif. Quelques-uns de ses refrains sont restés

populaires, comme celui de «Robin m'aime, Robin m'a», dont la mélodie

a un tour moderne, qui n'est point sans charme. Tout, jusqu'à la mise

en scène, indique que le genre musical de l'opéra-comique est né dès ce

jour.

Le _Jeu de Robin et Marion_ fut exécuté pour la première fois à la cour

de Naples en 1285. Il avait pour auteur un trouvère d'Arras nommé Adam

de la Halle, dit le bossu d'Arras, que l'on peut considérer comme le

premier créateur de notre opéra-comique.

Le nom d'Adam de la Halle nous fait penser tout naturellement aux

trouvères et aux troubadours, ces poètes musiciens qui créèrent en

même temps la littérature et l'art musical du moyen âge. En effet,

si tous ne composaient pas, presque tous chantaient leurs vers, en

s'accompagnant de la vièle; quelquefois, le trouvère disait ses vers,

pendant qu'un jongleur exécutait la musique. On appelle _trouvères_

les poètes musiciens du Nord, depuis l'Artois jusqu'à la Loire, et

_troubadours_ ceux du Midi, Gascogne, Provence, Auvergne, etc. Depuis

les artistes ambulants, comme Ebles, Élias, Guy et Pierre d'Uissel, qui

allaient jouant, chantant et poétisant, pendant que l'un d'eux _faisait

la recette_, jusqu'au haut et puissant comte Thibaut de Champagne,

roi de Navarre, jusqu'au roi Richard Cœur de Lion, ces poètes

appartenaient à toutes les classes de la société, célébrant l'amour,

payant d'une chanson l'hospitalité qui leur était libéralement

offerte, ou, s'ils étaient riches, entretenant à leur cour des troupes

de chanteurs et de musiciens (fig. 42).

[Illustration: FIG. 42.

TROUVÈRE JOUANT DE LA VIOLE, XIIIe SIÈCLE.

(Ms. de la Bibliothèque nationale.)]

Citons quelques-uns des trouvères et troubadours les plus célèbres,

choisissant de préférence ceux qui semblent avoir été musiciens,

car il est assez difficile de distinguer parmi eux les poètes des

compositeurs, chanteurs et instrumentistes. Au XIIe siècle, ce sont

Arnault de Mareuil (1170-1200), l'ardent Bertrand de Born, le Juvénal

du moyen âge, Folquet de Marseille, Gaucelm Faidit, Peyre Vidal, Pons

de Capdueil, troubadours; parmi les trouvères, Gillebert de Berneville,

un vrai poète, chantant ses vers sur de gracieuses mélodies.

Au XIIIe siècle, trouvères et troubadours abondent. Sans compter Adam

de la Halle, dont nous avons déjà parlé, voici Aymeric de Peguilain,

Albert de Gapençois, Andrieus Contredit, Jean Bodel, auteur de _jeux_

dramatiques, Jean Perdigon, les deux Monniot, de Paris et d'Arras,

Pierre de Corbie, Perrin d'Angecourt, Robert de Sabillon, puis Colin

Muset et Marie de France, musiciens-poètes, dont les œuvres se

lisent encore avec plaisir; Thibaut, comte de Champagne et roi de

Navarre, le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion et Blondel de

Nesles, dont le dévouement est resté légendaire, quoique l'anecdote

qui nous le montre délivrant, au moyen d'une romance, son maître

languissant dans les prisons du duc d'Autriche, soit loin d'être

prouvée.

Il serait injuste d'oublier, à la même époque, les théoriciens dont

les œuvres jettent tant de jour sur la musique du XIIIe siècle,

comme Jérôme de Moravie, Jean de Garlande, Jean Cotton, Francon de

Paris, Marchetto de Padoue, Walter Odington, Élie Salomon; enfin des

écrivains sacrés, comme saint Bernard, des philosophes comme Abailard

(1079-1142), qui était aussi musicien et chanteur.

En Italie et en Allemagne, le même mouvement littéraire et musical se

faisait aussi puissamment sentir. Dante, dans la _Divine Comédie_,

nous a laissé les noms de Casella, qui fut, paraît-il, son maître de

musique, et de Bellacqua, le célèbre joueur de luth. En Allemagne, les

musiciens-poètes formaient toute une caste, constituée régulièrement.

Ces artistes, auxquels on a donné le nom de _Minnesänger_ (chantres

d'amour), composaient leurs chants et leurs vers, concouraient entre

eux au château de la Warburg, pour le prix de la poésie et de la

musique. Richard Wagner, dans son magnifique opéra du _Tannhäuser_,

nous a montré les deux minnesänger Tannhäuser et Wolfram d'Eschenbach

dans un de ces fameux concours. Parmi ces minnesänger, les uns étaient

riches, les autres pauvres, mais tous nobles et chevaliers. Il faut

citer au nombre des plus célèbres Klingsor, Wolfram d'Eschenbach et

Tannhäuser, dont nous venons de parler, Walther von Vogelweide, Ulrich

de Lichtenstein, Nitthart, etc. Le plus beau monument de cet art est

le manuscrit Manesse, contenant les portraits et les poésies des plus

célèbres minnesänger (fig. 43).

[Illustration: FIG. 43.—LES MINNESÄNGER, XIIIe SIÈCLE.

Wolfram d'Eschenbach.—Tannhäuser.

(Manuscrit Manesse.)]

Tel a été le XIIIe siècle, l'époque la plus brillante et la plus

glorieuse du moyen âge. Si abrégé que soit notre récit, nous pensons

avoir montré combien furent actifs et novateurs les artistes de cette

belle période. Les musiciens se multiplient de toutes parts, l'art se

détache de plus en plus de l'antiquité, pour devenir national et se

rapprocher de notre génie; on peut dire que c'est au XIIIe siècle que

nous voyons naître la musique moderne, et particulièrement la musique

profane.

Adam de la Halle. _OEuvres complètes_, publiées par De

Coussemaker, in-4º, 1872.

Clément (Félix). _Les Chants de la Sainte-Chapelle_, in-4º,

1875.

De Coussemaker. _L'Art harmonique aux_ XIIe _et_ XIIIe

_siècles_, in-4º, 1865.

De Coussemaker. _Drames liturgiques du moyen âge_, in-4º, 1860.

De Coussemaker. _Histoire de l'harmonie au moyen âge_, in-4º,

1852.

De Coussemaker. _Scriptorum de musica medii ævi; nova series_,

in-4º, 1864 et suivantes.

Dinaux (A.). _Trouvères, Jongleurs et Ménestrels du nord de la

France_, in-8º, 1836-43.

H. Lavoix fils. _La Musique au siècle de saint Louis_, IIe

volume du _Recueil de motets français des_ XIIe _et_ XIIIe

_siècles_, publiés par Gaston Raynaud, in-8º, 1883.

Riemann (Hugo). _Studien zur Geschichte der Notenschrift_,

in-8º, 1858.

Schultz (Alwin). _Das Höfische Leben zur Zeit der Minnesänger_,

in-8º, 1879.

Sepet (M.). _Les Prophètes du Christ_, études sur les origines

du théâtre au moyen âge, in-8º, 1878.

Von der Hagen. _Minnesänger. Deutsche Liederdichter_, 1834. 5

volumes.—(La musique en notation moderne et en fac-similé de

ces musiciens-poètes se trouve dans le quatrième volume.)

CHAPITRE III

DU XIVe AU XVIe SIÈCLE

Histoire de la musique · 第 5 / 18 段