Pour avoir quelques notions sur la musique des Assyriens et

Au lecteur.

Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original.

Seules quelques erreurs typographiques évidentes ont été

tacitement corrigées, et la table des matières a été corrigée

pour correspondre au texte. La définition du _triton_ donnée en

pages 97 et 162, qui semble erronée, est reproduite telle quelle.

Les dates de décès sont notées †.

[Frontispice:

BIBLIOTHÈQUE DE L'ENSEIGNEMENT

DES

BEAUX-ARTS

HISTOIRE

DE

LA MUSIQUE

PAR

H. LAVOIX FILS

PARIS

ANCIENNE MAISON QUANTIN

Librairies-Imprimeries réunies

Marius Michel del.]

COLLECTION PLACÉE SOUS LE HAUT PATRONAGE

DE

L'ADMINISTRATION DES BEAUX-ARTS

COURONNÉE PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

(Prix Montyon)

ET

PAR L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

(Prix Bordin)

Tous droits réservés.

BIBLIOTHÈQUE DE L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS

PUBLIÉE

SOUS LA DIRECTION DE M. JULES COMTE

HISTOIRE

DE

LA MUSIQUE

PAR

H. LAVOIX FILS

ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE

LAURÉAT DE L'INSTITUT

NOUVELLE ÉDITION

[Logo]

PARIS

Librairie d'Éducation nationale

ALCIDE PICARD & KAAN, ÉDITEURS

11, 18 ET 20, RUE SOUFFLOT

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

INTRODUCTION

QUELQUES DÉFINITIONS EN FORME DE PRÉFACE

La musique.—Le son.—Le rythme.—L'accent.—L'harmonie.—Les

timbres.—Les instruments.—Plan sommaire de cette histoire de

la musique.

«La musique est l'art de combiner les sons d'une manière agréable

à l'oreille.» Cette définition, qui est celle de J.-J. Rousseau,

est la plus répandue; mais il faut avouer qu'elle est aussi la plus

incomplète et la plus fausse. Si la musique ne consistait que dans

la sensation plus ou moins agréable qu'elle procure, elle serait un

art bien inférieur à tous les autres. Cette sensation diffère suivant

les époques, les âges, les individus. Les dilettantes du moyen âge

trouvaient fort agréables des combinaisons sonores qui, aujourd'hui,

révoltent les oreilles les moins sensibles, et cependant ces

combinaisons, si barbares qu'elles nous paraissent, sont de la musique;

les amateurs exclusifs des anciens maîtres trouvent intolérables les

hardiesses et les nouveautés que nous admirons dans les œuvres des

compositeurs contemporains, et cependant ces œuvres sont de la

musique. Bien plus, nous connaissons des pages qui, non seulement n'ont

pas été écrites dans le but d'être agréables, mais dans l'intention

bien formelle d'éveiller des sensations douloureuses et pénibles, et

cependant ces pages, dont quelques-unes sont sublimes, sont encore

et toujours de la musique.—«Croyez-vous donc que l'on écoute la

musique pour son plaisir?» disait Berlioz à Adolphe Adam, un musicien

qui, lui, n'avait cherché qu'à plaire. Sous cette boutade exagérée,

Berlioz cachait une vérité. La musique, telle que nous la comprenons

aujourd'hui, est souvent un art de plaisir et d'agréables sensations,

c'est vrai; mais elle est surtout un puissant moyen d'expression. Elle

a pour but idéal et noble, non seulement de distraire _agréablement_

nos oreilles, mais d'éveiller en nous les émotions les plus diverses.

Les goûts se sont modifiés bien des fois, les procédés matériels ont

changé; mais les seules œuvres vraiment durables sont celles qui

n'ont pas été conçues et écrites pour le plaisir d'un moment. Aussi

bien laissons de côté toute définition, heureux si le lecteur, en

fermant ce livre, peut se faire une idée à la fois nette et grandiose

de cet art sublime et singulier de la musique, dont le propre est de

produire suivant les temps et les individus des effets différents, tout

en ayant une esthétique à lui bien définie.

Il est dans la musique deux éléments premiers et constitutifs sans

lesquels elle n'existe pas, le son et le rythme. Sous le rapport

acoustique, le son est la vibration des molécules des corps frappant

régulièrement notre oreille. Selon que ces vibrations sont plus ou

moins rapides, le son est plus aigu ou plus grave, ou bien, comme on

dit vulgairement par erreur, plus _haut_ ou plus _bas_. On appelle

intervalle la différence des vibrations par rapport les unes aux

autres. Nous n'avons à parler ici ni d'acoustique ni même de théorie

musicale; cependant il est nécessaire de savoir que les sons,

diversement disposés, constituent ce que l'on appelle des _gammes_ et

que c'est le système combiné de ces gammes qui est la _tonalité_. Les

changements de tonalité, aux différentes époques et chez les différents

peuples, ont donné naissance aux grandes évolutions de l'histoire

musicale.

Le rythme consiste à disposer les sons de telle façon que, de distance

en distance, régulière ou irrégulière, un son apporte à l'oreille la

sensation d'un repos ou d'un arrêt[1]. Si nous comparons la musique à

la langue parlée, nous pouvons dire que les sons représentent les mots,

et que c'est au moyen du rythme que ces mots sont reliés entre eux sous

forme de phrases. De cette union du rythme et du son naît l'accent, par

lequel ces mots et ces phrases prennent un sens précis et expressif:

la musique est de toutes les langues celle dont l'accent est le plus

souple et le plus délicat.

[1] Lussy (Matthis), _le Rythme musical_.

Ce sont les combinaisons des rythmes et des sons multipliées à

l'infini, et dont la variété est aujourd'hui encore bien loin d'être

épuisée, qui ont, de tout temps, constitué la musique, depuis les

essais les plus embryonnaires jusqu'à l'art le plus raffiné.

Non contents de chanter successivement les sons en les astreignant

aux lois d'une tonalité et d'un rythme, les musiciens eurent l'idée

de superposer et de faire entendre à la fois deux, trois, quatre,

et même davantage de ces sons; ils formèrent ainsi l'_harmonie_ que

l'on pourrait définir de la sorte: L'harmonie est l'art de combiner

les sons, de manière à en faire entendre plusieurs à la fois. Cet

assemblage de sons superposés présente deux caractères bien distincts:

ou l'oreille éprouve comme une sensation de repos, ou, au contraire,

certaines de ces combinaisons la laissent en suspens et pour ainsi

dire inquiète; elle exige alors impérieusement ce repos qu'on lui a

fait désirer. Dans le premier cas, l'harmonie est dite _consonante_;

dans le second, elle est _dissonante_. L'histoire nous apprendra par

quelles péripéties les dissonances sont devenues consonances _et vice

versa_; mais, en principe, c'est toujours d'après cette division que

les superpositions de notes, dites _accords_, ont été désignées.

A la tonalité, au rythme, à l'harmonie vient se joindre un quatrième

élément, le _timbre_, qui joue dans la musique le rôle du coloris dans

la peinture. Chanter ne suffisant pas à l'homme, il voulut inventer des

voix factices permettant de varier les sons, et il trouva ce que l'on

appelle des _instruments de musique_. Si nombreux qu'ils aient été,

depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, tous les instruments

peuvent se réduire à trois types principaux: 1º les instruments à

cordes; 2º les instruments à vent; 3º les instruments à percussion.

Les instruments dits à cordes se subdivisent eux-mêmes en deux espèces:

tantôt les cordes sont mises en vibration au moyen d'un archet, comme

dans le violon; tantôt on arrive au même résultat en les pinçant avec

le doigt, comme dans la guitare. Il existe aussi des instruments dont

les cordes sont frappées avec des marteaux.

Dans les instruments dits _à vent_, on distingue trois types

principaux: ceux à bec, comme la flûte, dans laquelle l'air vibre en

se brisant contre un biseau; ceux à anche simple ou double, comme le

hautbois ou la clarinette, dans lesquels une ou deux fines languettes

de roseau sont mises en vibration au moyen des lèvres et font résonner,

par conséquent, l'air contenu dans le corps de l'instrument. Dans les

instruments à embouchure, l'air, poussé avec force dans une sorte de

bocal, résonne en se précipitant à travers une étroite ouverture dans

un ou plusieurs tuyaux. Ces tuyaux sont le plus souvent en métal, ce

qui fait que les instruments à embouchure, comme la trompette, le cor,

le trombone, etc., ont pour désignation générale le nom d'_instruments

de cuivre_. Enfin les instruments de percussion sont ceux qui

retentissent quand on les frappe, soit avec la main, comme le tambour

de basque; soit avec des baguettes, comme le tambour ou les timbales;

soit au moyen de marteaux, comme les cloches et clochettes; soit

quand on les heurte les uns contre les autres, comme les castagnettes

et les cymbales. Quelques transformations qu'aient subies tous ces

instruments, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, c'est

toujours au moyen des cordes, du bec, de l'anche, de l'embouchure ou de

la percussion qu'ils ont résonné.

Ces définitions sont, il faut l'avouer, assez fastidieuses, mais

indispensables. Le son, le rythme, le timbre seront, en effet, les

personnages principaux, pour ainsi dire, de cette histoire, sous forme

de mélodie, de mesure, d'harmonie, d'instrumentation. Nous laisserons

de côté les origines primitives de la musique. Outre que là le champ

est ouvert à toutes les hypothèses et que de tout temps on a fort

abusé de la permission, le sujet regarde plus la philosophie et même

l'anthropologie que l'histoire artistique, et nous commencerons avec

les anciens peuples de l'Orient, c'est-à-dire les Égyptiens et les

Assyriens, au moment où un art musical nous apparaît véritablement

constitué. Passant à travers la Grèce et Rome, nous tenterons de

trouver les liens qui unissent la musique antique à l'art moderne, car,

il ne faut pas s'y tromper, il n'y a pas de lacune dans l'histoire

musicale, il n'y a que des ignorances. Si les anneaux de la chaîne nous

paraissent brisés, c'est que les historiens n'ont pas su les rattacher.

Le moyen âge nous montrera les origines de la musique moderne, de

notre harmonie, de la tonalité qui fait aujourd'hui le fond de notre

langue musicale. Des musiciens primitifs du moyen âge aux grands

maîtres qui, du XVIe au XVIIIe siècle, ont été les précurseurs et les

créateurs de notre art moderne, la transition sera facile; enfin la

musique contemporaine servira de conclusion à cette histoire; elle

sera le résultat inévitable et logique de tous les faits qui se seront

rapidement déroulés devant nous, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.

Nous l'avons dit, ceci est une histoire de la musique et non des

musiciens. Des noms, des dates, des titres de compositions, voilà tout

ce que nous pourrons dire sur eux, à moins que quelques anecdotes,

quelques détails de leur vie se rattachent directement à l'historique

de leurs œuvres. Ce court volume ne suffirait pas s'il fallait

entreprendre, même en abrégé, la biographie de chacun des maîtres qui

ont successivement contribué aux progrès de l'art musical.

Ambros. _Geschichte der Musik._ 5 vol. in-8º, 1880-1882

(s'arrête au XVIe siècle).

Brendel (Franz). _Geschichte der Musik_, in-8º, 1878.

Burney. _A general history of Music._ 2 vol. in-4º, 1788-1801.

Clément. _Dictionnaire lyrique_, in-8º, 1869.

Fétis. _Histoire générale de la Musique._ 5 vol. in-8º,

1869-1876 (s'arrête au XIVe siècle).—_Résumé philosophique

de l'histoire de la Musique_ (Ier vol. de la _Biographie des

Musiciens_, 1re édition).—_Biographie des Musiciens_ (2e

édition), 8 vol. in-8º, 1860-1865, avec 2 vol. de supplément

par A. Pougin, 1878-1880.

Forkel. _Allgemeine Geschichte der Musik._ 2 vol. in-4º,

1788-1801.

Grove. _A dictionary of music and musicians, 1850-1880._ In-8º,

1879.

Hawkins. _History of the science and practice of music._ 3 vol.

in-4º, 1777. Nouvelle édition, 1853.

Laborde. _Essai sur la musique ancienne et moderne._ 3 vol.

in-4º, 1780.

Langhans. _Die Musikgeschichte in Zwölf Vorträgen._ In-8º, 1879.

Marcillac. _Histoire de la Musique et des Musiciens en Italie,

en Allemagne et en France, depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos

jours._ 1 vol. in-8º, 1879.

Mendel. _Musikalisches Conversations-Lexicon._ 10 vol. in-8º,

1870-1878.

LIVRE PREMIER

L'ANTIQUITÉ

CHAPITRE PREMIER

L'ANCIEN ORIENT

Les Égyptiens.—Les Assyriens.—Les Hébreux.

En parcourant nos musées, en ouvrant ces splendides ouvrages qui font

revivre sous nos yeux l'ancien Orient de l'Égypte et de l'Assyrie, de

Thèbes, de Ninive et de Babylone, on est étonné de la place que tient

la musique dans toutes ces nombreuses représentations. Chœurs de

chanteurs, longues théories de danseuses, se balançant voluptueusement

au son des magadis et des nables, marches triomphales dans lesquelles

les rois sont représentés traînant derrière leurs chars les peuples

vaincus, au son des tambours sonores et des harpes retentissantes,

toutes ces grandes cérémonies du culte, toutes ces brillantes

manifestations de la victoire chez ces nations qui furent les plus

anciennes et les plus puissantes du vieux monde, se déroulent sur ces

tableaux de pierre et partout la musique y joue un rôle important.

[Illustration: FIG. 1.—ORCHESTRE ÉGYPTIEN.]

C'est un art à jamais perdu pour nous, mais qui dut être singulièrement

florissant que celui dont il nous reste de tels vestiges. Il faut bien

l'avouer, nous ne connaissons pour ainsi dire que l'extérieur musical

de ces peuples. Nous savons, à n'en point douter, qu'ils avaient une

musique d'un art fort avancé; nous savons qu'ils l'employaient dans les

fêtes religieuses, à la guerre et dans les repas; nous savons qu'il se

faisait force concerts de voix et d'instruments chez les particuliers,

que ces peuples connaissaient les instruments à cordes, à vent et à

percussion, les plus simples comme les plus compliqués. Mais arrêtons

là notre science: pousser plus avant serait entrer dans le domaine de

l'hypothèse.

Rappelons donc rapidement, avant de les décrire en détail, les

principaux monuments sur lesquels nous trouvons des représentations

musicales, et commençons par l'Égypte, car c'est elle qui renferme les

plus riches trésors.

Thèbes, le tombeau de Ramsès III (1250 avant J.-C.), l'intérieur

des pyramides et les grottes d'El Berseh, avec les fresques, les

sculptures, les papyrus, sont les monuments qui nous ont le mieux

instruit sur la musique de ces peuples. Tantôt nous voyons pour tout

orchestre un chanteur accompagné par des hommes et des femmes battant

des mains, tantôt ce sont de nombreux et splendides instruments.

Les harpes se rencontrent le plus souvent sur les monuments. Les unes

sont grandes et ornées de magnifiques décorations, d'autres sont

petites et portatives, mais toutes de formes élégantes et armées d'un

nombre très varié de cordes, depuis quatre jusqu'à vingt-deux.

On peut du reste distinguer trois genres de harpes. D'abord les grands

instruments, comme la splendide harpe dont la figure a été trouvée par

le voyageur Bruce, au siècle dernier, dans le tombeau de Ramsès III

(1250 environ avant J.-C.) (fig. 2).

[Illustration: FIG. 2.—HARPISTE ÉGYPTIEN.

(Thèbes, époque de Ramsès III.)]

L'instrument de Bruce a treize cordes et il est magnifiquement orné;

d'autres grandes harpes se trouvent encore sur les monuments, ayant dix

ou douze cordes.

Dans la seconde espèce il faut ranger les harpes de petites dimensions;

les unes se jouaient posées sur les genoux ou sur un meuble, les autres

étaient portées sur une sorte de pied. Le nombre de leurs cordes était

des plus variés; un instrument de ce genre, au musée du Louvre, paraît

en avoir eu vingt et une. D'autres harpes, plus petites encore, ayant

trois, quatre et cinq cordes, se portaient sur l'épaule droite.

Le troisième genre est celui du trigone; il procède du même principe

sonore que la harpe, dont il diffère seulement par sa forme qui est

triangulaire.

Les Égyptiens connaissaient aussi les lyres qui furent si répandues en

Grèce, mais les lyres égyptiennes, dont il reste des modèles aux musées

de Leyde et de Berlin, étaient des espèces de harpes d'une forme lourde

et sans élégance; souvent les musiciens les tenaient verticalement

devant eux; elles avaient de six à douze cordes.

Enfin les instruments à cordes pincées, qui semblent avoir été

l'apanage du moyen âge, comme le luth et la guitare, existaient déjà

chez les Égyptiens, sous le nom de Tambourah et d'Eoud.

Les figures de ces instruments sont nombreuses: le musicien tient le

tambourah appuyé sur sa poitrine, pinçant de la main droite les cordes,

qu'il presse de la gauche sur le manche. Le nombre de ces cordes paraît

ne pas avoir dépassé quatre (fig. 3).

[Illustration: FIG. 3.—TAMBOURAH OU LUTH ÉGYPTIEN.

(Nécropole de Thèbes.)]

Si des instruments à cordes nous passons aux instruments à vent, nous

rencontrerons une moins grande variété; cependant les flûtes sont

encore assez nombreuses. Les unes étaient fort longues et se jouaient

de côté, d'autres étaient très courtes et fort aiguës. Quelquefois

aussi on trouve des flûtes doubles. Les trompettes, de forme droite,

étaient en bois et en cuivre (fig. 1).

Comme chez tous les peuples anciens, les instruments de percussion qui

servent à marquer le rythme tenaient une place considérable chez les

Égyptiens. Ils avaient des tambours de toutes sortes, des tambourins,

des cymbales, des crotales et des sistres. Notez aussi que le

claquement des mains accompagnait souvent et la danse et le chant.

Ils faisaient résonner leurs tambours, soit au moyen de baguettes,

soit simplement en les frappant avec le poing. On a découvert à Thèbes

en 1823, dans un tombeau, une sorte de gros tambour à baguettes,

absolument semblable à celui dont les Arabes se servent encore sous le

nom de Daraboukkeh. Les tambourins, ou tambours de petites dimensions,

étaient aussi fort nombreux; il y en avait de ronds et de carrés;

d'autres, très petits, étaient tenus de la main gauche, tandis que de

la droite on les faisait retentir.

Les clochettes et les cymbales n'étaient pas non plus négligées, ainsi

que les crotales ou sortes de castagnettes en bois; mais l'instrument

de percussion égyptien par excellence était le sistre. Le sistre,

composé de baguettes de fer, rendues plus retentissantes au moyen

de petits anneaux d'airain, était fort répandu et jouait un rôle

important dans les sacrifices, ainsi que dans les fêtes publiques et

privées (fig. 4).

[Illustration: FIG. 4.—SISTRE ÉGYPTIEN.

(Nécropole de Thèbes.)]

Pour abréger, voici la liste des groupes d'instruments les plus

curieux trouvés jusqu'à ce jour, sculptés ou peints sur les monuments

égyptiens. Quelques-unes de ces représentations sont de véritables

caricatures, qui ne manquent ni de piquant ni de fantaisie.

1º Deux harpes à six et sept cordes et une flûte.

2º Une harpe à douze cordes, deux tambourins, une femme frappant dans

ses mains.

3º Une harpe à huit cordes, un tambourah, une flûte double.

4º Une harpe à huit cordes, deux tambourahs, une double flûte.

5º Une lyre à dix-huit cordes, une grande harpe à quatorze, une double

flûte, une musicienne frappant des mains.

6º Une petite harpe à sept cordes, cinq musiciens frappant des mains,

deux chanteurs. (Pyramide de Gizeh.)

7º Musique dans un sacrifice, une harpe à huit cordes, deux flûtes, un

tambourah.

8º Deux prêtresses tenant des sistres.

9º Petite bande militaire, un tambour à mains, une trompette, des

crotales.

10º Concert privé, composé d'une flûte double et de quatre musiciens

battant des mains.

11º Trois tambourins dont deux carrés et un rond.

12º Crocodiles donnant un concert.

13º Autre concert d'animaux: un singe joue de la flûte double, un

crocodile a un tambourah en bandoulière, un lion joue de la lyre, un

âne de la harpe (fig. 5).

14º Une grande fresque de la XVIIIe dynastie nous montre un concert

avec danse des plus curieux; l'orchestre se compose de deux trigones,

d'une grande harpe, d'une lyre, d'une flûte double, d'un tambourah.

[Illustration: FIG. 5.—CONCERT COMIQUE.

(Fragment de papyrus égyptien.)]

On le voit, les représentations sont nombreuses, et nous n'avons

cité que les principales; mais quelle musique exécutaient tous ces

instruments? C'est ce qu'il nous est impossible de dire, sans entrer

dans l'hypothèse. L'Orient a peu changé depuis l'antiquité, malgré les

mille révolutions dont il a été le théâtre; plusieurs des instruments

que nous avons cités sont encore les mêmes aujourd'hui qu'autrefois;

qu'on nous permette donc de citer un poétique tableau tracé par un

historien moderne, qui a pour ainsi dire entendu chanter l'Égypte et

qui aurait su comprendre le langage de la statue de Memmon, saluant

d'un murmure musical le lever du soleil.

«... La multiplicité des notes, qui est encore la caractéristique

de la musique actuellement préférée sur les bords du Nil, exclut la

possibilité des effets puissants et donne avec exactitude, si l'effet

en est prolongé, l'impression des murmures harmoniques naturels dont

les Égyptiens jouissaient. Ces harmonies, très nettement perceptibles,

sont l'œuvre du soleil et des eaux. Le matin, dès que les premiers

rayons réchauffent la terre d'Égypte, tout imprégnée de l'abondante

rosée de la nuit, l'humidité se vaporise rapidement, les myriades

de petites pierres, les grands blocs, les hauts rochers, vibrent

de toute part, et c'est, dans le grand silence d'une aube blanche,

comme un cantique. Dans les vallées profondes, cette harmonie devient

très puissante; elle prend le cœur. Pendant le jour, c'est la

plainte des palmes interminable, la brise venant du Nord; la nuit,

c'est le concert des bestioles, intense, plein de notes aiguës, mais

qu'enveloppe le bruit lent et grave du fleuve battant les rives[2].»

[2] Marius Fontane. _Histoire universelle. Les Égyptes_, p. 357.

Si des bords du Nil nous passons au Tigre et à l'Euphrate, à Ninive

et à Babylone, nous voyons que les Assyriens étaient aussi riches en

instruments et en représentations musicales que les peuples de l'Égypte.

Les instruments nombreux qui sont représentés sur les bas-reliefs

assyriens sont loin d'avoir l'élégance et la richesse de l'art

égyptien, tout en étant pour la plupart moins anciens, car ils ne

datent que de dix siècles avant J.-C.; mais ils leur ressemblent et

paraissent provenir de la même origine.

Les harpes, sur lesquelles on peut distinguer les cordes et les

chevilles qui les tiennent, ont en général un plus grand nombre de

cordes que les harpes égyptiennes; mais leurs espèces sont moins

variées (fig. 6).

[Illustration: FIG. 6.

HARPE ASSYRIENNE.]

Le trigone est représenté chez les Assyriens par un instrument assez

compliqué appelé asor ou nable; cet instrument est venu jusqu'à nous

sous la forme du tympanon des tziganes. Il possédait neuf cordes

tendues sur une sorte de cadre, ou corps sonore, en bois, placé

horizontalement devant le musicien, qui faisait résonner les cordes en

les frappant avec deux petits marteaux (fig. 7).

[Illustration: FIG. 7.

ASOR ASSYRIEN.]

Ainsi que les Égyptiens, les Assyriens connurent le tambourah, ou sorte

de guitare à cordes pincées. A Suse, une image d'Astarté ou de Mélitta,

déesse assyrienne de la musique, nous montre un instrument de ce genre.

[Illustration: FIG. 8.

FLUTE DOUBLE ASSYRIENNE.]

Les instruments à vent sont représentés par les flûtes et les doubles

flûtes, mais celles-ci diffèrent des flûtes égyptiennes en ce qu'elles

sont beaucoup moins longues (fig. 8).

[Illustration: FIG. 9.

TAMBOUR ASSYRIEN.]

Le tambourin, deux petits tambours ou timbales qui se frappent avec les

mains, et dont les Persans font encore usage, un tambour allongé, des

cymbales; tels sont les instruments de percussion trouvés à Ninive et à

Kouyunjik (fig. 9 et 10).

[Illustration: FIG. 10.—CYMBALES ASSYRIENNES.]

Une courte liste permettra de passer en revue d'un seul coup d'œil

les représentations les plus intéressantes, découvertes dans les ruines

de Ninive et de Babylone.

1. Sept harpes, un asor, une flûte double, un chœur d'enfants.

2. Harpe et tambourah, à Kouyunjik.

3. Lyre, harpe et flûte double, à Kouyunjik.

4. Deux asors, à Nimroud et à Kouyunjik.

5. Un asor et un tambour, à Nimroud.

6. Quatre asors, à Kouyunjik.

7. Deux lyres et un tambourin, à Kouyunjik.

8. Trois lyres.

Pour avoir quelques notions sur la musique des Assyriens et des

Égyptiens, dont il ne reste pas de trace de musique écrite, nous avons

dû nous contenter des représentations figurées; mais nous n'avons même

plus cette ressource avec les Hébreux. Ils n'ont laissé aucun monument

vraiment authentique de leur art musical, et cependant ils ont bien

souvent parlé de la musique dans leurs livres sacrés.

Il est regrettable qu'un peuple qui a possédé une si belle littérature,

un peuple si admirablement doué sous le rapport de la poésie et de

l'imagination, n'ait rien pu nous léguer de sa musique. Cependant cet

art n'a pas été négligé par le peuple d'Israël, qui lui a donné dans

ses cérémonies publiques et dans sa vie privée une importance capitale.

Combien nous serions désireux de savoir quelle fut la musique qui

accompagnait ces chants sublimes! Mais, je l'ai dit, les monuments nous

manquent, qui pourraient la représenter, et nous en sommes réduits à

fouiller les livres saints, retournant, torturant, pour ainsi dire,

chacune de leurs expressions, nous fatiguant en efforts infructueux

pour soulever le voile épais du passé.

En effet, à chacune de ses pages, la Bible mentionne la musique. Je

laisse de côté les faits fabuleux, et Tubal et Jubal, inventant les

instruments, et le cantique de Moïse, chanté après le passage de la

mer Rouge. Une fois les douze tribus établies en Palestine, on les

voit faire grand usage de la musique, lui donner large place dans le

culte et même dans le gouvernement. Elle fit des progrès rapides sous

l'administration des Juges, et Samuel, le dernier et le plus vénéré

d'entre eux, établit à Ramah une école de prophètes et de musiciens. Ce

fut là que se réfugia un jour David, pour échapper aux persécutions de

Saül.

Lorsque David monta sur le trône, on sait quelle exaltation lyrique

l'inspira; le peuple la partagea, et de ce jour la musique eut place

dans toutes les grandes manifestations politiques et religieuses. David

projetait de faire construire un temple digne de contenir l'arche

sainte; il organisait en même temps un service musical considérable,

fait à tour de rôle par un corps de quatre mille chanteurs et

musiciens. Deux cent quatre-vingt-huit furent choisis par lui pour

instruire les autres et leur enseigner la pratique du chant. Parmi ces

maîtres, trois sont devenus particulièrement célèbres, Asaph, Eman,

Edouthun, auxquels on en adjoint un quatrième, Ethan. Cette troupe

avait été choisie parmi les enfants de Lévi et elle était sous les

ordres d'un chef suprême, Hananyah, qui ne relevait que du roi.

Le service divin était fait, dans les circonstances ordinaires, par

douze chanteurs et douze instrumentistes, dont neuf harpistes, deux

joueurs de cithare et un de cymbales. Le nombre des musiciens était

proportionné à l'importance de la fête. D'après un texte du Talmud, les

voix féminines ne devaient pas se faire entendre dans le sanctuaire; au

temple, les femmes étaient remplacées par de jeunes lévites; mais elles

faisaient leurs dévotions entre elles, sous la conduite d'une coryphée.

Des chanteuses étaient attachées à la cour du roi et employées dans

les réjouissances publiques, dans les festins et dans les cérémonies

funèbres.

Après le schisme qui suivit la mort de Salomon, la musique du temple

perdit de sa splendeur. En 721, le royaume d'Israël était envahi

par Salmanasar, et dix tribus emmenées en esclavage; deux siècles

plus tard, le même coup frappait la Judée; le temple était pris

et détruit par Nebucadnetsar. On sait dans quels chants sublimes

les Hébreux captifs exhalèrent leurs plaintes, mais on sait aussi

«qu'ils suspendirent leurs harpes aux saules de la rive sur le

fleuve de Babylone». L'historien avide de précision n'a plus pour

tout renseignement que quelques noms d'instruments cités par Daniel

lorsqu'il raconte comment le roi voulut forcer les juifs à adorer

l'idole d'or, et encore ces noms d'instruments appartiennent-ils à

la langue des vainqueurs. C'est par ce passage du livre de Daniel

que nous connaissons les noms des instruments assyriens. Voici ces

versets: «Un héraut cria à haute voix, voici ce que l'on vous ordonne,

peuples, nations, hommes de toutes langues! Au moment où vous entendrez

le son de la trompette, du chalumeau, du tambourah, de la sambuque,

du psaltérion, de la cornemuse et de toutes sortes d'instruments de

musique, vous vous prosternerez et vous adorerez la statue d'or qu'a

élevée le roi Nebucadnetsar.»

On a dressé de nombreuses listes d'instruments hébreux. En torturant

les textes on est arrivé à les rendre riches, mais elles ne diffèrent

pas beaucoup de celles des Égyptiens et des Assyriens. Parmi les plus

célèbres instruments, il faut compter le kinnor, qui semble avoir

été la harpe, le nebel, l'asor (psaltérion), l'ugab (cornemuse),

le schofar, corne ou trompette sacrée, encore employée dans les

synagogues, le hatsotserah, sorte de trompette dont on n'a pu définir

ni le genre ni le timbre, ainsi que le tzeltzelem metzillut, le

keren, le psantir, etc. Dans le petit nombre des monuments juifs, on

a conservé quelques médailles de Simon Nasi et de Simon Bar-Cockab,

frappées à l'époque de la révolte des juifs sous Adrien; ces médailles

représentent des lyres évidemment grecques, mais une autre médaille

du même Simon, portant deux trompettes, a un caractère hébraïque plus

marqué.

Voilà donc, en résumé, tout ce que nous donnent les textes et les

monuments sur l'art musical juif; dans tout cela, rien ne nous

est resté de la musique proprement dite, ni un signe ni une note.

Cependant, si l'on songe à la prodigieuse ténacité de ce peuple qui

a vécu de par le monde pendant près de vingt siècles sans se mêler

aux autres nations, sans perdre son idiome et ses traditions, on est

autorisé à penser que, malgré les transformations qu'elles ont pu

subir, les mélodies qui se chantent encore dans les synagogues des

différents rites, et dont quelques-unes sont fort belles, doivent avoir

conservé quelque chose des anciens chants du temple, comme un parfum de

la Judée. Si mélangé que soit l'alliage, il y est peut-être resté un

peu de pur et vieux métal.

Chappel. _The history of music_, in-8º, 1874.

Engel. _The music by the most ancient peoples._ Londres, in-8º,

1864.

Fétis. _Histoire de la Musique_, t. Ier.

Lepsius. _Denkmäler aus Ægypten und Æthiopien._ 12 vol. grand

in-folio.

Naumbourg. _Zemiroth Israel, recueil de chants israélites_,

in-4º, 1876.

Prisse d'Avennes. _Histoire de l'art égyptien d'après les

monuments._ Grand in-folio.

CHAPITRE II

LES GRECS

_La musique grecque_: théoriciens, philosophes et

commentateurs.—_Les origines fabuleuses_: la lyre et la

flûte, Apollon et Marsyas; la lyre et la cithare, Apollon

et Mercure.—_Système musical des Grecs_: les tons et les

modes, les rythmes, la notation.—_Les chants grecs_: l'éthos

et le caractère des mélodies, l'harmonie, la philosophie

musicale.—_Les instruments de musique_: les lyres, les flûtes,

les trompettes, la percussion.—_Les chants Nomiques et les

chœurs_: le Péan, le Dithyrambe, les fêtes, les jeux ou

concours.—_Le théâtre_: la tragédie, la comédie, les concerts

privés.—_Les musiciens_: poètes, virtuoses, aulètes et

citharèdes, chanteurs.—Résumé.

«Les Grecs ont été les plus admirables artistes du monde: grands

sculpteurs, architectes de génie, poètes sublimes, ils ont dû

nécessairement être aussi de grands musiciens.» Pour être spécieux,

ce raisonnement n'en est pas moins assez facile à réfuter. Avec leur

admirable goût, avec un sentiment inné de la grande symétrie qui relie

tous les arts, les Grecs avaient bien deviné la puissance et la beauté

de la musique, ou pour mieux dire des _arts de la musique_, car ils

comprenaient dans la même trilogie la poésie, la musique et la danse;

donc ils connaissaient et pratiquaient _une_ musique, mais non point

_la_ musique, dans le sens absolu que nous donnons à ce mot.

Notre musique est d'essence toute moderne; elle paraît être un de ces

monuments qui se sont élevés sur les ruines du monde antique, à la

suite des invasions barbares. Il manquait à l'art musical des Grecs

quelques-unes des conditions qui font que notre musique moderne est

musique. La suite de ce récit démontrera qu'en dehors du rythme et de

la mélodie, que les Grecs ont certainement possédés, il est d'autres

formes musicales qu'ils n'ont point connues, dont ils n'ont point

eu l'idée, si haute qu'ait été leur esthétique, par la raison bien

simple qu'il leur était impossible de l'avoir. Mais leur architecture,

mais leur sculpture, mais leur poésie? J'entends bien; mais encore un

coup, ce raisonnement n'est que spécieux. Les XVe et XVIe siècles ne

comptent-ils pas parmi les grandes époques de l'art? N'y admire-t-on

point des peintres, comme Raphaël, des sculpteurs comme Michel-Ange?

Par conséquent, les mêmes siècles auraient dû produire en même temps un

Glück, un Mozart, un Beethoven, un Weber; il n'en est rien. Si grand

que soit le plus grand des musiciens de cette époque, il ne peut être

comparé à ceux que nous venons de nommer. Que les Grecs aient chanté,

cela est incontestable; qu'ils aient bien chanté, il faut le croire,

puisqu'ils le disent; mais, de ce qu'ils ont élevé le Parthénon, de

ce qu'ils ont taillé dans le marbre la Vénus de Milo, de ce qu'ils

nous font encore pleurer sur les malheurs d'OEdipe, il ne s'ensuit pas

que leur musique ait égalé leur architecture, leur sculpture ou leur

poésie. De notre temps, un siècle à peine a suffi pour faire naître

_Alceste_, de Glück; _Don Juan_, de Mozart; la symphonie en _ut_ mineur

de Beethoven; _Freyschutz_, de Weber; _Guillaume Tell_, de Rossini; les

_Huguenots_, de Meyerbeer; _Lohengrin_, ou l'_Anneau des Niebelungen_,

de Wagner; que sais-je encore! Dans le même temps les peintres nous

donnaient-ils les _loges_ de Raphaël, les sculpteurs le _Moïse_ ou le

_Pensieroso_ de Michel-Ange, les poètes le _Polyeucte_ de Corneille?

Ce que nous savons des Grecs nous vient de deux sources. Ce sont

d'abord les traités théoriques et philosophiques qu'ils nous ont

laissés et trois hymnes d'une époque de décadence, plus quelques

notes de cithare. Puis, à partir du XVIe siècle de notre ère, des

commentateurs sont venus en grand nombre, ingénieux et savants, qui,

grâce à bien des hypothèses, ont fini par découvrir quelques vérités.

Telles sont les sources auxquelles nous puisons aujourd'hui notre

connaissance de l'art grec; mais, vue dans son ensemble, son histoire

primitive a suivi tout naturellement les péripéties des diverses

invasions, venues de tous côtés, et à la suite desquelles la presqu'île

hellénique s'est peuplée.

Ces nombreuses évolutions prirent dans la vive imagination des Grecs

la forme saisissable et poétique de fables ou de mythes: aussi est-ce

presque toujours par un instrument que l'on peut symboliser, pour

ainsi dire, chacune des grandes luttes des peuples qui ont contribué

à former la musique grecque. Les plus anciens mythes nous montrent la

flûte phrygienne et lydienne luttant contre la lyre dorienne. On voit

l'apollonique Orphée déchiré par les Ménades de Dionysios; Apollon le

venge cruellement sur Marsyas, mais force reste cependant à ce dernier;

en résumé, malgré la défaite de la flûte, la lyre partage avec elle

l'empire de la musique, Midas avait bien jugé sans le savoir.

A peine cette première bataille était-elle terminée d'un accord commun,

qu'une autre commençait. Les Doriens descendaient des montagnes de

Thrace; au sud de la Grèce, ils rencontraient des populations venues

d'Égypte et de Phénicie; Apollon, dieu de la lyre simple, dut lutter

contre Mercure, qui portait la cithare aux nombreuses cordes. Combien

de siècles dura la lutte? Nul ne le sait. Sur bien des monuments, on

voit Apollon disputer à Mercure le trépied de Delphes; on sait que là

il resta vainqueur, mais il n'en fut pas de même pour l'empire de la

musique, et le dénouement de la grande dispute de la lyre et de la

cithare, si souvent représentée, fut que le dieu du soleil dut partager

encore avec son rival. La lyre, la flûte et la cithare, Apollon,

Bacchus et Mercure, tels sont les grands symboles de l'histoire

musicale primitive de la Grèce (fig. 11).

[Illustration: FIG. 11.—DISPUTE DE LA LYRE.]

Tout ce symbolisme est assez poétique; mais si de l'aimable fable nous

passons à la sévère réalité, c'est-à-dire à la technique de la musique

grecque, nous nous trouverons en face de questions bien grosses pour

un livre du genre de celui-ci; aussi bien, devons-nous nous contenter

de quelques définitions et d'un résumé plus que sommaire et, par

conséquent, bien incomplet.

Les Grecs prenaient pour base l'étendue générale de la voix humaine,

c'est-à-dire à peu près vingt-quatre sons, car cette étendue a

varié souvent. Ils divisaient d'abord théoriquement cette étendue

en fractions de huit sons ou _octaves_ qui, comme dit Aristoxène,

comprenaient toute la musique; puis, reprenant l'échelle générale, ils

la subdivisaient dans la pratique en petites fractions de quatre sons

ou _tétracordes_. L'ensemble des tétracordes s'appelait _Téleusis_; ce

mot représentait ainsi le système musical des Grecs.

La nomenclature musicale des Grecs était, en réalité, des plus

compliquées; ils n'avaient pas comme nous des syllabes pour nommer

les notes. Dans la pratique, ils se servaient des lettres, et dans la

théorie ils désignaient les notes par la place qu'elles occupaient

dans un tétracorde. Chaque tétracorde avait son nom: _hypaton_

signifiait grave; _meson_, celui du milieu; _diezeugmenon_, conjoint;

_hyperboleon_, aigu. Dans chacun, le nom de la note rappelait le

tétracorde auquel elle appartenait: _proslambanomenos_ (ajouté)

indiquait celle du point de départ; _hypathypatos_, par exemple, la

note grave du tétracorde grave; _mese_, celle du milieu de toute

l'échelle; _nète_, la note aiguë; _paranète_, celle qui était le plus

près de la plus aiguë; _lichanos_, qui signifiait index, voulait dire

que cette note était celle que l'on touchait avec l'index dans la lyre,

etc.

Les Grecs connaissaient tous les intervalles que nous possédons,

c'est-à-dire le ton, le demi-ton et même le quart de ton. Le ton

donnait naissance au système _diatonique_, le demi-ton au système

_chromatique_, le quart de ton au système _enharmonique_.

Les différentes gammes formaient les modes et chacun de ces modes avait

une origine qui se rattachait au nom d'un musicien célèbre, le plus

souvent fabuleux. Le Dorien était attribué à Polymneste de Thrace,

l'Ionien à Pitherme de Milet, l'Éolien à Lasos d'Hermione, les modes

Lydien et Phrygien aux divinités et aux poètes de la Grèce asiatique

qui avaient lutté contre Apollon, c'est-à-dire à Hyagnis, à Marsyas,

à Cybèle, à Olympe. Parmi les modes secondaires et composés, il en

était un qui fut célèbre, le mixolydien, ton compliqué et relativement

récent, qui a été attribué à Sapho et à Pythoclide. La musique du moyen

âge a conservé surtout le dorien, le phrygien et le mixolydien, mais

avec de profondes altérations, et aujourd'hui encore ce sont ces modes

qui se rapprochent le plus de nos tons modernes.

Nous avons dit que la musique se composait de deux parties

essentielles, le son et le rythme; on pourrait dire que le son est

la matière et le rythme l'esprit de la musique; mais, malgré toutes

les évolutions de notre art, c'est le rythme qui a subi le moins de

changements.

La symétrie est au rythme ce que le chant est au son musical; elle

n'est autre chose que la combinaison des mesures, comme le chant est la

combinaison des sons; seulement le rythme peut exister sans le chant,

et il n'est pas de chant qui ne possède un rythme quelconque. Pour

retrouver la symétrie rythmique des anciens à défaut de mélodies, on

a eu l'idée de mouler la rythmique musicale sur la prosodie des vers

grecs.

Le moyen était ingénieux et a donné de bons résultats. Cependant il est

prudent de ne pas pousser jusqu'à ses dernières conséquences ce système

et de ne pas confondre tout à fait le mètre poétique avec le rythme

musical. En exagérant un principe juste, on en arriverait à vouloir

refaire l'histoire de la musique avec les chœurs d'_Athalie_ ou des

poèmes d'opéras.

C'est par la notation que le son et le rythme sont représentés à

l'œil et à l'esprit. Les Grecs sont les plus anciens peuples, si

l'on en excepte les Hindous et les Chinois, qui nous aient laissé une

écriture musicale. Nous savons, à peu de choses près du moins, comment

les Grecs écrivaient leur musique, et cela à deux époques différentes.

Ils possédaient deux notations, l'une pour le chant, l'autre pour la

musique instrumentale; mais toutes deux étaient basées sur le même

principe, c'est-à-dire que l'on employait les lettres de l'alphabet,

soit entières, soit tronquées, soit retournées. Dans la plus ancienne

écriture, les sons étaient représentés par des combinaisons de lettres,

les unes simples, les autres doubles (fig. 12):

[Illustration:

α β γ δ ε ς ζ η θ ι ι ιχ ιβ ιγ

ιδ ιε ις ιζ ιη ιθ κ κ κχ κβ κγ κδ κς κη λ

λ λβ λδ λς λη μ μβ μδ μς μη

FIG. 12.]

C'est dans Alypius, dans Bacchius le Vieux, dans un manuscrit anonyme,

contenant des exemples, malheureusement trop peu nombreux de musique

instrumentale, et dans trois hymnes, que l'on retrouve des traces de la

double notation grecque, dite nouvelle, pour voix et pour instruments.

Ici encore ce sont des lettres de l'alphabet qui servent de signes;

mais pour suppléer à leur insuffisance et afin de les distinguer

les unes des autres, on les employait droites, debout, couchées ou

renversées. Les lettres droites dominaient dans la notation destinée

aux voix, les lettres couchées ou renversées étaient plus spécialement

employées pour la notation instrumentale (fig. 13):

[Illustration:

Voc. Α Β Γ Δ Ε Ζ Η Θ Ι Κ Λ Μ Ν Ξ Ο

Instr.

FIG. 13.]

Pour exprimer tous les sons de l'échelle musicale, en comptant la

musique instrumentale et la musique vocale, il fallait employer au

moins cent trente-huit signes; ajoutez à cela ceux qui servaient à

indiquer la durée de ces notes et les silences, et vous verrez que le

nombre des lettres de la notation grecque devait s'élever théoriquement

à plus de cent cinquante. Aristoxène avait raison de dire que la

science de la musique était tout entière dans la notation. C'est à

Polymneste de Colophon que l'on attribue l'invention de la notation

grecque, vers 640, mais n'ajoutons pas plus de foi qu'il ne convient

à cette attribution, puisque Pythagore est aussi regardé comme un des

inventeurs de la notation par lettres.

Les signes de valeur indiquant la durée des sons ou les silences et

complétant la notation étaient ceux-ci (fig. 14):

[Illustration:

Valeurs. Silences.

FIG. 14.]

Tel est le système de notation exposé par Aristoxène, vers 320 avant

J.-C. et par Alypius. Il est ingénieux et assez complet, mais il

manque de simplicité. Nous verrons, du reste, en donnant un fac-similé

des courts fragments de musique grecque qui nous sont restés, que, dans

la pratique, cette écriture s'éloignait sensiblement de la notation

théorique (fig. 15).

[Illustration: FIG. 15.—FRAGMENT DE L'HYMNE A LA MUSE CALLIOPE.

(Ms. de la Bibliothèque nationale.)]

Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que de la théorie; mais en

passant à la pratique, c'est-à-dire au chant et à la mélodie, nous

sommes dans une situation assez analogue à celle où seraient dans

vingt siècles nos descendants, si tout à coup les œuvres musicales

des maîtres disparaissaient, et s'il ne restait de nous que quelques

traités théoriques, avec de rares exemples, plus une quarantaine de

lignes de musique à peu près.

Ce que nous avons encore de musique antique consiste en trois chants

hymniques, l'un à Calliope, l'autre à Apollon, le troisième à Némésis.

Ces trois chants sont attribués à Mésomède, un musicien de décadence

du IIe siècle après J.-C. Il nous faut citer aussi les trois premiers

vers de la première pythique de Pindare, publiés par Kircher dans sa

_Musurgia_, et dont la musique est attribuée au grand poète thébain;

mais l'authenticité de cette ode est fort discutée. Nous devons ajouter

les deux inscriptions musicales trouvées à Delphes en 1893 et 1894,

sous la direction de M. Homolle.

Le rythme et le mode constituaient ce que l'on appelait l'_Éthos_ d'une

mélodie, c'est-à-dire son caractère. Suivant l'emploi que l'on en

faisait ou les sentiments qu'elle inspirait, la mélodie pouvait être

_tragique_, _comique_, _dithyrambique_, _érotique_, _encosmatique_

(élogieuse), _systaltique_ (inspirant des sentiments de tristesse),

_hésychastique_ (tranquille), _diastaltique_ (excitante et héroïque).

Elle changeait de caractère, c'est-à-dire de rythme ou de mode, au

moyen de la _métabole_. La métabole a pour analogue, dans la musique

moderne, les modulations et les changements de rythme. C'est au poète

Archiloque (vers 700 av. J.-C.) que l'on attribue son invention, mais

elle paraît lui être antérieure.

Chaque mode avait son caractère ou _Éthos_ particulier; cependant il

faut avouer que les distinctions esthétiques n'étaient pas toujours

bien fixes et que des grands philosophes, tels que Platon et Aristote,

s'entendaient quelquefois assez peu sur le sens expressif d'un même

mode, et pourtant le caractère des modes n'était pas seulement une

spéculation philosophique; les musiciens l'appliquaient aussi de leur

mieux dans la pratique. Plutarque nous raconte qu'un jour Euripide,

faisant répéter un morceau de sa composition, vit rire un des

exécutants: «Si tu n'étais pas dénué de toute intelligence artistique,

lui dit-il, et de toute instruction, tu ne rirais pas en entendant

chanter du mixolydien.»

Suivant nos idées modernes, la mélodie n'est pas seule à composer

toute la musique; l'emploi des sons simultanés ou harmonie a aussi

son importance, mais écrire ces mots: _harmonie des Grecs_, c'est

réveiller les plus terribles controverses d'érudition. Le sens du mot

lui-même a changé depuis l'antiquité; il désignait, ou l'ensemble

de la musique, ou le mode dans lequel était chantée une mélodie, et

non, comme aujourd'hui, l'accord des sons entendus simultanément. Les

Grecs ont-ils, oui ou non, employé les sons simultanés? Voici quatre

siècles que les historiens, musiciens et théoriciens discutent sans

relâche; tous les vingt ans il paraît sur ce sujet un livre qui tranche

la question sans la résoudre; il est oublié, un autre paraît qui la

tranche d'une autre façon, mais sans la résoudre davantage.

En somme, _pas un texte_, _pas un document authentique_ ne constate

avec évidence l'existence de l'harmonie chez les Grecs. Il semble à peu

près reconnu qu'ils chantaient à l'unisson, ou bien à l'octave, lorsque

les voix d'hommes, d'enfants et de femmes étaient mêlées, combinaison

que la nature fournit d'elle-même. Si quelque instrument accompagnait

la voix, c'était à l'unisson, ou bien il doublait le chant, à une

octave au-dessus ou au-dessous, ce qui s'appelait _magadiser_.

Aller plus loin dans les suppositions serait imprudent; disons donc

simplement que si les Grecs ont eu la connaissance de l'harmonie, ils

n'ont pu l'avoir que d'une façon tout à fait rudimentaire. En revanche,

nous ne pouvons assez admirer avec quelle suprême délicatesse

les Grecs, ces sublimes artistes, considéraient la philosophie et

l'esthétique de l'art. Ils lui donnaient place dans leur religion

comme dans leurs lois; ils entouraient la musique d'un rempart de lois

divines et humaines qu'il était sacrilège d'enfreindre; ils faisaient

d'elle la régulatrice de leur vie et de leurs plaisirs. «Jamais, dit

Platon, le style musical ne change, sans que les principes de l'État ne

se modifient.»

Histoire de la musique · 第 1 / 18 段