Placés entre les Étrusques, ce rameau puissant et vivace de la

civilisation asiatique, et les Grecs d'Italie, les plus raffinés

peut-être de tous les Hellènes, les Romains empruntèrent d'abord leur

musique aux premiers, tant qu'ils furent pauvres; ils l'achetèrent aux

seconds, quand ils se sentirent riches.

C'est dans les cérémonies religieuses que la musique fait sa première

apparition à Rome. Les prêtres des cultes les plus anciens de ce peuple

de laboureurs et de soldats, les Arvales et les Saliens, pontifièrent

au son de la flûte et de la double flûte. Les premiers célébraient des

sacrifices où l'on entendait résonner ces instruments; les seconds

frappaient en dansant sur leurs boucliers et la flûte scandait leur

chanson guerrière. Si, pour obéir à la loi des Douze tables, on fait

en public l'éloge des hommes illustres, c'est la flûte qui accompagne

les chants traditionnels; que les femmes et les jeunes filles pleurent

un mort regretté, les flûtes, petites et grandes, gémissent au milieu

de leurs _naenies_ funèbres et lamentables. Tous les engins sonores de

la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique, et même des pays barbares feront

invasion dans la ville immense à diverses époques; mais toujours la

flûte restera, avec la trompette, l'instrument essentiellement romain.

Introduite en Italie par les Lydiens, dit-on, la trompette devint

l'instrument de guerre des Romains. Elle s'appelait, suivant sa

grandeur ou son emploi, lituus, buccina, tuba ou cornu. On connaît

les grandes trompettes romaines: les unes sont droites, les autres

courbées, au pavillon béant, représentant la gueule d'un horrifique

dragon, lourdes et portées sur l'épaule; ce sont les trompettes des

triomphes, instruments bien nationaux de ce peuple de soldats (fig. 21).

[Illustration: FIG. 21.—TROMPETTES ROMAINES, D'APRÈS LES

ORIGINAUX DU MUSÉE DE NAPLES.

(Collection Mahillon.)]

La trompette fut, avec la flûte, un instrument sacré et il exista

de bonne heure à Rome deux collèges, ou congrégations, celui des

joueurs de flûtes (tibicines) et celui des joueurs de trompettes

(cornicines). Les membres du collège des joueurs de flûte avaient seuls

le droit de donner concert en public. Ce droit, ils l'avaient conquis

de singulière façon. En l'an 442 de Rome, les flûtistes, indignés

de n'avoir pas la permission de manger dans le temple de Jupiter,

se retirèrent à Gabies. Eux partis, que faire? plus de sacrifices

possibles, plus de fêtes; plus de joyeux festins sans les tibicines et

leurs instruments. Des ambassadeurs allèrent à Gabies; les pourparlers

n'aboutissant pas, ces ambassadeurs usèrent de ruse: ils enivrèrent

les pauvres flûtistes et, dans cet état, les rapportèrent à Rome dans

un tombereau; non seulement on leur accorda ce qu'ils demandaient, non

seulement on leur donna place dans le temple, mais ils obtinrent le

privilège d'être les seuls à jouer de par la ville.

De la constitution de la musique romaine nous n'avons rien à dire;

elle est la même que celle des Grecs, avec ses tons, ses modes, mais

peut-être moins de variété dans le rythme. Au théâtre, elle ne prit

pas le développement qu'elle avait dans la tragédie et dans la comédie

grecques; cependant, sans être aussi artistique, l'emploi que les

Romains firent de la musique sur la scène mérite d'être signalé.

Quelques annotations curieuses sur les comédies de Térence nous sont

restées, qui nous apprennent, et le genre des instruments employés

dans les représentations comiques et aussi le nom du compositeur qui

écrivait la musique des comédies de Térence. Le sens de ces quelques

notes n'est pas toujours des plus clairs; cependant, si torturées

qu'elles aient été par les commentateurs, dont le premier fut Donat,

grammairien du IVe siècle, elles sont curieuses. Voici les inscriptions

de ces comédies:

«_Andrienne._ Flaccus, fils de Claudius, a composé les modes pour

flûtes égales, droites et gauches.

«L'_Eunuque_. Flaccus, fils de Claudius, a composé les modes pour deux

flûtes de la droite.

«_Heautontimorumenos._ Flaccus, fils de Claudius, a composé les modes

pour deux flûtes égales à la première représentation, et pour deux de

la droite aux suivantes.

«_Les Adelphes._ Flaccus, fils de Claudius, a fait les modes pour des

flûtes tyriennes.

«_Hécyre._ Flaccus, fils de Claudius, a composé les modes pour deux

flûtes égales.

«_Phormion._ Flaccus, fils de Claudius, a composé les modes pour deux

flûtes inégales.»

«Combien de choses nous échappent en musique? disait Cicéron. Ne

voyons-nous pas des connaisseurs qui, dès les premières notes de

l'instrument, peuvent dire de suite: ceci est de l'_Antiope_ de

Pacuvius, ceci de l'_Andromaque_ d'Ennius?»

Ce fut un peu avant la destruction de Corinthe que l'art grec fit

invasion à Rome. Nous avons parlé des troupes dionysiaques qui

colportaient comédies et tragédies grecques à travers le monde. En l'an

167 avant J.-C., elles parurent pour la première fois à Rome, appelées

par Anicius pour célébrer son triomphe d'Illyrie. Elles eurent peu de

succès, et il fallut leur adjoindre des lutteurs et des joueurs de

trompettes pour les faire admettre par le peuple romain.

Après la conquête de la Grèce, les Romains, on le sait, se

_grécisèrent_ outre mesure; ils empruntèrent à leurs vaincus l'art de

jouer de la cithare et de la lyre, des virtuoses vinrent chanter en

grec des airs de concert, il se forma des aulètes et des chanteurs

romains dont le premier célèbre fut Hermogène Tigellius, le grand ami

d'Horace et de Cicéron, le _Bellus tibicen_, le beau joueur de flûte.

Vers l'an 30 avant J.-C. s'introduisit à Rome un goût venu d'Égypte,

qui se répandit chaque jour davantage et donna un grand essor au

développement des forces musicales: celui de la pantomime, tragique ou

comique. Le ballet mimé remplaça peu à peu l'ancien théâtre, et les

danseurs furent accompagnés d'orchestres nombreux et brillants. Pylade

de Cilicie et Bathylle d'Alexandrie, l'un sérieux, l'autre badin,

furent les grands promoteurs de la pantomime gréco-orientale à Rome,

avec tout son appareil musical. Ils faisaient de la danse un instrument

politique: «Il est de ton intérêt, César, disait Pylade à Auguste, que

le peuple s'occupe de nous; pendant ce temps il ne pense pas à toi.»

Du reste, les concerts publics et privés s'étaient développés sous les

empereurs dans des conditions extraordinaires. «Aux accents des hommes

se mêlent les voix des femmes, et les flûtes viennent se joindre au

chœur; dans les concerts actuels il y a plus d'exécutants qu'il

n'y avait autrefois d'auditeurs. Quoique les abords soient remplis de

chanteurs, que l'amphithéâtre soit bordé de joueurs de trompettes, et

que l'avant-scène retentisse de toutes sortes d'instruments à vent

et autres, ces sonorités opposées entre elles engendrent un ensemble

agréable.» (Sénèque, lettre 84.)

Plus riches que les plus riches princes de l'Orient, les Romains

voulurent avoir dans leurs maisons des concerts de chœurs et

d'orchestres; ils nourrissaient chez eux des troupes d'esclaves

musiciens, comme font aujourd'hui les grands seigneurs russes. Ces

artistes venaient de tous les coins du monde; des Espagnoles dansaient

au son des castagnettes, des musiciennes d'Orient s'accompagnaient avec

le psaltérion. Horace était heureux d'aller entendre chez Auguste la

lyre dorienne et les chalumeaux phrygiens (fig. 22).

[Illustration: FIG. 22.—MYROPNUS NANUS.—CHORAULE.]

La musique était, du reste, la distraction à la mode dans les plus

hauts rangs de la société romaine. Sylla était bon chanteur, Norbanus

Flaccus jouait fort bien de la trompette, Calpurnius Pison était un

cithariste remarquable. Non seulement Néron, mais beaucoup d'autres

empereurs savaient la musique. Titus était chanteur et instrumentiste;

Adrien (119) se vantait de son habileté à chanter et à jouer de la

cithare. Caligula fut chanteur et danseur, Héliogabale sonnait de la

trompette et touchait de l'orgue. Alexandre Sévère jouait de la lyre

et de la flûte, touchait de l'orgue et sonnait fort agréablement de la

trompette.

Chacun sait que Néron était musicien, qu'il composait, chantait et

jouait de la lyre; on sait aussi qu'il inventa la claque et poussa

jusqu'à la perfection l'art de se faire applaudir; qu'il rétablit les

anciens jeux et en institua de nouveaux, pour s'offrir le plaisir

d'accumuler les couronnes sur sa tête; on pense, et non sans raison,

que ce fut par jalousie d'artiste qu'il fit périr Britannicus; on

a dit qu'il s'était loué un jour à un préteur romain, pour chanter

chez lui, moyennant un million de sesterces (177,900 francs); on sait

tout cela, mais ce que l'on sait moins, c'est, qu'en somme, Néron

n'était pas sans talent. Il avait travaillé très sérieusement son art

avec Terpnos; Martial cite avec grand éloge des chants d'amour de

sa composition, et Vitellius, un de ses successeurs, aimait à faire

exécuter sa musique (fig. 23).

[Illustration: FIG. 23.—NÉRON, HABILLÉ EN FEMME, CHANTE EN

S'ACCOMPAGNANT SUR LA LYRE.]

Les artistes les plus célèbres de l'empire romain furent en général

Grecs, tels que Terpnos citharède (54 ans après J.-C.), Ménécrate et

Diodore; plus tard, sous Domitien, Chrysogone, Pollion, Eschion et

Glaphyros; la décadence commença au IIe siècle; cependant on cite

encore, sous le règne de Galba, l'aulète Canos, un harpiste égyptien

célèbre nommé Alexandre Mesomède, dont nous avons parlé au sujet de la

musique grecque. Longtemps après la mort de ce dernier, Caracalla lui

faisait élever, en 210, un magnifique tombeau, en souvenir des progrès

qu'il avait fait faire à l'art de jouer des instruments à cordes.

Ce fut surtout comme théoriciens que les Romains eurent droit à tenir

rang dans la musique antique. Un des plus célèbres fut Vitruve (Ier

siècle ap. J.-C.), constructeur de théâtres ingénieux et savant; il

traita de la musique avec intelligence. Au IIIe siècle, Censorinus,

dans le _De die natali_, parle longuement de cet art, ainsi que Macrobe

(Ve siècle) dans ses _Saturnales_.

Trois auteurs de la fin de l'empire romain ont été, pour ainsi dire,

les maîtres de musique du moyen âge: saint Augustin (354-430),

Martianus Capella, vers 330, et Boèce. Saint Augustin philosopha plus

qu'il n'écrivit un traité, Martianus Capella entoura la musique d'une

enveloppe allégorique dans son livre intitulé _De nuptiis_, etc.; à

la fin du Ve siècle, Boèce, l'infortuné ministre de Théodoric, mêlant

la philosophie de Platon à la théorie pythagoricienne, composa un

véritable traité de musique. Le moyen âge adopta Boèce pour son maître

et il fallut la grande évolution musicale du XVIe siècle pour détrôner

l'auteur du _De musicâ_.

Pendant que l'ancien art grec marchait doucement à sa décadence, on

voyait naître et se développer un instrument qui devait avoir la plus

grande influence, non seulement sur la musique du moyen âge, mais même

sur la musique moderne. Je veux parler de l'orgue.

C'est aux physiciens grecs et à Ctésibius d'abord que l'on doit cet

instrument, vers 145 avant J.-C. Bien primitif au début, il fut

perfectionné par le célèbre Héron, fils de Ctésibius. La première

mention que nous trouvons de l'orgue est dans une description de Héron

lui-même; puis, un siècle à peu près avant Jésus-Christ, l'orgue était

cité par Vitruve; trois siècles plus tard, Athénée en donnait une

description; enfin saint Augustin parlait longuement de l'hydraule ou

orgue hydraulique. Malgré de longs détails ces descriptions sont peu

claires.

[Illustration: FIG. 24.—ORGUE, D'APRÈS LES MÉDAILLONS DITS

CONTORNIATES.

(Cabinet des médailles.—Bibl. nat.)]

Les premières représentations d'orgues que l'on connaisse sont des

orgues gallo-romaines et celles des IIIe ou IVe siècles qui furent

gravées sur des médaillons dits contorniates. Citons cette description

pittoresque de l'orgue, faite par l'empereur Julien dans ses poésies:

«Des pipeaux d'une espèce particulière se présentent à mes yeux, ils

sont placés sur une caisse d'airain. Un souffle impétueux les anime,

mais ce n'est pas un souffle humain. Le vent, lancé hors d'une peau de

taureau qui l'emprisonne, pénètre jusqu'au fond des tuyaux bien percés.

Un habile artiste, aux doigts agiles, dirige par son toucher errant

les soupapes adaptées aux tuyaux, lesquels, bondissant doucement sous

l'action des touches, exhalent une douce cantilène.» Les Byzantins ne

tardèrent pas à être fort habiles dans l'art de construire les orgues

(fig. 24 et 25).

[Illustration: FIG. 25.—ORGUE, D'APRÈS LES MÉDAILLONS DITS

CONTORNIATES.

(Musée Britannique.)]

Mais, pendant que l'empire brillait de toute son insolente splendeur,

pendant que Rome retentissait de chants éclatants et du son des

instruments au-dessous de la ville, dans les catacombes, dans des

lieux écartés, poursuivis, traqués, martyrisés, les chrétiens priaient

leur dieu en chantant, mais si bas, que nul ne pouvait les entendre et

que nul ne nous a dit ce qu'ils chantaient. Ces humbles chants, que

l'on croit avoir été des nomes grecs, mêlés de formules hébraïques,

devaient bientôt faire oublier la musique antique, si pompeuse et si

raffinée.

Les premiers siècles de l'histoire de la musique chrétienne sont

enveloppés d'un voile épais. Ce n'est plus la pénombre de l'antiquité,

c'est la nuit noire et profonde, et cependant quelle lumière doit

sortir quelques siècles plus tard de cette obscurité! Après deux

siècles le jour naît, bien faible encore; mais saint Ambroise et saint

Grégoire surgissent au début du monde nouveau, comme ces pics élevés

qu'éclairent dans l'ombre les premiers rayons du soleil levant. C'est

grâce à ces deux grands noms que la musique antique se relie à celle du

moyen âge, et, par le moyen âge, à la musique moderne.

Lorsque les chrétiens eurent définitivement triomphé du paganisme, ils

pensèrent à constituer une musique qui leur fût propre et qui répondît

à leur idéal religieux et artistique. Conservèrent-ils quelques

chants primitifs, transmis depuis les premiers martyrs? prirent-ils

uniquement, en la disposant à leur usage, la musique qui se chantait

autour d'eux? Nul ne le sait; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que

la première organisation de la musique religieuse en Occident est due

à l'illustre évêque de Milan, saint Ambroise (340-397), et ce chant

primitif, dont il nous reste encore quelques traces, porte le nom

d'_ambrosien_.

C'était le rythme qui, en somme, était le caractère distinctif du chant

de saint Ambroise; le manque à peu près complet de rythme caractérise

aujourd'hui le chant qui lui a succédé et dont nous nous servons sous

le nom de plain-chant. Le schisme des églises d'Orient avait produit

une profonde scission dans la chrétienté. Les chrétiens d'Occident

voulaient un art moins luxueux, moins riche, moins sensuel: il leur

fallait se séparer absolument des traditions antiques; ce fut le pape

Grégoire le Grand (542-604) qui fut le législateur, sinon l'auteur, de

la nouvelle musique religieuse. Il reprit tous les chants employés à

l'église, les examina, en rejeta le plus grand nombre et ne conserva

que ceux qui lui paraissaient dignes du culte catholique et romain; il

composa de la sorte un centon, c'est-à-dire un recueil des mélodies qui

durent être seules admises. Ce recueil, qui contenait tous les chants

des offices, prit le nom d'_antiphonaire_. Après douze siècles, et

malgré bien des altérations, c'est encore l'antiphonaire grégorien qui

est la base de notre musique religieuse.

Non content de condenser ainsi les mélodies de saint Ambroise, de

Paulin, de Licentius, saint Grégoire voulut reconstituer aussi la

théorie musicale; aux quatre tons ambrosiens, qui prirent le nom

d'_authentiques_, il ajouta quatre tons correspondants qui furent

appelés _plagaux_. Ce sont les huit tons dont se compose encore le

plain-chant _grégorien_ moderne.

Il institua à Rome une école pour perpétuer et propager le chant

nouveau; il la surveillait lui-même et de si près, que l'on conserve,

dit-on, encore le bâton avec lequel il conduisait et châtiait tour à

tour ses élèves. De là il envoyait à travers le monde des chantres,

pour corriger et rectifier le chant des autres églises, comme des

apôtres de la musique nouvelle.

On se servait vers cette époque d'une écriture qui porte encore le

nom de _boétienne_, parce qu'on en attribue l'invention au philosophe

Boèce; elle se composait des quinze lettres majuscules de l'alphabet

latin, ainsi disposées (fig. 26):

[Illustration:

A B C D E F G H I K L M N O P

FIG. 26.]

Saint Grégoire reprit la même notation, en la simplifiant; et il

réduisit à sept le nombre des lettres, retranchant les cinq dernières.

Nous attribuerons, comme on l'a fait jusqu'ici, à saint Grégoire la

notation par lettres, dont il reste encore de nombreux vestiges dans

notre écriture musicale; mais c'est pour nous conformer à la tradition

et simplifier notre récit.

Quoi qu'il en soit, cette notation fut complétée, entre le VIIe et le

IXe siècle, par l'emploi de petites lettres et de lettres doubles, qui

permirent ainsi de représenter toute l'échelle musicale (fig. 27).

[Illustration:

a

A B C D E G G a b c d e f g a

FIG. 27.]

Cette manière d'écrire ne paraît pas avoir été très usitée, mais on

s'en servit beaucoup pour les démonstrations théoriques; c'est aussi

par la théorie qu'elle est venue jusqu'à nous.

Saint Grégoire et l'établissement du chant grégorien ferment

complètement l'ère de la musique antique. Le plain-chant est le dernier

lien qui unit l'antiquité aux temps modernes; cependant ce lien est

assez fort pour que la chaîne de l'histoire de la musique ne soit

pas interrompue. Les traditions se perdront, presque tout le savant

échafaudage de la musique grecque s'écroulera; mais le plain-chant

restera immuable comme ses rythmes, servant de guide à l'historien

pendant les premiers siècles de l'histoire de la musique au moyen âge;

parvenu jusqu'à nous, il sera encore comme le dernier témoin musical de

l'antiquité.

Fétis. _Histoire de la musique_, t. II.

Ambros. _Geschichte der Musik_, t. I et II.

Gevaert. _Histoire et théorie de la musique grecque_, t.

II.—_Les Origines du chant liturgique de l'Église latine_,

in-4º, 1890.—_La Mélopée antique dans le chant de l'Église

latine_, grand in-8º, 1895.

Augé de Lassus. _Les Spectacles antiques_ (Bibl. des

Merveilles), in-16, 1888.

Allier. _Aurifodina harmonica_, in-4º, 1893.

Nisard. _Archéologie musicale et le vrai chant grégorien_,

in-4º, 1890.

LIVRE II

LE MOYEN AGE

CHAPITRE PREMIER

DU VIIe AU XIIe SIÈCLE

_La notation_: les neumes, les clefs, les

lignes.—_L'harmonie_: diaphonie, organum,

déchant.—_Charlemagne._—_Les théoriciens_: Hucbald, Reginon

de Prum, Odon de Cluny, Guy d'Arezzo et la gamme.—_Musique

profane_: les bardes, les scaldes, la musique publique et

privée, les chansons de soldats, les refrains à boire.

Au sortir de l'antiquité, nous entrons dans une longue période qui

doit nous conduire presque au seuil de la musique moderne. Le moyen

âge n'est pas une époque isolée dans l'histoire; de même qu'il plonge

profondément ses racines dans les temps anciens, de même il étend

au loin ses branches vigoureuses jusqu'à l'époque contemporaine.

C'est la lutte de ces deux éléments anciens et modernes qui fait

précisément l'intérêt philosophique de l'histoire musicale au moyen

âge. Malheureusement, pour l'étudier de bien près, il faudrait entrer

dans de longs détails techniques qui pourraient paraître ardus à nos

lecteurs; nous tenterons de suivre les évolutions de l'histoire, en

évitant les mots et les théories que les musiciens seuls pourraient

comprendre et non sans difficulté.

[Illustration: FIG. 28.—NEUMES. NOTATION POINTUE, DITE SAXONNE.

(Bibl. nat., Xe siècle.)]

Dès les premiers pas, nous sommes arrêtés. Du VIIe au XIe siècle,

l'écriture musicale présente de grandes difficultés que les érudits

n'ont pas encore complètement surmontées. Nous avons parlé de la

notation par lettres, chez les Grecs et chez les Romains. Lorsque

les invasions barbares sont terminées, lorsque chacun semble avoir

pris de force sa place, il apparaît une écriture, dite en _neumes_,

dont l'existence ne laisse point de doute, mais dont l'origine et

le sens sont assez difficiles à déterminer. Les uns donnent à la

notation neumatique une origine septentrionale; les autres la font

venir des Romains. Elle se présente à nous ayant pour base quatre

signes principaux qui servent à former les autres: 1º le point; 2º la

virgule; 3º l'accent grave; 4º l'accent circonflexe. Ces figures sont

tantôt superposées, tantôt placées les unes à côté des autres; ici,

elles sont fines et pointues et on les dit alors _saxonnes_; là, elles

sont lourdes et carrées, et on les dit _lombardes_ (fig. 28 et 29).

[Illustration: FIG. 29.—NEUMES. NOTATION CARRÉE, DITE LOMBARDE.

(Mss. du _Liber Troporum_. Bibl. nat., Xe siècle.)]

Les premiers manuscrits où nous trouvons les neumes sont du VIIIe

siècle. Les signes sont disposés à hauteurs inégales, au-dessus du

texte. La distance plus ou moins grande qui les sépare des mots chantés

indique quelle doit être la note.

Les musiciens du moyen âge s'aperçurent bientôt eux-mêmes des

inconvénients de cette écriture indécise. Ils eurent l'idée d'indiquer,

approximativement du moins, la place des neumes au moyen de points de

repère. Ils empruntèrent à l'ancien alphabet musical latin des lettres

qu'ils placèrent au commencement de chaque ligne, et tous les signes

qui se trouvaient à la hauteur de cette lettre durent représenter la

même note. Bientôt cette ligne imaginaire fut remplacée par une ligne

réelle, parallèle au texte, portant une lettre indicatrice et sur

laquelle devaient venir s'asseoir toutes les notes du même son. Ce fut

la lettre F que l'on choisit d'abord pour représenter le _fa_, puis on

lui adjoignit le C, qui indiquait l'_ut_. La ligne du _fa_ fut peinte

en vert, celle d'_ut_ en jaune. Les neumes devenaient déjà plus précis,

et cette précision augmenta encore lorsqu'on ajouta les lignes de _sol_

(G), de _la_ (A), de _ré_ (D), etc., marquées au trait dans le vélin. A

partir de ce moment notre écriture musicale était créée, et les lettres

romaines sont venues jusqu'à nous sous la figure des clefs, dans leurs

déformations successives (fig. 30).

[Illustration:

Lettre Fa

F

Lettre Ut

C

Lettre Sol

G

FIG. 30.]

Comme tous les procédés vraiment pratiques, celui des lignes et des

clefs n'eut pas, à proprement parler, d'inventeur. Le neume, avec ses

formes multiples et bizarres, eut une existence assez longue; cependant

l'invention de la portée changea et fixa son caractère; il s'unifia,

pour ainsi dire, en conservant les figures principales du point, de la

virgule et des deux accents grave et circonflexe, et devint l'écriture

carrée que nous rencontrerons aux XIIe et XIIIe siècles. En Allemagne,

il ne disparut complètement qu'au XVIe siècle.

En même temps que l'écriture, la musique scientifique se formait à

son tour. On a pu douter si les Grecs et les anciens avaient connu

l'art des sons simultanés, mais dès le VIIe siècle ce doute n'est plus

permis pour le moyen âge. A cette époque, un texte d'Isidore, évêque de

Séville, éveille d'abord notre attention; puis viennent les manuscrits

eux-mêmes, dans lesquels les exemples notés complètent et affirment la

théorie.

«La musique harmonique, dit Isidore de Séville dans ses _Sentences_,

est une modulation de la voix; c'est aussi une concordance de plusieurs

sons et leur union simultanée.» C'est la première fois que dans

l'histoire musicale nous entendons parler avec quelque précision de

l'art de faire concorder les sons entre eux. Les termes mêmes de la

définition semblent prouver que cette science n'était pas nouvelle

au temps d'Isidore de Séville; mais, faute d'être mieux renseignés,

prenons toujours cette phrase pour point de départ. Du VIIe au XIe

siècle, on trouve des traces de la musique harmonique dans Aurélien,

moine de Réomé (milieu du IXe), et dans Scott Érigène. C'est à la fin

du IXe qu'un moine de Saint-Amand, nommé Hucbald, parle, sinon avec

clarté, du moins longuement et en s'appuyant d'exemples, de la musique

à deux ou plusieurs parties, qu'il appelle _diaphonia_ ou _organum_.

Histoire de la musique · 第 3 / 18 段