Mais, à certaines dates, la malheureuse se métamorphosait, s'animait,

devenait tragique, autant que l'une de ces victimes de la Fatalité qui

se dressent dans le théâtre grec. On ne pouvait plus la tenir. Elle

allait et venait dans sa chambre comme une bête qui veut s'évader, qui

cherche une issue.

Elle repoussait d'imaginaires ennemis, hurlait à la mort, frissonnait,

claquait des dents, semblait un arbrisseau que tord quelque furieuse

tempête.

* * * * *

Et elle avait cette idée fixe que _sa tête ne tenait plus sur ses

épaules_, vacillait, roulait sur le tapis, que de l'horrible plaie de

son cou décollé, du sang, des ruisseaux, des fleuves de sang

jaillissaient comme d'une intarissable source, l'inondaient, perçaient

ses vêtements, se figeaient sur sa peau, maculaient ses petites mains

crevassées, parchemineuses.

Et pour qu'elle ne se tordît pas en des convulsions d'horreur, on la

déshabillait et on la rhabillait, on lui lavait les doigts, le visage,

on l'essuyait durant des heures et des heures...

J'ai vu cela, moi, et je ne l'oublierai jamais, quand même je devrais

vivre cent ans, je détesterai cette république qui commença dans le sang

des guillotines, qui n'épargna même pas les femmes...

LA DAME AUX GARÇONNIÈRES

--Elle a, en effet, s'écria avec son flegme accoutumé lord Ashton,

toutes les apparences d'un petit monstre qui aurait une pierre

infrangible et glacée à la place du coeur, qui semble avoir été jetée

dans la vie par quelque divinité cruelle pour y semer les tristesses,

pour y endeuiller les maisons, pour n'y commettre que de mauvaises

actions.

En la voyant si blonde, comme imprégnée d'aurorales clartés, si

onduleuse, si serpentine, la bouche attirante comme une cible, trop

rouge, découvrant en un éternel sourire de petites dents nacrées, des

dents de louveteau prêtes à mordre, les yeux d'une teinte vitreuse,

étrange, ni bleue, ni verte, ni violette, de la couleur qu'ont les

algues entrevues au fond des gouffres quand la mer est calme, a des

transparences de cristal, l'on songe à ces sirènes qui surgissaient des

flots par les nuits d'étoiles, qui tendaient en des gestes de désir

voluptueux et lents leurs bras souples aux pilotes, les troublaient, les

berçaient de leurs traînantes chansons d'amour, les entraînaient dans

l'abîme, les emportaient comme une proie, qui sait où.

J'ai eu comme vous tous et fort longtemps cette opinion sur madame de

Foliance, avec ce besoin que nous avons d'agrandir, d'apothéoser les

choses les plus banales, les cas les plus simples, je me suis laissé

emballer par ce renom de mangeuse de coeurs, imaginé parce que ce

grand fou de Villepreux s'est fait sauter le caisson à cause d'elle,

parce que d'autres qui l'approchèrent et en furent amoureux sont ou à la

Trappe ou en des maisons de folie qu'elle méritait quelque intérêt,

qu'on pouvait comme on dit _y aller_ ainsi qu'en un pays inconnu où l'on

pense découvrir du nouveau, finir d'une façon inédite.

* * * * *

--Et le résultat du voyage? fit Ramondeins en jetant son cigare par

dessus le bastingage.

* * * * *

--Dérisoire, absolument dérisoire, un montage de coup dans les grands

prix. Au lieu d'un sujet de tragédie grandiose, terrible, mystérieuse,

où planent dans l'ombre la volupté et l'amour, où tous les vices

s'incarnent, fermentent en une créature divine, vouée fatalement aux

inoubliables étreintes et aux destructions, presque une aventure

bouffonne, de ces drôleries pimentées qui font rire, quoi qu'on en ait,

après un dîner soigné...

* * * * *

...Le yacht marchait maintenant à toute vitesse, fendait la mer comme un

soc de charrue, jouait avec les vagues, les émiettait, s'enfonçait,

remontait, luisait balayé, lavé par des paquets d'embruns.

C'étaient de continuelles surprises, des déroulements de paysages, des

métamorphoses incessantes de nuances dans le ciel, dans la ligne des

côtes, dans la mer. Le bleu intense, sombre, presque violet de l'eau

devenait glauque comme du jade, et en cette nappe de fjord qui

charriait on l'eût dit, des débris d'avalanches, sautelaient,

s'enfuyaient par bonds affolés des poissons que poursuivaient les

marsouins.

Et des odeurs grisantes, balsamiques, délicieuses, coulaient, roulaient

vers le large dans les rafales du vent qui venait de terre. On en était

imprégné jusqu'au cerveau, jusqu'au coeur. On respirait à pleines

narines cette mêlée de parfums subtils. On fermait les paupières et l'on

avait la sensation que des mains et des mains éparpillaient à pleines

poignées dans l'air des pétales ainsi qu'au cours d'une procession,

qu'on traversait des landes brûlées de soleil, des brousses épineuses

d'où s'exhalent comme des vapeurs d'encens et de myrrhe, des paradis où

s'épanouissent des fleurs monstrueuses, larges, profondes, embaumantes

autant que des vasques qui seraient emplies de musc.

Le stewart servit des cocktails sur un large plateau de cuivre où

étaient gravés des versets du Coran, et, ayant vidé d'un trait son

verre, lord Ashton, qui se sentait écouté, reprit, des inflexions

gouailleuses dans la voix:

* * * * *

--Oui, Messieurs, savez-vous pour quelle femme notre pauvre cher

Villepreux, qui avait ici-bas tout ce qu'il faut pour être heureux, qui

nous eût revendu de l'esprit, qui était gai, rigoleur comme un collégien

en vacances, s'est bêtement suicidé dans une chambre d'hôtel, pour qui

Pierre de Galaube a endossé le froc, usé ses genoux sur les dalles, cuve

silencieusement sa douleur inguérissable au fond d'un cloître; le baron

Rolandin est allé se faire tuer au Sénégal, sans gloire et sans profit,

Bob Harisson a lâché sa femme et ses enfants, beugle maintenant tombé au

troisième dessous des chansonnettes obscènes dans les public-house du

Havre, Georges Le Hardeur passe ses journées chez le docteur Blanche, à

marmotter tour à tour des phrases de colère et d'adoration, se rue tête

baissée contre les murs de sa chambre, hurle au crépuscule comme un

caniche égaré--et j'en oublie, parbleu--savez-vous pour qui tant de

braves et beaux garçons ont disparu de la circulation, sombré dans le

néant, désespérés, ne croyant plus à rien, sevrés de tout désir, de tout

espoir.

Pour une jouisseuse détraquée, vulgaire, dont l'unique plaisir est de

changer les décors où se prélasse sa beauté, d'arranger continuellement

quelque «home», de draper des étoffes, de planter des clous comme un

simple tapissier.

Vous souriez, et je vous jure cependant que c'est l'absolue vérité.

L'impudique idéale qui vous brûle jusqu'aux moelles quand elle se donne,

qui vous fait vraiment comprendre ce qu'il y a d'éperdu, de suprême,

d'anéantissant, de céleste dans la possession, dans le baiser, qui ne

triche jamais, qui perd le sentiment de tout, tombe en de démoniaques

extases entre les bras d'un amant qui sait en jouer, lui arracher des

vibrations comme à une viole merveilleuse, cette femme dont les caprices

s'éteignent aussitôt ainsi que la flambée d'un feu de joie, dont les

billets d'adieux, les lettres qui vous sonnent le glas, qui vous

_décommandent_ au paroxysme des tendresses et du désir, sont des

chefs-d'oeuvre de rouerie et de cruauté implacable, madame de Foliance

ne se livre qu'avec l'arrière-pensée de jeter son corset et ses jupes de

dentelles en une garçonnière où elle bouleversera tout, cherchera des

effets de couleur et des effets de lumière, dictera ses fantaisies

d'ameublement à celui qui l'adore...

* * * * *

Le cadre l'intéresse plus que l'amant. Elle s'en délecte, s'y attarde,

et dès qu'elle s'y est accoutumée, s'y est assez vue, disparaît du soir

au lendemain pour toujours, passe à un autre, recommence la même comédie

décevante, le même travail auquel on attache bêtement ses chimères et

qui vous fait rêver des intimités idéales que rien ne rompra, des années

de bonheur et d'enchantement qu'aucun désastre ne troublera.

L'amoureuse qui ne se contente pas d'offrir son corps aux caresses de

l'amant, qui ne se jette pas dans l'alcôve, d'un élan sans regarder

autour de soi, qui examine gentiment le logis dans ses moindres détails,

qui cherche, réfléchit, hésite, conseille comme un locataire avant de

signer un bail très long, l'amie qui pose à la petite femme sérieuse,

qui vous donne envie de l'embrasser à chaque pas dans son inspection

flâneuse, qui fait la moue à la pensée de s'installer en camp volant,

semble avoir dans sa cervelle de mésange des suggestions de collage,

n'est-elle pas la pire des tentations, l'alléchante, la plus désirable

de toutes, surtout lorsqu'on croit l'enlever à un autre, lorsqu'elle est

jolie, rieuse, amusante?

Et, conclut lord Ashton, comme je n'aime courir l'amour qu'en poste, que

je redoute au tant que le feu ces liaisons dont le début est le plus

savoureux, le plus triomphal des baisers, dont la fin est un sanglot

d'amertume ou une litanie d'insultes rageuses, comme je n'ai jamais pu

supporter dans mes aimoirs autre chose qu'un vaste lit, quelques

fauteuils et tout ce qu'il existe de plus confortable en cabinet de

toilette, j'ai battu en retraite aussitôt et échappé à cette _femme de

foyer_.

N'avais-je pas raison et n'est-ce pas plutôt du Meilhac que de

l'Eschyle?

LES BATTEUSES D'HOMMES

...Elle n'avait cependant rien de farouche ni de satanique cette petite

Séraphita qui, avec des phrases d'exaltation, des réticences

mystérieuses d'initiée, nous racontait de si étranges choses en une de

ces fins de dîner qui se prolongent dans la fumée des cigares.

Avec l'envolement de ses bouclettes de soie blonde qui mettaient autour

de sa figure de gamine comme une auréole de lumière, son nez malicieux,

ses joues veloutées qui se coloraient de brusques rougeurs, ses lèvres

qu'entr'ouvraient des rires de joie et de moquerie, elle semblait à

peine féminisée, une enfant plus grande qu'on ne l'est à son âge et qui

n'a pas meurtri son coeur ingénu au contact de la vie, effeuillé au

vent ses suprêmes illusions.

Seuls, les yeux aux luisances changeantes de pierre précieuse--d'un bleu

attirant d'abîme et aussi d'un bleu implacable de ciel d'été--les

prunelles qui s'illuminaient, qui se métallisaient, s'imprégnaient de

cruautés, de ténébreuses chimères, de perverses souvenances, décelaient

quelque détraquement, quelque complication anormale dans les rouages de

cette âme simple, charmante de puérile pensionnaire dont la chair

virginale sommeille encore impolluée.

* * * * *

...Nous avions d'abord souricomme d'un intermède amusant--tandis

qu'elle appuyait de toute une mimique heurtée et violente ses théories

sur l'Amour, qu'elle y ajoutait la saveur d'un accent guttural, à la

fois traînant, rude et câlin de nomade née sous la tente, qu'elle

s'énervait, s'interrompait tout à coup les sourcils froncés, les dents

crissantes en la bouche que crispe une moue querelleuse.

Et voici que chacun s'accoudait sur la nappe où courait une débandade de

petits verres poisseux, de bouteilles, l'écoutait en un trouble

instinctif, s'intéressait à ces dépravations ignorées dont elle se

faisait l'apôtre, des mirages d'Eden, de terre promise dans son regard

fixe, des séductions dans ses longues mains blanches, souples,

impérieuses de sacrificatrice...

* * * * *

--Alors, disait Séraphita, ses pâles joues empourprées par les

vibrations de son coeur, vous croyez être des amants, donner la preuve

de votre amour à une femme parce que, pendant des semaines, des mois,

des années même vous la recherchez plus qu'une autre, vous l'adulez,

vous la suppliez en de sentimentales et ferventes lettres où l'on

voudrait que les mots épandent des sortilèges, des griseries de parfums

et de musiques, soient à l'unisson du desir qui vous aiguillonne sans

trêve, de la passion qui vous ronge jusqu'aux moelles comme cette

tunique de trahison trempée dans le sang des monstres où se débattait le

divin Héraklès, parce que votre bouche se rive à sa bouche, parce que

vous l'emportez en de torpides extases, parce que vous lui obéissez,

vous acceptez une sorte de servage, vous abdiquez toute volonté, vous

vous agenouillez sous le joug qu'elle vous tend de ses doigts

prometteurs, vous payez parfois en souffrances, en nostalgiques regrets,

en larmes, ce que la trop Aimée vous accorda de béatitudes et

d'ivresses! Mais qu'est ce jeu de corruption où le coeur n'apparaît

qu'avili, que souillé, qu'étouffé en de bestiales pratiques, où pour

atteindre le but l'on prend la même route que le commun des hommes, que

ceux qui sont seulement des forces, qui n'ont aucune étincelle dans leur

cerveau, que si peu de chose différencie de l'animal, dressé au labeur,

où l'on aboutit à l'anéantissement du stupre, que sont ces éphémères et

artificielles voluptés, ces comédies dérisoires à côté de ce que nos

âmes inquiètes, inassouvissables, chercheuses de Slaves ont trouvé, de

ces jouissances que nous proposent, que nous offrent là-bas les raffinés

pour qui la Femme--la vierge--est l'idole souveraine, de ces véritables

supplices auxquels ceux-là se condamnent, s'abandonnent pour affirmer

leur soumission, pour témoigner leur ferveur!

* * * * *

Elle eut dans ses claires prunelles bleues comme de radieuses passées de

souvenirs et plus lentement, ainsi que pour nous enfoncer une à une ses

paroles dans le cerveau et les y incruster à jamais, reprit:

* * * * *

--Vous avez lu quelquefois peut-être à la quatrième page des grands

journaux hongrois ou russes d'énigmatiques annonces qui étaient

libellées ainsi:

«JEUNE FILLE JOLIE, _batteuse_», puis une adresse quelconque. Cela

signifie que mademoiselle X... ou Y... est affiliée à notre secte, prête

si l'homme qui lui écrira, qui l'implorera, vient au rendez-vous

aussitôt accepté, l'intéresse, lui plaît, à devenir l'amie qui le

dominera, qui lui donnera le délice de souffrir, le rêve du ciel, qui le

rendra pareil à ces Saints dont la chair se purifiait en d'incessantes

macérations, qui le flagellera avec la frénésie d'un bourreau qui

s'acharne sur sa victime. Ensuite, si cette façon de mariage se conclut,

l'un et l'autre se retrouvent dans quelque appartement couvert d'épais

tapis, tendu d'étoffes où se heurteront sans échos les clameurs et les

plaintes. L'homme se déshabille à demi, s'étend, le torse nu, sur

quelque peau de bête, tend ses poignets et ses chevilles à la femme pour

qu'elle y rive des anneaux de chaînes, qu'elle le réduise à

l'impuissance absolue. Et, décolletée, en toilette de bal toute blanche,

la pelisse de zibeline rejetée derrière soi, les doigts crispés au

pommeau d'une cravache, la batteuse use ses forces sur l'être qui est

maintenant en sa possession, frappe à tour de bras, frappe encore,

frappe toujours, s'affole, se grise de ces cris d'éperdue tendresse, de

ces sanglots d'adoration, de ces râles de souffrances qui montent vers

sa beauté, de ce sang qui jaillit, qui emplit la chambre comme d'une

odeur d'holocauste, a comme un délire sacré, plonge des yeux de flamme

dans ces yeux de victime qui la contemplent, qui la dévorent, qui la

caressent à travers une buée de larmes, dans cette chair qu'elle sent à

sa merci, et dont l'âme tout entière, les pensées lui appartiennent. Et

elle voudrait que son faible corps de femme, que ses bras, que ses

muscles aient une vigueur formidable, que ses forces s'éternisent, se

décuplent, frapper jusqu'à ce qu'il en meure, et qu'elle retombe près de

lui, le coeur brisé, les prunelles éteintes!

--Malepeste, quelle conviction, Mademoiselle, balbutia Laumières de ce

ton pâteux qu'on a quand on s'éveille en sursaut au milieu de quelque

cauchemar, voilà des turlutaines qui ne me tentent pas, mais pas du

tout!

La Glandée qui essuyait nerveusement le verre terni de son monocle, se

redressa et toujours désireux de se renseigner, d'aller, comme il dit,

au fond des choses, demanda:

--Etes-vous très nombreux dans votre petite confrérie fouetteuse?

* * * * *

Séraphita ne parut pas s'apercevoir de la pointe d'ironie qui perçait en

cette question, répondit fiévreusement:

--Je ne sais, car nous ne nous réunissons jamais que par couples,

qu'importe d'ailleurs et n'est-ce pas un de vos plus grands poètes qui a

dit que ce qui ferait le bonheur du Paradis, serait le petit nombre des

Elus.... Cent ou mille ou plus et, chose bizarre, parmi les plus

décidés, les plus exaltés, surtout des garçons robustes, sains, bâtis

pour de terribles luttes, de ces beaux officiers blonds et roses aux

épaules carrées, aux poitrines bombées comme des boucliers, oui, des tas

d'officiers qui pourraient nous jeter bas d'une chiquenaude et qui vont

au devant de ce martyre mystique, qui ne veulent plus d'autre amour, qui

guettent avidement ces suggestives annonces dont je vous parlais tout à

l'heure!

Et la jeune fille ajouta mélancoliquement:

--Hélas! pas un de vous ne me trouve belle et ne m'aime, puisque ni

monsieur de Laumières, ni vous, monsieur La Glandée, qui êtes pourtant

si flirt, ni Georgie Vignolles, ne demandent à être mis à l'épreuve, ne

s'offrent à ma cravache!

--C'est que voilà, opina La Glandée, mademoiselle Séraphita, petit ange

délicieux, votre petite fête manque trop de..., comment vous dirais-je

cela, de suite et fin... Nous ne sommes pas encore assez faisandés,

voyez-vous, et quant à moi, vrai de vrai, j'aime mieux ma mie, ô gué,

j'aime mieux ma mie!

Séraphita haussa les épaules.

LA DONNEUSE DE PATIENCE

Parce que chez les bonnes soeurs de la petite ville où s'était écoulée

son enfance, elle avait appris et retenu le peu que doit savoir une

femme pour paraître intelligente, qu'elle écrivait d'une longue écriture

anglaise d'institutrice des lettres amusantes, toutes de moqueries avec

on ne savait quel arrière-goût romanesque, quelques jolies phrases

liminaires de désirs et de promesses, qu'elle pouvait, au piano, jouer

aussi bien du Chopin que quelque langoureuse valse de Métra, et parce

qu'avec sa longue figure pâle comme les roses de l'arrière-saison, ses

larges yeux de morte amoureuse, sa bouche qui faisait penser à quelque

fruit délicieux et ses cheveux à peine blonds, teintés comme de

lointains reflets d'étoiles, fins, souples, indociles, son cou onduleux

et blanc de cygne, ses minceurs de fillette qui a précocement grandi,

elle attirait, donnait à rêver, paraissait enfermer dans son coeur et

sa chair toutes les voluptés, ne ressemblait en rien à l'Article-Paris

qui court les rues, Liette Florenne, dès qu'elle eut lâché la modeste

place de gouvernante à cent francs par mois où ses vingt ans

s'étiolaient inutiles et moroses, ne demeura pas dans les «prix à

réclamer.»

Mais comme elle allait tête baissée vers l'amour, telle qu'une chèvre

vagabonde, compliquait sa vie de multiples aventures, ne savait pas

résister aux tentations, avait, on l'eût dit, un brasier inextinguible

dans son corps de fausse maigre, menait à trois, à quatre et à cinq en

une parfaite insouciance des jalousies, des querelles, des surprises, se

trompait d'heure et d'amant sans cesse, s'empêtrait ingénûment dans ses

mensonges, il vint un moment où elle se sentit désorientée, où elle

s'épeura d'avoir tant d'intrigues.

Et devenue prudente, commençant à connaître les hommes, sous le prétexte

de lui trouver une bonne place, elle fit venir du pays sa cadette,

l'associa à son existence. Luce avait dix-sept ans, de petits pieds et

de petites mains. Elle semblait d'une autre race que sa soeur, rieuse,

resplendissante, la peau blanche, piquetée d'imperceptibles taches de

rousseur, le corsage plein avec, quand elle marchait, un léger

balancement des hanches. Elle sentait bon comme un bouquet de

violettes. Et ses prunelles étaient si bleues qu'on se plaisait à les

regarder comme un beau ciel.

Elle avait, dans l'hôtel de Liette, l'air d'un oiseau dans une grande

cage dorée, sautelait, pépiait, riait, jasait du matin au soir, ne

trouvait rien de mal à ce qu'elle entrevoyait, estimait sagement que

l'amour n'a pas été inventé pour seulement vibrer dans les couplets de

chansons, mais aussi pour mettre les coeurs en joie, pour les griser

comme le bon vin. Et futée, comprenant les choses au premier mot, ravie

de s'approcher ainsi du feu, de coqueter, de porter de jolies robes, des

dessous de batiste et de surah, des rubans à son corsage, de jouer à

«celle qu'on aime», elle se prêta aussitôt, s'accoutuma au rôle

périlleux que lui avait confié et appris minutieusement son aînée.

Elle était la donneuse de patience, l'ingénue adorable à laquelle on se

heurte dans l'antichambre, qui entre comme fortuitement dans le salon et

s'asseoit auprès de l'amant jaloux, irrité, angoissé de ne pas trouver

sa maîtresse au rendez-vous donné, prêt à repartir, à tout briser, à

griffonner sur une carte: P. P. C., lui raconte de sa voix claire,

toutes sortes d'histoires, le calme, l'enjôle, donne ses mains, se

laisse regarder, admirer, prendre la taille, tandis qu'on lui fourrage

la nuque de baisers audacieux, se débat, éclate de rire, prolonge ces

décevantes luttes et se redresse, se défripe toute rougissante au moment

où la grande soeur ayant eu le temps d'arriver ou d'éconduire quelque

fâcheux, ouvre brusquement la porte, s'arrête les sourcils froncés,

attaque pour ne pas avoir à se défendre, s'exclame:

--Ah! vous ne vous embêtez pas, vous autres! Faut-il avoir du vice tout

de même!

Des fois, Liette s'attardait, s'oubliait, et la petite Luce ne savait

plus que devenir, qu'imaginer pour tenir bon jusqu'au bout, pour sauver

sa vertu du suprême assaut. Elle rusait, ne disait ni oui ni non, avec

des mines mielleuses, des joueries subtiles, plaisantait, promettait,

traînait le siège en longueur ou roucoulait des mots obscurs, le faisait

au sentiment, à l'amour chaste comme quelque Agnès rouée qui compte

parvenir au mariage.

Ou elle affectait de ne pas comprendre, avec des gestes farouches de

pudeur qu'on offense, de sensitive qu'on blesse, ou elle interrompait

les déclarations trop frôleuses, par quelque interrogatoire tranquille,

un rappel glacial à la question d'argent, un «donnant donnant» qui

changeait aussitôt le ton de ce colloque sentimental. Et Liette Florenne

délivrée de tout souci, ne se préoccupant plus de rien faisait une fête

ininterrompue, répétait souvent à sa soeur:

--Tu ne me planteras jamais là, n'est-ce pas, ma petite Luce, j'en

perdrais la tête!

* * * * *

Cependant la «ménagerie», comme disait gouailleusement Liette Florenne,

n'était pas seulement composée de jeunes imbéciles que leur écurie de

courses hante plus que leur maîtresse et qui ressemblent plus à des

gravures de tailleur qu'à des gars, de vieux noceurs blasés prisant une

jolie femme comme un bon cigare, ne s'échauffant hors de propos ni le

coeur, ni les sens et qui cuisinent et faisandent l'amour pour

réveiller leur appétit. Quelques-uns étaient vraiment racés, avaient ces

chatteries enveloppantes, cette intuition de ce qu'il faut dire à une

femme pour l'intéresser et l'alanguir, ces façons tendres et d'une

galanterie à la fois dévote, respectueuse et cavalière, cette science

des caresses et des nuances qui caractérisent l'homme d'amour.

Quelques-uns étaient vigoureux, d'une mâle distinction, méritaient de

faire battre plus fort un coeur virginal, et parmi eux, quoi qu'elle

en eût, Luce avait distingué le marquis de Seillac, un grand beau garçon

aux longues moustaches effilées, rousses comme du tabac d'Orient, aux

yeux clairs, changeants, d'où s'épandaient des suggestions de baisers.

Pour lui seul, elle souffrait, elle avait honte de mentir, de jouer la

comédie, d'être la «donneuse de patience» et quand elle l'effleurait,

quand elle le sentait dans ses jupes, elle eût donné tout au monde afin

que Liette éternisât son absence, ne revînt pas les séparer, les

troubler, le prendre. Elle avait en lui parlant une voix sombrée,

étrange, comme mourante, elle n'osait pas affronter l'ensorceleuse

acuité de son regard et chancelait, défaillait, lorsqu'il l'entourait de

ses bras, la serrait contre sa poitrine, l'embrassait derrière l'oreille

et dans les cheveux. Et elle se maîtrisait pour ne pas lui crier cet

amour dont l'ardeur la consumait, l'aiguillonnait, pour ne pas se pendre

à son cou des deux bras, pour lui résister, pour ne pas lui répondre à

demi-pâmée: «Eh bien! oui, je t'adore, je n'aime que toi, prends-moi,

prends-moi toute si tu me veux?»

La fête · 第 6 / 7 段