Les instruments de musique chez les Grecs participaient de ce mélange

de pratique théorique et de spéculation philosophique. Une lyre était

non seulement un instrument dont on tirait des sons, mais le symbole

de la musique entière; elle aussi était sacrée, elle aussi était

associée aux lois des dieux et des hommes; en se servant de la lyre,

on protestait en faveur d'Apollon contre la flûte de Bacchus et de

Marsyas. Il est vrai de dire que le procès de ce dernier avait été

depuis longtemps revisé par les Grecs eux-mêmes, car les Sicyoniens

montraient avec orgueil dans leur temple la flûte de l'infortuné rival

d'Apollon.

Le nombre des instruments représentés sur les monuments laissés par

les Grecs, vases, peintures, sculptures, etc., est immense; cependant

on peut toujours le réduire à trois, les lyres, les cithares et les

flûtes reproduites à l'infini; tels sont les trois genres d'instruments

purement grecs; les autres sont asiatiques ou appartiennent aux époques

de décadence.

Le plus répandu de tous les instruments grecs est la lyre à quatre

cordes, qui fut d'abord l'ancienne lyre d'Apollon, aux origines

fabuleuses et divines. Ce ne fut qu'à une époque plus avancée qu'elle

se confondit avec la cithare et de telle sorte qu'il est difficile de

distinguer les deux instruments, dans les représentations figurées,

et de les reconnaître sous les noms multiples que les auteurs leur

ont donnés. La lyre était un instrument de moyenne ou même de petite

dimension, armé de peu de cordes en général, sept au plus; la cithare,

plus grande, mieux disposée pour la sonorité, était chargée d'un grand

nombre de cordes, qui pouvait aller jusqu'à douze.

Le grammairien Pollux a laissé, au IIe siècle de notre ère, une

liste des instruments de musique de son temps; sur les vingt-huit

instruments à cordes qui sont cités, la lyre et la cithare ont plus

de dix synonymes; mais il ne faut pas donner plus d'importance qu'il

ne convient à la multiplicité de ces noms; chaque pays, chaque ville

presque, désignait d'une façon spéciale un instrument partout répandu

qui, en somme, restait à peu près le même.

La vieille lyre grecque dont parle Homère s'appelle la _phorminx_.

Elle est d'une construction fort simple. Sur une écaille de tortue

est tendue une peau qui sert de table d'harmonie, puis s'élèvent

parallèlement deux bras, appelés cornes, reliés par une traverse; à

cette traverse sont attachés des anneaux de cuir, et à ces anneaux de

cuir des cordes qui, passant sur un chevalet, viennent se rejoindre au

bas de l'instrument et s'attachent à un cordier; au moyen des doigts,

ou d'un petit plectrum en os ou en ivoire, le musicien fait résonner

les cordes (fig. 11).

Le nombre de ces cordes fut d'abord en général de quatre, mais

successivement ce nombre fut porté à cinq, à sept, à neuf, à douze

et même à quinze, lorsque la lyre en vint à se confondre avec la

cithare. Chacune de ces additions annonçait une révolution dans l'art

et soulevait une guerre musicale. 500 ans avant J.-C., on connaissait

déjà des lyres à huit et à neuf cordes; vers 450, à onze et douze;

cependant, dans les concours de chant, celle à quatre cordes était

seule admise; Terpandre, se présentant au concours avec une lyre à

sept cordes, dut retrancher celles qui étaient en trop. Vers 500 avant

J.-C., Lasos d'Hermione se servait, dit-on, d'une lyre à neuf cordes,

dont chacune portait le nom d'une muse. En somme, la lyre type, celle

qui répond le mieux au système musical des Grecs, celle dont lord Elgin

a rapporté un modèle curieux qui est au British Museum, est à sept

cordes; l'instrument était en bois, en cuivre, et même en or.

[Illustration: FIG. 16.—CITHARE.]

La cithare était un instrument plus compliqué et plus musical, mieux

construit et plus sonore, mais de la même famille que la lyre. Elle

fut inventée, dit-on, par Cépion, élève de Terpandre, au temps

d'Alexandre; elle avait sept et huit cordes; elle en eut davantage,

mais ce furent ces huit cordes qui donnèrent leurs noms aux notes de

l'octave.

Platon et les purs Athéniens de vieille race bannirent la cithare

d'Athènes au bénéfice de la lyre, comme trop efféminée.

Cette opposition des philosophes était une réaction contre les

nombreux instruments orientaux qui avaient fait invasion en Grèce, en

même temps que le luxe asiatique. Assez semblable à la lyre était le

barbitos, dont jouaient Anacréon et Sapho. Mais tout à fait asiatique

était la grande harpe, se rapprochant de celle des Assyriens et des

Égyptiens; elle avait jusqu'à trente-cinq cordes, ce qui permettait

de magadiser facilement, c'est-à-dire de faire entendre en même temps

deux octaves, de là son nom de _Magadis_. Vers le VIe siècle avant

J.-C., un musicien d'Ambracie, Épigone, inventait, ou empruntait aux

Orientaux, un instrument à nombreuses cordes, fort semblable à l'asor

assyrien, et auquel il donnait le nom d'_epigonion_. A la suite des

expéditions d'Alexandre, les Grecs connurent d'autres instruments

d'Orient tels que la pandourah, le monocorde, le tricorde; mais ils

les employèrent peu, restant plutôt fidèles à la lyre et à la cithare.

Les instruments nouveaux se répandirent surtout dans les îles plus

asiatiques qu'hellènes. Les Grecs purs avaient conservé, depuis les

guerres persiques, une horreur patriotique pour ce qui rappelait l'Asie

et l'odieux souvenir de l'ennemi séculaire (fig. 17).

[Illustration: FIG. 17.—MAGADIS GRECQUE D'ORIGINE ORIENTALE.]

On comptait trente-sept espèces différentes de flûtes, aussi

l'aulétique, ou art de jouer de la flûte, était-elle une science des

plus compliquées. Mais il faut dire que ce nombre de flûtes se réduit

singulièrement, si l'on pense que les Grecs comprenaient sous le nom

d'_auloi_ les instruments à embouchure, à bec et à anche, c'est-à-dire

ce que nous appelons aujourd'hui les flûtes et les hautbois. De plus,

les flûtes prenaient leurs noms, non seulement de leur grandeur, de

leur forme et de leur timbre, mais aussi de l'emploi spécial auquel

elles étaient destinées; la monaule n'avait qu'un tuyau, l'hémiope

possédait des trous qui devaient être bouchés à moitié, la gingrine

était une petite flûte au son triste, employée dans les funérailles.

Si les jeunes filles sortaient en procession, les flûtes étaient

dites parthéniennes; si les enfants allaient à l'école, les mêmes

flûtes devenaient païdiques; c'étaient les andries ou flûtes graves

qui accompagnaient les chœurs d'hommes. La facture n'étant pas

très avancée, on avait plusieurs flûtes pour les différents tons. On

les faisait en roseau, en lotus, en buis, en os, en bois de cerf, en

laurier, en ivoire, en métal d'or ou d'argent. Il ne nous reste, de ces

nombreux instruments, qu'un seul spécimen, rapporté par lord Elgin.

Deux flûtes sont caractéristiques, la flûte de Pan et la flûte double.

Pour emboucher cette dernière et la faire résonner, de grands efforts

étaient nécessaires; aussi les Grecs avaient-ils eu l'idée de se garnir

les joues et les lèvres d'une sorte de monture, appelée _phorbeia_,

qui leur permettait de souffler avec force dans l'instrument, sans

déformer les traits du visage humain, ce qui pour eux eût été un crime

de lèse-esthétique (fig. 18).

[Illustration: FIG. 18.

FLUTE DOUBLE AVEC LA PHORBEIA.]

Qui inventa ces flûtes si diverses et si ingénieuses? Voilà ce que

personne ne saura dire. On rapporte cependant qu'Ardalas de Trézène,

vers 850 avant J.-C., fixa le premier les règles de l'aulétique ou

l'art de jouer de la flûte; Pronomos de Thèbes passe pour avoir, vers

450, perfectionné ces instruments; mais, en attribuant aux dieux toutes

les inventions de ce genre, les anciens étaient plus près de la vérité

que nos archéologues les plus érudits et s'épargnaient ainsi bien des

recherches inutiles.

Les Grecs connaissaient et employaient les trompettes, moins pour la

guerre cependant que pour les sacrifices. Ils les construisaient en

os, en bronze, en argent. Ce furent les Romains qui portèrent les

trompettes à leur plus haut degré de perfection. Cependant on avait

créé à Olympie des concours de trompettes pour les hérauts.

La percussion semble avoir été moins riche chez les Grecs que chez les

Égyptiens, les Assyriens et les Hébreux. Elle se composait surtout

de tambourins, de cymbales, petites et grandes, de sistres et de

triangles. Ces instruments, venus vraisemblablement d'Asie, étaient

surtout destinés au culte de Bacchus, car ils étaient les attributs des

Bacchantes, des Dactyles, des Corybantes, des Curètes, en un mot, de

tous les prêtres de Dionysios, de Cybèle, et des dieux de la nature.

La musique fut consacrée d'abord à la religion, et les prières, ainsi

que les hymnes, paraissent avoir été les premières compositions

régulières. Nous ne parlons pas des chants épiques; s'ils étaient

accompagnés de musique, selon toute apparence, cette musique était une

sorte de cantillation monotone, plutôt qu'une mélodie. Ces hymnes, ces

chants sacrés portaient le nom de _nomes_ (lois). Le plus ancien nome

connu est adressé par Olen de Délos à Apollon et à Diane. Chacun des

grands dieux avait son chant, qui lui était spécialement attribué;

le dithyrambe était voué à Bacchus, le péan, que l'on pourrait

appeler le chant national grec, à Apollon, l'oupigès à Diane, l'oulè

à Cérès. Ces chants étaient accompagnés de danses. Si les chœurs

étaient tristes et lugubres, ils étaient rangés dans la classe des

_thrénoi_; s'ils étaient joyeux, au contraire, ils appartenaient au

genre de l'_hyménée_. Nous avons dit que chaque dieu avait son chant,

pour chacun aussi on employait l'instrument qui lui était le plus

agréable; à Apollon étaient dédiées la lyre et la cithare, à Bacchus

la flûte, obligatoire, dit Aristote, dans tous les chants dédiés à ce

dieu. «On chante à Dionysios des cantilènes dithyrambiques pleines de

pathétique et de transitions, exprimant je ne sais quoi d'égaré et de

désordonné... Pour Apollon, au contraire, il faut le péan, hymne sévère

et recueilli.» (Plutarque.) Voici du reste la description de ces deux

célèbres danses nomiques: «Pour le dithyrambe, les chanteurs se placent

en rond. L'un des musiciens, tenant dans ses mains des tuyaux sonores,

fait entendre une mélodie qu'inspire la fureur, l'autre entrechoque

les cymbales d'airain. Des sons semblables aux mugissements du taureau

surgissent on ne sait d'où, et le bruit du tambour roule en répandant

la terreur. Les murs sont affolés et les toits pris d'ivresse?» Le

péan, au contraire, est plein de dignité et de noblesse. Des prêtres

crétois abordèrent en Grèce, après une périlleuse traversée, et

rendirent grâces aux dieux: «Devant eux marchait l'Anacte, fils de Zeus

Apollon; tenant en mains la phorminx, il en jouait admirablement et

levait le pied haut et avec grâce. En bel ordre et marquant la cadence

de leurs pas, les Crétois suivaient et montaient vers Pytho. Ils

chantaient l'Io péan, chant pareil aux péans de la Crète.»

Les fêtes étaient nombreuses, soit pour honorer un dieu, soit

pour perpétuer le souvenir des grands événements. Chacune servait

de prétexte à des jeux dans lesquels les Grecs concouraient pour

l'agilité, la poésie et la musique. On sait qu'il existait quatre

grandes principales fêtes de ce genre: les jeux olympiques à Olympie,

les jeux pythiques à Delphes, les jeux néméens à Argos, et les jeux

isthmiques à Corinthe; Pindare a écrit les poétiques annales de ces

luttes. Chaque cité avait aussi ses jeux particuliers; les Panathénées,

dédiées à Pallas, protectrice d'Athènes, et représentées sur les frises

du Parthénon, comptent parmi les plus célèbres.

Nomes, sacrifices, processions, jeux, tout semble être venu se

concentrer sur un art qui fut une des plus splendides manifestations

du génie grec, et qui emprunta à la musique une grande partie de sa

sublime beauté. Je veux parler du théâtre tragique et comique.

Assez d'autres ont raconté, et mieux que nous ne pourrions le faire,

les origines du théâtre antique; arrêtons-nous seulement un instant sur

ce qui regarde la musique.

Dans l'ancienne tragédie, avec Eschyle, ce sont les chœurs qui

représentent l'élément musical. Dans la moyenne, avec Sophocle,

on voit apparaître le jeu des instruments et la danse; enfin la

tragédie d'Euripide est tout à fait musicale. Cependant, partir de

ce principe juste que la musique tenait grande place dans le théâtre

grec, pour considérer, ainsi que l'ont fait plusieurs auteurs,

l'œuvre d'Euripide comme un recueil d'opéras, avec des airs, des

_morceaux_, des duos, etc., serait, nous le croyons du moins, défigurer

complètement le caractère de l'art tragique.

Dans l'orchestre de théâtre, on employait des chœurs de voix,

de cithares et de flûtes. Euripide fut le poète qui donna le plus

d'importance à la musique dans ses œuvres, et Aristophane lui

décocha plus d'un de ses traits, pour avoir été trop musicien. Certain

duo d'_Andromède_ fut tellement populaire que les habitants d'Abdère

en étaient obsédés. Douze chanteurs suffisaient à Eschyle; Sophocle

et Euripide en employèrent vingt-cinq et même cinquante. On vit, à la

première représentation d'une tragédie, des femmes tomber en pâmoison

et des enfants mourir de peur. Voilà qui est beau, mais peut-être cette

anecdote a-t-elle été enjolivée par quelques Crétois, ces Gascons de la

Grèce.

La comédie avait fait aussi grande place à la musique dans ses

premiers essais. Ce qui nous reste de Phérécrate, de Platon le

comique et d'autres, quelques-unes des grandes pièces d'Aristophane,

tout cela contient des passages propres à la musique, et, pour ne

citer qu'un exemple, le chœur des _Oiseaux_ d'Aristophane semble

appeler le chant imitatif. La comédie devenant politique, la musique

dut disparaître peu à peu; mais lorsque, plus tard, les artistes

Dionysiaques, véritables troupes ambulantes, allèrent jouer la comédie

par les provinces, ils emmenèrent avec eux un aulète et un joueur de

cithare.

Tout cela était de la musique pour ainsi dire publique; les Grecs

avaient aussi des chants privés; chaque métier avait sa chanson; il

n'était point de repas sans musique. Ne pas savoir chanter était

honteux, et Thémistocle l'apprit à ses dépens, un jour qu'il refusa la

lyre qu'on lui présentait pour jouer à son tour.

A l'époque de la décadence, avec les arts asiatiques, s'introduisirent

dans les festins les chanteurs de profession. Un certain Amoïbé gagnait

jusqu'à un talent attique par jour pour aller chanter dans les repas.

Mais, à partir de ce moment, l'art grec pur était perdu, et on peut

lire dans Athénée (livre XII) à quelle débauche de musique se livraient

les dilettantes du temps d'Alexandre.

Étant donnée la longueur de la période antique, nous avons conservé

peu de noms de musiciens. Cependant, si l'on adopte ce principe assez

discutable que _tous_ les auteurs lyriques ou dramatiques étaient

à la fois chanteurs, musiciens et poètes, cette liste s'augmentera

considérablement, et de noms illustres entre tous; on y trouvera

Pindare et Alcée, Sapho, Anacréon et Eschyle, Sophocle et Euripide,

Aristophane lui-même, en un mot, presque tous les poètes, jusqu'à

l'époque d'Alexandre. Cependant il y eut aussi des musiciens proprement

dits, des chanteurs et des _virtuoses_ de cithares et de flûtes.

Beaucoup de villes grecques possédaient des écoles, des espèces de

conservatoires comme nous disons aujourd'hui. Une des plus illustres

était l'école de Thèbes, qui vit naître Pronomos, un des inventeurs

supposés de la notation, et Pindare, dont Alexandre épargna la maison,

lorsqu'il détruisit la malheureuse cité qui avait eu l'audace de lui

résister.

Pergame fut célèbre aussi par son école qui produisait surtout des

joueurs de flûte, et les lauréats avaient leurs noms inscrits dans le

temple de la ville. A Argos, c'était l'école d'Olympe, le grand aulode

ou joueur de flûte. Les écoles de Lesbos et de Samos formèrent Alcée,

Sapho et Anacréon.

A l'époque de la décadence grecque, on créa de véritables

conservatoires pour former des acteurs et des musiciens qui allaient

jouant et chantant de par le monde. On a conservé les programmes des

concours de fin d'année et les noms des vainqueurs. L'école de Théos,

en ce genre, était la plus renommée; c'est de là que sortirent les

grandes troupes organisées sous le nom d'_artistes dionysiaques_.

Les noms des musiciens primitifs de la Grèce sont entourés de fables,

d'anecdotes, de légendes mythologiques. Sont-ce des dieux, sont-ce des

hommes, que ces musiciens mythiques comme Orphée, Amphion, Eumolpos,

Linus, Philamnon et son fils Thamyris, ou Hyagnis, père de Marsyas?

Tous sont dignes d'être placés à côté de Demodocus, qui, dans Homère,

chante la chute d'Ilion, de Phémius qui, bien malgré lui, charme au son

de sa phorminx les prétendants de Pénélope.

Mais descendons des nuages mythologiques pour entrer dans la réalité.

Sans que cette division soit bien absolue, on peut marquer cinq

périodes dans l'histoire de la musique grecque. Pendant les deux

premières, Sparte paraît avoir été le centre musical et artistique de

la Grèce. A partir de la seconde période, Athènes dispute à Thèbes

l'empire musical; toute la Grèce retentit de musique, depuis les îles

asiatiques jusqu'aux confins des Barbares, et c'est la ville de Pallas

qui semble donner le signal; enfin, dans les dernières périodes, l'art

prend une prodigieuse extension: des artistes grecs brillent en Égypte,

en Italie, à Rome même, jusqu'au moment où l'art hellène pur vient se

perdre dans l'immensité du monde romain, comme un fleuve dans l'Océan.

Les musiciens de la première période, entre 730 et 665, se confondent

presque avec les dieux. On ne sait rien, en effet, de bien précis sur

Terpandre, Clonas, Archiloque et Olympe.

Mais, entre 665 et 510, le jour se fait un peu sur la deuxième période:

nous y trouvons Thaletas de Gortyne, Xénodame de Cythère, Stésichore,

Xénocrite de Locres, Polymnaste de Colophon, et surtout Sacadas

d'Argos, le premier vainqueur aux jeux pythiques dont le talent sur la

flûte réconcilia Apollon avec la mémoire de Marsyas.

Pendant la troisième période, de 510 à 450, l'ancien art grec pur, je

dirais presque religieux, paraît être arrivé à son plus haut point de

perfection. Nous rencontrons Simonide de Céos, Phrynique, Mélanippide,

Lampros, Pythoclide, Agathocle d'Athènes, surtout Pronomos de Thèbes

et Lasos, le maître de Pindare, enfin Pindare lui-même, peut-être aussi

grand musicien que sublime poète.

La quatrième période, de 430 à 338, est une époque de lutte et

d'évolutions. De hardis novateurs jettent le trouble dans l'art

ancien et hiératique, changent l'ordre des tons, en inventent de

nouveaux, ajoutent des cordes à la lyre. Les philosophes, gardiens des

traditions, fulminent contre les impies qui attentent à la dignité de

l'art; les musiciens se font entre eux une guerre acharnée; l'aulodie

(fig. 19) (l'art de jouer de la flûte en solo et en concert) et la

citharodie, qui représentent la musique instrumentale, prennent un

immense développement. Timothée, audacieux novateur, proclame bien haut

ses hardiesses; criblé de sarcasmes par ses ennemis, il ne s'arrête pas

et dit fièrement: «Je ne chante pas le suranné, car le nouveau est de

beaucoup préférable à l'ancien. Place au jeune Zeus, adieu Cronos et

la vieille muse!» A côté de lui, dans la même période, on peut compter

Phrynis, Antigénide, Cinésias, Dorion, Téléphane, etc.

[Illustration: FIG. 19.—AULODIE.]

Le poète comique Phérécrate nous a laissé de ces luttes et de ces

révolutions artistiques un tableau qui est une vraie page d'histoire

musicale. Il montre en scène la musique, couverte de haillons et le

corps déchiré de coups: «Qui t'a donc ainsi maltraitée? lui dit la

Justice.—Je te l'apprendrai volontiers, répond la Musique. Celui que

je considère comme la première source de mes maux est Mélanippide, qui

a commencé à m'énerver par le moyen de ses douze cordes et m'a rendue

beaucoup plus lâche. Cependant cet homme ne suffisait pas encore pour

me réduire à l'état malheureux où je suis maintenant. Mais Cinésias,

ce maudit Athénien, m'a perdue et défigurée, en introduisant dans les

strophes de ses dithyrambes des inflexions de voix dépourvues de toute

harmonie; Phrynis, par l'abus de je ne sais quels roulements qui lui

sont particuliers, me faisant fléchir et pirouetter à son gré, m'a

habilement corrompue. Toutefois, ce n'était pas encore assez d'un

tel homme pour achever ma ruine, car s'il lui échappait quelques

fautes, du moins savait-il les réparer; mais il fallait un Timothée,

ma très chère, pour me mettre au tombeau, après m'avoir honteusement

déchirée.—_La Justice._ Quel est donc ce Timothée?—_La Musique._

C'est ce rousseau, c'est ce Milésien qui par mille outrages nouveaux,

et surtout par ses fredons extravagants, a surpassé tous ceux dont

je me plains. Me rencontrait-il marchant seule en quelque lieu, il

me démontait aussitôt et me partageait en douze cordes.» (Plutarque,

_Dialogue sur la musique_, trad. Burette.)

Enfin la quatrième période, de 338 à 50 av. J.-C., est moins riche en

artistes producteurs; mais nous y trouvons d'habiles théoriciens, qui,

avec les philosophes, nous instruisent encore aujourd'hui sur l'état

de l'art antique. On connaît de reste Pythagore, Platon, Aristote;

mais, pour être moins universellement célèbres, les théoriciens comme

Aristoxène, Euclide, etc., n'en ont pas été moins utiles. Plus tard, à

l'époque romaine, la Grèce nous donnait encore dans la science musicale

Alypius, Bacchius le vieux, Aristide Quintilien, Claude Ptolémée, etc.

Nous avons résumé aussi rapidement que possible l'histoire de la

musique grecque, telle que nous l'ont apprise les monuments figurés,

les auteurs anciens et les commentateurs modernes; mais, pour finir

comme nous avons commencé, nous devons avouer en toute franchise

qu'en dépit des textes les plus étendus et des hypothèses les plus

ingénieuses, tant que l'on n'aura pas retrouvé quelque œuvre entière

de musique antique de la bonne époque, bien authentique, bien claire et

bien interprétée, nous ne saurons rien, ou du moins nous saurons peu

de chose sur le véritable art musical grec.

Ambros. _Geschichte der Musik_, t. Ier.

Croiset (Alfred). _La poésie de Pindare et les lois du lyrisme

grec_, in-8º, 1880.

Fétis. _Histoire de la musique_, t. II.

Gevaert. _Histoire et théorie de la musique grecque_, 2 vol.

grand in-8º, 1875-1881.

Westphal (Rud.). _Allgemeine Theorie der Musikalischen

Rhythmik_, 1880.

Westphal (Rud.). _Geschichte der alten Musik._ 1865, in-8º.

Ruelle (Ch.-Em.). _Collection des auteurs grecs relatifs à la

musique. Traduction française: 1º Aristoxène; 2º Nicomaque

de Gérase; 3º Cléonide et Euclide; 4º Aristote, problèmes

musicaux; 5º Alypius, Gaudence, Bacchius l'ancien, 1870-1895._

Reinach (Théod.) et Weil (H.). _Inscriptions de Delphes_

(Bulletin de correspondance hellénique, 1894-1895).

Tiersot (J.). _Musique antique. Les Nouvelles Découvertes de

Delphes_ (Ménestrel, 1896).

Bourgault-Ducoudray. _Étude sur la musique ecclésiastique

grecque_, in-4º, 1877.

Montargis. _De Platone musico_, in-8º, 1886.

CHAPITRE III

ROME ET LES PREMIERS CHANTS DE L'ÉGLISE

_La musique romaine_: les sacrifices, la flûte, la

trompette.—_Théâtres_: la musique dans les comédies de

Térence, les troupes dionysiaques; pantomimes et ballets,

concerts publics et privés.—_Dilettantes_: les amateurs,

les empereurs, Néron.—_Artistes_: chanteurs, virtuoses

et théoriciens.—_L'orgue._—_Musique chrétienne_: ses

origines, saint Ambroise, saint Grégoire.—_Le plain-chant_:

l'antiphonaire, la notation dite grégorienne, fin de

l'antiquité.

Si nous n'avions à parler que des Romains, quelques lignes, ajoutées à

l'histoire de la musique des Grecs, suffiraient et au delà. Ce peuple

de conquérants aima les arts, mais en dilettante plutôt qu'en artiste,

je dirai presque en parvenu, fier de pouvoir tout acheter. La musique,

chez eux, fut comme l'épilogue de la musique grecque, en décadence,

piteux et triste dénouement d'une histoire qui avait eu ses siècles

glorieux. Mais si les Romains dominent le monde antique, ils assistent

à la naissance du monde nouveau; parler des Romains n'est pas raconter

la musique d'un peuple, médiocrement artiste en somme, c'est expliquer

les origines mêmes de notre art musical.

[Illustration: FIG. 20.—MUSIQUE DANS LES SACRIFICES.

(Tombeau étrusque.)]

Histoire de la musique · 第 2 / 18 段