S'il nous fallait écouter aujourd'hui la cacophonie singulière, décorée

au IXe siècle du nom d'organum, ce serait un supplice difficile à

supporter. Il est défendu dans la musique moderne, sauf de rares

exceptions que le génie seul peut se permettre, de faire entendre

simultanément, deux ou plusieurs fois de suite, des sons placés à

distance de quatre ou de cinq notes l'un de l'autre; il suffirait au

lecteur d'essayer sur un piano pour juger de l'effet produit; il aurait

comme la sensation désagréable de deux mélodies chantées dans deux

tons différents. Ce qui révolte aujourd'hui notre oreille était, au

contraire, la règle dans la diaphonie, et cette association barbare

de sons se rencontre, non point deux, mais jusqu'à douze et seize

fois de suite. C'est dans la disparition de ces intervalles, dits de

_quintes_ ou de _quartes_, si connus des harmonistes, que consiste une

des péripéties principales de l'histoire de la musique.

L'organum ou diaphonie était peu ou point rythmé; on le rencontre à

deux, trois, quatre ou cinq voix, ce qui constitue déjà un art assez

avancé; s'il n'avait que deux parties, il s'appelait _organum duplum_

ou simplement _organum_; à trois il était dit _triplum_, à quatre

_quadruplum_, à cinq _quintuplum_; mais ce dernier se rencontre fort

rarement. Ce fut à l'église d'abord que l'organum fut employé et au

plain-chant grégorien qu'il fut appliqué; peu à peu il se transforma,

au contact de la musique profane, pour faire place à un autre genre de

musique à plusieurs voix, appelé _déchant_ ou _discantus_; mais, outre

que le déchant tend à perdre de plus en plus son caractère primitif en

se dégageant chaque année davantage des formes barbares dont nous avons

parlé plus haut, il diffère surtout de l'organum en ce qu'il est rythmé

ou mesuré, tandis que l'organum ne l'est pas, ou presque pas.

A partir du IXe siècle, les progrès de l'art musical deviennent très

sensibles, et il faut les attribuer, en partie du moins, à l'empereur

Charlemagne, qui veillait avec grand soin sur sa musique et sur ses

musiciens. Ce prince institua des écoles dans lesquelles la musique

tenait une place importante, et constitua l'enseignement musical. A ses

yeux, il n'y avait de vraiment instruits que ceux qui savaient chanter;

non seulement il exigeait que les prêtres fussent musiciens, mais il

avait fait interdire l'entrée de son palais à tout prêtre qui ne

savait point lire ou qui ignorait la musique.

On raconte à ce sujet force anecdotes; tantôt il demandait deux

chantres au pape, celui-ci les envoyait, puis les deux ambassadeurs

musicaux s'amusaient malicieusement à enseigner chacun une méthode

différente, par jalousie des Francs, paraît-il. Devant un pareil

désarroi, on juge de la colère de l'irascible empereur. Une autre

fois, c'était Charles lui-même qui emmenait ses chantres avec lui à

Rome; à peine étaient-ils arrivés que les Romains se moquaient d'eux

et de leurs _voix de taureaux_; plainte à l'empereur, qui ordonnait

que ses musiciens eussent à apprendre leur métier auprès des chantres

pontificaux, par la raison «que l'eau étant plus pure à sa source que

dans les ruisseaux qui coulent loin d'elle, c'était en Gaule et non à

Rome que le chant romain s'était le plus corrompu». Suivant une autre

chronique, il envoyait deux de ses clercs musiciens étudier leur art

dans la ville des papes. Lorsque ses deux émissaires furent de retour,

il en garda un près de lui, confiant à l'autre le soin de créer une

école à Metz.

Tous les moyens lui étaient bons pour réussir dans ses projets de

réforme et son autorité n'était pas toujours des plus douces. Outre

qu'il voulait assister trois fois par jour aux offices en musique et

exigeait de ses chantres une assiduité fatigante, il avait quelquefois

de singuliers procédés. Un jour il entend le chant des chapelains d'une

ambassade byzantine; émerveillé par cette musique inconnue, il ordonne

à ses musiciens de l'exécuter devant lui; ceux-ci, qui n'en peuvent

mais, restent cois. Il les fait incontinent enfermer dans une salle

du palais, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'ils chantent de la même

façon que leurs confrères d'Orient. La méthode avait peut-être du bon,

mais Charlemagne ignorait évidemment le proverbe: «Ventre affamé n'a

pas d'oreilles.»

Quoi qu'il en soit de ces anecdotes, vraies ou fausses, un fait

reste évident: Charles fonda en France deux écoles musicales: à Metz

d'abord, puis à Soissons, exemple bientôt suivi par la plupart des

grandes villes de l'empire; au palais impérial, l'école Palatine avait

pour maître de musique le grand Alcuin; ces écoles furent une riche

pépinière de musiciens habiles et de théoriciens célèbres.

En effet, c'est vraisemblablement à ces institutions que le moyen âge

doit quelques-uns de ses premiers théoriciens, comme Isidore de Séville

au VIIe siècle, Bède le Vénérable au VIIIe, Aurélien de Réomé, Remy

d'Auxerre, Reginon de Prum, Odon de Cluny, le célèbre Hucbald aux IXe

et Xe, Bernon et Hermann Contract au XIe, dont les traités jettent une

vive lumière sur la musique de ce temps.

Nous avons hâte d'arriver au plus célèbre de tous ces maîtres, à Guy

d'Arezzo (fin du Xe siècle, mort vers 1050), bénédictin, moine de

Pompose, dont le nom semble résumer tout le moyen âge musical. Il

n'est pas d'invention qui n'ait été attribuée à Guy d'Arezzo, depuis

celles dont on connaissait l'existence longtemps avant lui, jusqu'à

celles qui ont été trouvées bien des années après sa mort. Dans ses

deux ouvrages célèbres, la _Lettre au moine Michel_ et la _Préface

de l'Antiphonaire_, il a de fort bonne foi indiqué ce qui existait

avant lui; mais la clarté de ses démonstrations, son vrai génie

vulgarisateur, le grand nombre de copies de ses manuscrits retrouvées

dans toutes les abbayes, expliquent comment il a été considéré comme

l'inventeur de la musique, en même temps qu'ils prouvent son immense

popularité (fig. 31).

[Illustration: FIG. 31.—GUY D'AREZZO ET SON ÉLÈVE L'ÉVÊQUE

THÉODALD

Xe ET XIe SIÈCLES.

(Ms. de la bibliothèque de Vienne.)]

Il n'est pas besoin de le répéter, les clefs, les lignes de la portée,

la gamme étaient employées avant l'époque du moine de Pompose. Que

reste-t-il donc au maître célèbre? deux inventions, mais capitales.

D'abord il sut bien et clairement expliquer la musique de son temps,

ce qui n'était pas chose facile; puis il donna un nom court et aisé à

retenir à chacune des notes de la gamme, que l'on désignait le plus

souvent jusqu'à lui par des lettres, ou bien en indiquant leur place

dans l'échelle. Son invention fut un coup de maître; il recommanda

de nommer chaque note par la première syllabe de chacun des vers qui

commencent l'hymne à saint Jean. Chacune de ces syllabes montant d'un

ton ou d'un demi-ton, six vers suffisaient pour fournir ainsi un moyen

mnémonique qui permettait de retenir facilement le nom et la place des

notes; voici ces vers:

UT queant laxis

REsonare fibris,

MIra gestorum

FAmuli tuorum,

SOLve polluti

LAbii reatum.

Sancte Johannes.

La gamme de Guy d'Arezzo n'a que six notes, mais nous verrons plus tard

d'où vient cette lacune.

C'était peu, en apparence, que d'inventer et de préconiser un simple

procédé mnémonique; mais en formulant cette unique règle «que toutes

les notes placées sur la même ligne doivent avoir le même sens», il

avait posé la loi primordiale de la lecture musicale, il avait remplacé

la routine par la méthode, rendu la musique accessible à tous. Tels

sont les vrais services dont notre art est redevable à Guy d'Arezzo.

Ils sont assez glorieux pour qu'il soit inutile de lui attribuer mille

inventions dont il n'est pas l'auteur.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la musique d'église; il ne faudrait

pas croire pourtant que les amateurs et dilettantes des premiers

siècles du moyen âge n'aient eu pour toute distraction que les mélodies

grégoriennes et quelques hymnes et antiennes. Héritière, après les

invasions, de tout ce qui restait en Occident du trésor intellectuel

des Grecs et des Romains, l'Église s'était emparée des lettres, des

arts et de la musique, par conséquent; aussi admettait-elle peu qu'il

y eût des chants en dehors d'elle, et ses écrivains ne parlent de la

musique profane que pour la flétrir ou la bannir. Mais, vivace comme

tout ce qui vient du peuple, cette musique, léguée par les Romains ou

apportée par les barbares de tous les coins du monde, n'en avait pas

moins continué sa route lentement, sourdement presque, mais, en somme,

sans interruption.

La chanson et la musique profanes (car toutes deux sont de même

essence) paraissent avoir eu, du VIIe au XIe siècle, deux origines.

Ou ce sont des refrains latins, restés populaires en Gaule, ou bien

les airs ont été importés par les envahisseurs barbares. La musique

gréco-latine ne disparut jamais complètement, et de plus elle resta

toujours un art raffiné pour les hautes classes de la société; c'est

ainsi que vers l'an 500, Clovis fit demander à Théodoric un citharède

grec; quelques chansons latines sont parvenues jusqu'à nous.

Il en est d'un tour délicat et charmant, qui prouve jusqu'à quel point

le culte des lettres latines était encore vivace en Gaule; témoin cette

adorable berceuse dont nous donnons quelques vers et qui paraît être un

chant dédié à la Vierge:

Dormi fili, dormi! mater

Cantat unigenito:

Dormi puer, dormi! pater

Nato clamat parvulo.

Millies tibi laudes canimus

Mille, mille, millies.

Dormi, nate! mi mellite!

Dormi, plene saccharo!

Dormi, vita meæ vitæ

Casto natus utero!

Millies tibi laudes canimus

Mille, mille, millies, etc.

Toutes les chansons, et surtout les chansons gauloises et franques,

n'étaient pas aussi littéraires; loin de là; mais quelques-unes,

guerrières et héroïques, ne manquent ni de fierté ni d'allure.

Charlemagne, tout en considérant le plain-chant comme la seule musique

digne des oreilles d'un homme libre, ne méprisait pas entre temps

quelque refrain joyeux; c'est ainsi qu'un jongleur lombard chanta

devant lui, et avec succès, une chanson de sa composition. En lisant

quelques-uns des panégyriques écrits en l'honneur de Charlemagne

par les historiens et les poètes que ce prince avait à sa solde, on

s'aperçoit rapidement que le saint empereur n'était point tout à fait

ennemi du profane.

Du reste, ces peuples barbares, qui changèrent la face du monde

antique, avaient pour la musique un amour plus grand peut-être que

celui des Grecs, plus qu'un amour, un culte. Cet amour des Germains,

des Saxons, des Bretons et des Francs pour la musique n'avait pas

échappé aux Romains. César le constate chez les Gaulois, Tacite chez

les Germains. Dès les débuts du moyen âge, nous trouvons la musique

constituée et pour ainsi dire réglementée; les musiciens sont des

sortes de prêtres en Grande-Bretagne; en Armorique, ils portent le nom

de _bardes_; en Norvège et en Gothie (Danemark) celui de _scaldes_. Un

lien mystérieux les unissait tous, comme dans un vaste sacerdoce.

La musique tenait une place d'honneur jusque dans les plus humbles

maisons. «Que faut-il à un noble Gallois? un coussin sur sa chaise,

une femme vertueuse et une harpe bien accordée», disait naïvement la

loi galloise. La musique était chez ces peuples un puissant moyen

d'influence. On raconte qu'Aldhelm, évêque de Sherbournes, entrant dans

l'église pour prononcer un sermon, ne trouva pas un fidèle. Sans se

déconcerter, il prit une harpe, sortit du temple, s'établit sur le pont

qui était près de l'église et chanta. Lorsqu'il eut réuni ainsi autour

de lui une foule considérable, il commença son discours (fig. 32).

[Illustration: FIG. 32.

HARPE DES BARDES GALLOIS (IXe SIÈCLE).]

Quelques chants militaires nous sont restés de cette époque, comme

celui qui fut composé en 841, sur la bataille de Fontanet, par un

certain Anglebert, se disant témoin oculaire. Cette musique nous a été

conservée en neumes. On fit, au sujet de la victoire de Clotaire contre

les Saxons, un chant si populaire «qu'il volait de bouche en bouche,

et que les femmes le chantaient, en dansant et en battant des mains».

La victoire de Louis le Germanique sur les Normands donna naissance

à un autre chant, dont nous avons les paroles, mais dont la musique

est perdue. Les croisades ne se succédèrent pas sans éveiller la muse

populaire. On connaît les paroles en langue vulgaire d'un chant de

croisés du XIe siècle.

C'était à table que les dilettantes du moyen âge, ainsi que les

Romains, aimaient à entendre de la musique, à voir exécuter des danses

variées. Écoutez ce concert décrit par Aymeric, écrivain du Xe siècle:

«Les uns sonnaient dans de triples cornes, ceux-ci jouaient du chorus,

ceux-là, frappant sur de rustiques tambours, remplissaient l'air de

leur bruit. D'autres, venus de la Gascogne, sautaient au son de la

musette, tandis que leurs compagnons pinçaient de la harpe et qu'un

dernier groupe, armé de l'archet recourbé, imitait la voix des femmes,

au moyen du rebec.» Une scène très curieuse, sculptée sur un chapiteau

de l'église de Bocherville (XIe siècle), nous montre un nombreux

orchestre, accompagnant une ballerine qui danse sur la tête (fig. 33).

[Illustration: FIG. 33.—CHAPITEAU DE L'ÉGLISE DE SAINT-GEORGES DE

BOCHERVILLE (XIe SIÈCLE).]

Plus heureux pour le moyen âge que pour l'antiquité, nous avons

conservé quelques-uns de ces chants profanes, au moins à partir du Xe

siècle. C'est dans un manuscrit, dit de Saint-Martial de Limoges, et

qui appartient à la Bibliothèque nationale, que l'on trouve les plus

anciennes chansons, _non religieuses_, notées en neumes. Ce manuscrit

est un des plus précieux monuments de l'histoire musicale. Citons

encore un chant sur Othon d'Allemagne, dans un manuscrit du Xe siècle,

à Wolffenbuttel, une chanson de table du Xe siècle que possède la

Bibliothèque nationale, les odes à Philis et à Tibulle d'Horace, mises

en musique par un compositeur inconnu, et qui sont à la Bibliothèque de

Montpellier. Ces chants, écrits en neumes, sans lettres indicatrices,

et naturellement sans lignes, n'ont pu encore être traduits en notation

moderne d'une façon satisfaisante.

En quittant le XIe siècle pour entrer dans le XIIe, nous abordons une

période plus connue, et qui est comme le développement et la suite

de celle que nous avons esquissée en quelques pages: le moyen âge se

prépare à atteindre son apogée.

Brandi (Ant.). _Guido Aretino, Monaco di S. Benedetto, della

sua vita._ Turin, 1882.

David (E.) et Lussy (M.). _Histoire de la notation musicale_,

in-fº, 1882.

David (E.). _Études historiques sur la poésie et la musique de

la Cambrie_, gr. in-8º, 1884.

De Coussemaker. _Histoire de l'harmonie au moyen âge._ Paris,

in-4º, 1842.—_Mémoire sur Hucbald_, in-4º, 1841.

Raillard. _Explication des Neumes_, in-4º.

Schubiger. _Histoire de l'école de chant de Saint-Gall, du VIIe

au VIIIe siècle_; gr. in-8º, 1866.

_Musical Notation (The) of the Middle Ages, Exemplified by

Facsimiles of Manuscripts Written Between the 10th and 16th

Centuries_, grand in-4º, 1890 (photograv.).

_Paléographie musicale publiée en fac-similé par les

bénédictins de Solesmes_, in-4º, 1889-1895 (photograv.).

CHAPITRE II

LES XIIe ET XIIIe SIÈCLES

_Le_ XIIIe _siècle artistique et littéraire_: les écoles,

les maîtrises, les écoles de ménestrandie.—_Le Solfège_: la

notation proportionnelle, les muances.—_La Musique_: les

chansons et les divers genres de musique, le déchant, la

virtuosité, les instruments.—_Le Théâtre_: mystères et jeux,

_Robin et Marion_.—_Les Musiciens_: trouvères, troubadours et

minnesänger, ménétriers et jongleurs.

Pendant cette longue période historique qui a nom le moyen âge, le

XIIIe siècle nous apparaît comme une époque lumineuse et belle entre

toutes. On commence à sortir des sombres doutes de l'époque précédente;

il y a comme une sorte de respiration du monde étouffé. La sublime

folie des croisades a porté ses fruits; nous avons appris à connaître

l'Orient, les civilisations se sont fondues. Aussi le XIIIe siècle

est-il comme une première renaissance, comme une éclosion du génie

moderne, non encore altéré par un retour pédantesque vers l'antiquité.

A partir du XIIe siècle, la sculpture, l'architecture adoucissent leurs

lignes encore raides et barbares. Nous voyons apparaître la cathédrale

de Chartres et son portail magnifiquement sculpté, nous pouvons admirer

les délicates représentations de la basilique de Saint-Denis. N'est-ce

pas le même siècle qui voit s'élever Notre-Dame de Paris, tandis que

s'élance vers le ciel la fine et hardie Sainte-Chapelle? Partout

l'esprit humain produit sans relâche. Dans la littérature religieuse

et la philosophie, voici saint Bernard, saint Thomas, etc.; dans

la littérature profane, voici des historiens comme Joinville, puis

d'innombrables conteurs et poètes, enfin Dante, dont le nom seul suffit

pour illuminer deux siècles.

En musique, les XIIe et XIIIe siècles sont indissolublement liés l'un à

l'autre. C'est avec eux que se manifeste ouvertement pour la première

fois l'art populaire, l'art libre qui cherche à se dégager des liens

du plain-chant de l'Église; la poésie nationale prend son essor,

portée sur les ailes de la musique. L'organisation de cette dernière

est fixée définitivement, et par les écoles religieuses et profanes,

et par l'institution des corporations de ménétriers et de faiseurs

d'instruments. En Allemagne, en France, la même impulsion est donnée;

nous connaissions mal l'Italie artistique de cette époque, assez

cependant pour savoir que la musique n'y était pas non plus négligée.

Pendant les cinq siècles précédents, nous en étions réduits aux

tâtonnements et aux hypothèses; aux XIIe et XIIIe, la musique bégaye

encore, mais elle parle et on peut la comprendre.

Durant la sombre période des Xe et XIe siècles, l'enseignement, base

de toute science, avait subi un temps d'arrêt; mais bientôt il avait

été remis en honneur. Aux XIIe et XIIIe siècles, les écoles abondaient,

où la musique était enseignée avec soin. On en vit une à Soissons, qui

rivalisait avec Metz, d'autres à Poitiers, à Orléans, à Clermont, à

Aix, etc.; il n'était pas une cathédrale qui n'eût sa maîtrise, pas une

abbaye qui n'eût son école de musique.

Il ne faudrait pas croire que seules les églises et les abbayes eussent

leur part dans ce fructueux labeur. A peine établies, les universités

avaient inscrit la musique dans leurs programmes. L'art profane

et populaire avait aussi ses écoles; les trouvères et ménestrels,

voyageant par les villes, s'arrêtaient en temps de carême, à l'époque

où tout chant joyeux devait cesser, et là, enseignaient, à qui voulait

les apprendre, chansons et refrains. Les plus grands seigneurs

envoyaient leur personnel chantant et musiquant à ces écoles, dites de

_Ménestrandie_ ou _Scholæ mimorum_, pour renouveler leur répertoire et

apprendre de nouvelles mélodies.

Nous avons vu que dès la fin du XIe siècle les neumes se trouvent assis

sur les lignes de la portée, leur forme est chaque jour de plus en plus

accusée et bientôt on voit les points et les virgules se transformer

et devenir la notation carrée, qui a été employée pendant tout le

moyen âge et dont nous nous servons encore dans le plain-chant de

l'Église. Quant au nombre des lignes de la portée, il est absolument

sans importance: tantôt on en trouve trois, tantôt quatre, tantôt

cinq, quelquefois onze, qui représentent toute l'étendue employée dans

le chant. Ce n'est qu'à une époque assez rapprochée de nous, vers la

fin du XVIe siècle, que le nombre des lignes de la portée est fixé

définitivement, à quatre pour le plain-chant, à cinq pour la musique

profane.

Mais si l'écriture des XIIe et XIIIe siècles paraît à l'œil assez

simple, il n'en est pas de même lorsqu'on veut traduire le sens de

chaque signe. Il ne suffisait pas d'indiquer la hauteur des notes, il

fallait aussi marquer leur durée, c'est-à-dire le rythme; c'est pour

le rythme qu'a été créée une écriture particulière dite _Notation

proportionnelle_, parce que la valeur de chacun de ses signes était

proportionnée à la valeur de ceux qui le suivaient ou le précédaient.

Pour exposer en détail la notation proportionnelle, un chapitre ne

suffirait pas: les signes se multiplient, se nuisent les uns aux

autres; les conventions annulent d'autres conventions; traduire ces

mélodies est un véritable jeu de patience, et on pourrait définir ainsi

cette notation: _une écriture dans laquelle le même signe peut avoir

plusieurs sens, en même temps qu'une seule idée peut être représentée

par plusieurs signes_. Remarquons bien qu'au XIVe siècle elle doit se

compliquer encore de nouvelles figures et de nouvelles inventions.

Voici les signes les plus employés dans la notation proportionnelle:

[Illustration:

NOTES SIMPLES

Double longue. Longue. Brève. Semi-brève. Minime.

NOTES COMPOSÉES

Pliques de longue. Pliques de brève. Ligatures. Silences.

FIG. 34.]

Mais la notation n'était pas la seule difficulté de la lecture musicale

au moyen âge; on en trouvait une autre dans la constitution même des

tons, qui a duré presque jusqu'au siècle dernier et qui n'a pas peu

contribué à rendre compliquée l'étude de notre art. Si peu musicien

que l'on soit, chacun sait que notre gamme se compose de sept notes;

en réalité, la gamme du moyen âge, elle aussi, en avait sept; mais

six seulement étaient nommées, comme nous l'avons vu, en parlant de

Guy d'Arezzo. Exposer tout au long cette théorie, qui tient cependant

tant de place dans l'histoire de la musique, conviendrait peu à cet

abrégé, dans lequel nous voulons éviter autant que possible ce qui

pourrait paraître trop technique à nos lecteurs; aussi bien nous nous

contenterons de signaler, en passant, l'existence du système de solfège

compliqué, connu sous le nom de _Système des muances_. Il fut échafaudé

à cette seule fin d'éviter le triton ou quarte juste, qui était pour

les musiciens du moyen âge l'abomination de l'abomination, le _Diabolus

in musica_, et qui fait aujourd'hui partie de notre langue musicale

courante[3].

[3] On trouvera des détails sur la notation proportionnelle

et sur le _Système des muances_ dans _la Musique au siècle de

saint Louis_. (IIe vol. des _Motets français_, publiés par

Gaston Raynaud et H. Lavoix fils.)

Malgré les difficultés de la notation et du solfège, il est facile de

se rendre compte de l'état de la musique aux XIIe et XIIIe siècles.

A partir de cette époque, les monuments abondent; les manuscrits

sont remplis de chansons avec musique, sans compter les livres de

chants religieux. Pour n'en citer que quelques-uns, la Bibliothèque

nationale, à elle seule, possède plusieurs magnifiques manuscrits, où

sont renfermées beaucoup de chansons notées des trouvères français;

on peut en voir un à la Bibliothèque de l'école de médecine de

Montpellier, dans lequel on trouve près de quatre cents chansons

profanes et religieuses, à deux, trois et quatre voix. La mélodie du

XIIIe siècle est vague, ses rythmes sont chancelants; cependant cette

musique, si barbare qu'elle nous paraisse, n'est pas plus improvisée au

hasard que la nôtre; comme la nôtre, elle a sa syntaxe et sa grammaire;

on peut même y retrouver, à l'état embryonnaire, les premiers éléments

de notre art moderne (fig. 35).

[Illustration: FIG. 35.—CHANSON DE THIBAUT DE NAVARRE.

(_Chansonnier du roi_, Bibliothèque nationale.)]

Les musiciens de ce temps avaient deux manières de composer. Tantôt ils

trouvaient et cherchaient des chants originaux, tantôt ils combinaient

ensemble deux, trois ou quatre mélodies déjà connues que l'on faisait

entendre simultanément, d'après les règles du déchant. Beaucoup de

ces compositions nous sont restées, qui ont une saveur toute moderne,

témoin ce petit morceau de Thibaud de Navarre, dont le rythme rappelle

singulièrement l'air populaire de la _Bonne aventure_. Voici le premier

couplet de cette chanson:

L'autre jour en mon dormant,

Fui en grant doutance

D'un jeu parti[4] en chantant

Et en grant balance,

Quant amours me vint devant

Qui me dit: «que vas querant?

Trop a corage movant,

Ce te vient d'enfance.»

Histoire de la musique · 第 4 / 18 段