Ils s'aimaient ingénûment d'un amour délicieux et éperdu. Ils

s'appartenaient. Elle était la vigne et lui l'ormeau. Elle eût voulu en

chaque étreinte lui donner tout son être. Il songeait sans trêve à

trouver de plus folles, de plus grisantes caresses, à mettre à la fois

du miel et des épices dans les baisers dont il lui meurtrissait la

bouche. Et quand ils se sentaient trop las, ils se faisaient porter dans

leur litière par des esclaves, loin de la ville, s'étendaient côte à

côte sur le sable de la grève et contemplaient les étoiles en se

respirant, en se murmurant tout bas dans la monotone plainte des flots

de vagues choses d'une infinie béatitude. Parfois, ils souhaitaient

voluptueusement que la mort les prît, un soir, en pleine beauté, en

pleine vigueur, en pleine joie, les préservant de la hideuse vieillesse,

les emportant enlacés vers les Champs-Elyséens.

* * * * *

Cependant, aux ides de mars, un jour, les amants furent touchés de la

grâce en écoutant l'homélie onctueuse qu'un vieil évêque à barbe

blanche, aux joues couturées de cicatrices--stigmates des tortures

autrefois affrontées--prononçait dans une assemblée de chrétiens. Ils

eurent la vision de l'éternité comme si l'Esprit de Dieu était descendu

sur leurs têtes, ils mesurèrent la grandeur de leur péché, l'inanité

des joies humaines, le vide des coupables tendresses. Et ayant reçu

l'eau sainte du baptême, purifiés, ils donnèrent tout ce qu'ils

possédaient à l'église et partirent en tartane vers les îles de Lérins,

résolus à y finir leurs jours dans la prière et dans la solitude, comme

la courtisane Madeleine au fond de la Sainte-Baume.

* * * * *

Honorat se réfugia dans la plus petite des deux îles, celle qui

s'allonge rocailleuse, avec ses pins tordus, déjetés par les âpres

souffles du large, devant la mer grande. Marguerite choisit la seconde

avec son épaisse forêt, comme emplie d'éternelle rumeurs, ses

promontoires d'où l'on aperçoit les alpes neigeuses, les côtes Ligures.

Et avant de se séparer, ils s'embrassèrent douloureusement, l'âme en

peine, mordue de tentations nouvelles, comme à l'agonie et conscients

de leur faiblesse, sentant bien qu'ils ne pourraient jamais tuer leur

amour, ni en les jeûnes ni en les oraisons, jamais supporter un tel exil

s'ils ne l'éclairaient d'une lueur d'espoir, firent le voeu de ne se

revoir qu'un seul jour, en l'année, le jour où les cerisiers sauvages

seraient en fleurs.

Et durant des nuits, leurs sanglots retentirent désespérés, aigus,

mornes comme des clameurs de bête qui a perdu son maître, qui erre au

hasard sous les cieux muets. Ils souffraient le martyre dans leur chair

et dans leur coeur. Ils s'ensanglantaient le front, les genoux, les

mains, la poitrine aux ronces et aux pointes des rocs. Puis, peu à peu,

ils s'apaisèrent, engourdirent leur mal dans les longs agenouillements,

dans le bonheur des extases, dans les mirages qui donnent la faim et la

soif. Honorat se béatifiait, évitait les embûches du démon,

s'emplissait les oreilles de terre glaise pour ne pas écouter la chanson

des oiseaux qui lui eût trop rappelé la voix cristalline de l'Adorée,

fermait les yeux pour ne pas voir la mer aux teintes d'émeraude et

d'améthyste où il eût retrouvé le regard étrange de Marguerite, les

ondulations ensorceleuses, la grâce fuyante de son corps.

* * * * *

Le compte de leurs fautes s'effaçait au livre de Dieu. Et lorsque surgit

enfin le printemps, que les haies de merisiers et de prunelliers épineux

se couvrirent comme d'une neige odorante, tranquille, confiant en la

providence, le Saint se dirigea vers la grande île. Comme le Christ sur

le lac de Tibériale, il marchait sur les flots, la joie dans les yeux et

l'auréole qui le nimbait se reflétait dans l'eau calme, la coupait comme

d'un sillage éblouissant.

Marguerite l'attendait à genoux, les mains jointes et plus tendrement

avec comme du ciel dans leurs âmes, ils unirent leurs lèvres, ils

s'abandonnèrent au bonheur d'aimer.

Des anges voletaient autour d'eux, rafraîchissaient du battement de

leurs grandes ailes les fronts embrasés du Saint et de la Sainte,

épandaient dans l'air des pétales de fleurs, des aromes balsamiques,

alentissaient la chute du soleil dans les flots, comme s'ils avaient eu

pitié des pauvres amants condamnés encore à se séparer, à souffrir

durant des jours et des jours...

* * * * *

Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, au crépuscule, retombèrent dans leur

dure pénitence. Et quand revint l'automne accrochant des chapelets de

baies rouges aux branches des buissons, un matin, au réveil, le Saint et

la Sainte crurent être le jouet d'un songe. Les cerisiers à nouveau

étaient tout blancs de fleurs, balançaient dans les roseurs humides de

l'aube leurs grappes immaculées, embaumaient la campagne d'une

insaisissable odeur de vanille. Et le coeur exultant de

reconnaissance, Honorat et Marguerite comprirent que Dieu les

enveloppait de sa bonté infinie, avait fait un miracle pour que, sans

violer leur voeu, ils eussent ce réconfort, cette consolante béatitude

de se réunir une fois de plus dans la si longue année...

LA MILLIONNAIRE

Peut-être une qui a le cerveau fêlé, ainsi que tant d'autres de notre

monde, qui n'y est plus et que ses enfants un jour mettront en interdit,

confieront au père Blanche, ancreront en quelque retraite ignorée, comme

une barque détraquée qui ne peut plus tenir la mer, qui menace de

sombrer au premier coup de vent. Peut-être quelque pauvre âme brisée

comme le vase de cristal dont parle le poète, quelque victime

douloureuse d'un de ces mariages de raison, pires aux tendres coeurs

romanesques que le bagne à perpétuité, qui s'affola, se satura de fiel

jusqu'aux moelles à subir l'odieux contact de l'homme auquel on l'avait

légalement donnée en toute possession, qui ne parvenait pas à se

résigner et aima mieux souffrir que d'aventurer ses fiertés, ses

pudeurs, ses chimères en un adultère, que de chercher dans l'amour la

force de porter le joug, l'oubli des amertumes et des vaines révoltes.

* * * * *

Quoi qu'il en fût, madame Lamaloux affichait une telle aversion, un tel

dégoût pour son mari, qu'en les voyant on aurait cru assister à un de

ces drames intimes où il y a, comme on dit, un «cadavre». Lui, commun,

solide, le teint coloré, l'aplomb du brasseur d'affaires qui peut tenir

en échec le marché, qui a la toute-puissance de l'argent et las de ses

chiffres, de ses rapports, donnerait n'importe quoi pour s'étirer chez

lui, pour rire et entendre rire, pour s'épancher, raconter ses projets,

trouver dans son intérieur l'absolue quiétude, le repos des excès et de

l'esprit, des tendresses vraies et du bonheur. Elle, les cheveux d'un

blond discret, les yeux attirants comme perdus en de lointains exils,

encore belle, mais ainsi que ces mélancoliques journées d'automne où

l'on sent que tout agonise, le doux soleil, les dernières feuilles et

les dernières roses, et étrangement indifférente, n'ayant aucune

coquetterie, se soignant à peine, s'entêtant à n'épandre autour de soi

que de l'Ennui.

* * * * *

Il se heurtait à ce mutisme farouche comme à un mur de prison, s'y

meurtrissait, s'y écrasait, y émoussait ses colères et ses rancunes.

Elle ne lui adressait pas une parole depuis des années, ne consentait à

l'approcher qu'aux heures brèves des repas, ainsi qu'à un buffet de

chemin de fer où l'on s'asseoit à côté d'on ne sait qui. Elle dédaignait

autant ses avances que les accès de dépit rapide dont par instants,

malgré toute sa force de caractère, le malheureux ne pouvait se

défendre. Elle affectait des airs de parente pauvre, recueillie par

charité, qui ne touche qu'à demi aux plats, qui se sent mal à l'aise

dans le luxe des autres, qui fièrement s'en éloigne, s'efface, se

dérobe, semble impatiente de regagner son coin d'ombre, sa chambre

mansardée. Et ces prunelles de haine, cette bouche de silence, ces

doigts sans bagues, ces robes de trente francs achetées toutes faites en

quelque magasin de confections, alors qu'il l'avait faite aussi

millionnaire qu'une Rothschild, qu'il ne lui refusait rien,

l'énervaient, l'aiguillonnaient à un tel point que, pour avoir le droit

de la broyer sous ses poings crispés, de l'injurier, il eût presque

souhaité qu'elle le trompât, qu'elle ne fût plus une impeccable femme.

* * * * *

Et parce que ses enfants aimaient leur père autant qu'elle, la

désavouaient, madame Lamaloux s'en détacha, les repoussa, les traita en

intrus, répétant à qui voulait l'entendre qu'ils étaient des «erreurs»

dans sa vie.

* * * * *

Enfin, lasse même de voir deux fois par jour l'homme qu'elle abhorrait,

de partager en apparence sa vie somptueuse, elle alla se terrer dans la

banlieue avec quelques meubles et une bonne à tout faire. Un logement de

huit cents francs par an au troisième en une maison d'Asnières. Elle y

vivotait sous un faux nom, passait inaperçue, ne recevait personne,

réduisait ses dépenses au strict nécessaire, était prise par ses voisins

pour une veuve d'officier, quand, un soir, elle eut l'effarement, malgré

la consigne sévère qu'avait la vieille servante, de trouver l'un de ses

fils installé en maître dans la chambre qui servait et de salon et de

salle à manger. En deuil, la figure bouleversée, anxieuse, la voix

chargée de sanglots, il saisit les mains de madame Lamaloux, s'écria:

--Je viens vous annoncer un grand malheur, ma chère maman: notre pauvre

père a succombé ce matin à onze heures sans que rien pût nous faire

prévoir cette brusque fin. Vous étiez séparés, mais je ne doute pas que

pour nous, pour le monde, vous ne teniez à oublier le passé et à

reprendre dès maintenant votre place au milieu de vos enfants!

Elle était devenue toute pâle, dévisageait son fils d'un mauvais regard

et, le geste impérieux, lui désigna la porte qui était encore ouverte,

répondit:

--Vous voyez cet appartement, Monsieur; eh! bien, souvenez-vous que

désormais vous ne devez plus en franchir le seuil!

Et par ministère d'huissier, elle exigea qu'on ne mît pas son nom sur

les faire part qui annonçaient le décès de monsieur Lamaloux.

Aujourd'hui, comme elle s'était mariée sous le régime de la communauté

et que les acquêts lui sont dus, la veuve de l'industriel qui naguère,

en la dernière bataille où tant de braves gens se ruinèrent pour

arracher l'épargne française aux accapareurs d'argent, pouvait sauver la

situation et préféra passer à l'ennemi, possède au moins sept cents

millions. Cependant, elle n'a pas modifié son train de vie, augmenté

ses dépenses journalières, quitté le petit appartement où elle végète et

se cristallise comme quelque extatique qui aurait fait voeu de

pauvreté, qui ne songerait qu'au Paradis, à l'éternel au-Delà. Et qui

sait, bien qu'elle ne soit ni dévote, ni croyante, ni charitable, que

nul n'ait jamais surpris le secret mystérieux, l'énigme ténébreuse

scellés comme en un reliquaire au fond de son être, si pour l'unique

plaisir de jouer un mauvais tour à ses enfants, de les déshériter de

cette part du gâteau paternel, elle ne lèguera pas à quelque couvent ou

à quelque hôpital ce trésor fabuleux de nabab qui s'accumule de mois en

mois et dont le compte exact lui importe moins que le prix du lait, à

Asnières?

* * * * *

Ne doit-on pas s'attendre à tout, en effet, de la part de cette

implacable qui murmura désolément, le jour où on lui avait rapporté son

mari inanimé, terrassé par une attaque violente et où les médecins

parvinrent néanmoins à le ressusciter:

--Il serait mort si je l'avais aimé!

RUPTURE

--C'est comme je te le dis, mon chien, ces pauvres petits qui vous

faisaient envie à tous, qui avaient l'air d'un couple de pigeons dont

les becs se cherchent, s'emmêlent, se mignottent, qui en devenaient

ridicules, ne pensent plus qu'à s'inventer des misères, se détestent

autant qu'ils s'adoraient. La casse complète, quoi, et de celles qu'on

n'arrive pas à raccommoder comme de vieilles assiettes! Et pour une

bêtise, une chose si drôle que cela aurait dû les agrafer plus fort l'un

à l'autre, les faire rigoler à en être malades. Mais le moyen de

s'expliquer quand on crève de jalousie, qu'on répète à sa maîtresse

ahurie: «Tu mens, tu mens!», qu'on la secoue, qu'on lui coupe la parole,

qu'on lui en vomit de si dures qu'au bout du compte elle se redresse, en

a assez, devient mauvaise, ne pense plus qu'à rendre coup pour coup,

rosserie pour rosserie, se fiche de démolir son bonheur, envoie tout

dinguer au diable, raconte des blagues que certes elle ne pense pas.

Ensuite, parce qu'il n'y a rien de si bête, de si entêté au monde que

des amoureux, aucun, ni l'homme, ni la femme, ne veut tenter le premier

pas, paraître convenir qu'il a eu tort, qu'il regrette d'avoir été trop

loin, on attend, l'arme au pied, on se guette, on ne s'écrit même pas

quatre méchantes petites lignes de rien du tout qui amèneraient la paix,

on laisse les jours succéder aux jours, les nuits de fièvre et

d'insomnie où le lit paraît si froid, si morne, si grand, s'ajouter aux

nuits, les habitudes s'émoussent, le feu d'amour qui couvait encore au

fond du coeur comme un triste feu de veuve s'éteint, s'en va en fumée,

l'on se fait peu à peu une raison, l'on se trouve idiot de perdre ainsi

un temps qui ne reviendra pas, et bonsoir la compagnie, ça y est! Voilà

comment Josine Cadenette et ce grand imbécile de Servance se sont

lâchés.

* * * * *

Lalie Spring avait allumé une cigarette, et la fumée bleuâtre voletait

autour de ses fins cheveux blonds, en atténuait l'éclat métallique,

faisait penser à ces suprêmes lueurs d'or qui transparaissent dans la

cendre vaporisée du crépuscule...

Elle s'accouda sur ses genoux, le menton dans la main, en une pose de

songerie, murmura:

--Triste, pas?

--Bah! répondis-je, à leur âge, on se console et tout se recommence,

même l'amour!...

--Pour sûr, Josine s'est déjà rechaussée...

--Et elle t'a raconté son histoire?

--Evidemment, et c'est d'un farce!... Figure-toi que Servance est un de

ces gars comme on en souhaiterait quand on a le temps de s'amuser, si

d'aplomb qu'il eût été capable de mettre à mal toutes les grandes d'un

lycée de jeunes filles et porté comme pas un, sur la bagatelle, tant et

tant que Josine l'avait appelé le «mouvement perpétuel». Il en eût

voulu, comme disait l'autre, jusqu'au jugement dernier, paraissait ne

pas croire que le lit avait été inventé pour un autre but que celui de

faire l'amour, à ce point, mon cher, qu'en cinq mois de collage ils ont

eu pour cent quarante francs de réparations de sommier; la gosse m'a

montré la note... Elle ne s'en plaignait pas, bien au contraire, lui

donnait la réplique de tout son coeur, ne se marchandait pas, mais

elle se désespérait de ne plus avoir que des bribes de sommeil, et

demeurée la gamine qui se réveille au creux où elle s'est couchée, qui

dort presque sans rêves avec des airs de ravissement ne parvenait pas à

s'accoutumer à cette privation de repos, en éprouvait de croissantes

souffrances... Alors, comme elle tenait à tout concilier, à aimer et à

être aimée aussi frénétiquement que par le passé, et aussi à cuver ces

excès de bonheur en d'interminables et paisibles sommes, elle se loua

dans un quartier lointain, comme provincial, aux rues de silence et

d'ombre, un petit appartement qu'elle ne meubla guère que d'un excellent

lit et d'une table de toilette... Et, s'étant inventé une vieille tante

bougonne et malade qui avait une maladie de coeur et habitait quelque

chimérique banlieue, plusieurs fois par semaine, Josine se réfugia dans

son «dormoir», s'y attarda ainsi qu'en un séjour de délices où l'on

oublie le monde entier... Des fois, l'on négligeait de la réveiller à

l'heure convenue, et elle arrivait en retard, tout éberluée, toute

lasse, les paupières gonflées, rougissantes, s'embarrassant dans ses

mensonges, se coupant, avait si bien l'apparence de sortir des bras d'un

autre, d'être encore toute chaude de derniers baisers, d'accourir de

quelque prétentaine, que Servance, à la fin, s'en tourmenta, se crut

berné comme les camarades, enragea, résolut de tirer la chose au clair,

de découvrir cette tante qui était tout à coup tombée comme du ciel à sa

maîtresse...

Il s'adressa nécessairement à une complaisante agence qui excita sa

jalousie, la mit pendant des jours et des jours en coupe réglée, le tint

en haleine, l'exaspéra, lui fit croire que Josine Cadenette se moquait

absolument de lui, n'avait pas plus de tante malade que de vertu,

continuait le jour ses petites débauches de la nuit, fréquentait sans

vergogne quelque discrète garçonnière où plus que probablement l'un de

ses meilleurs amis s'amusait à ses dépens, prenait sa part du gâteau...

Est-ce bien la suite?

* * * * *

--Oui, mon cher, et il a eu la sottise de s'en rapporter à ces

aigrefins, de ne pas aller lui-même épier Josine, mettre le nez dans son

aventure, cogner à la porte de l'appartement, il n'a rien voulu savoir

de plus, rien entendre et pour un peu, malgré ses larmes, aurait jeté

la malheureuse dans la rue comme un paquet de linge sale... Aussi, tu

penses si elle s'est cabrée, lui en a dit de toutes les couleurs, si

elle a pris plaisir à le piquer comme de banderilles, à lui laisser

croire qu'il ne se trompait pas, qu'elle en avait plein le dos de sa

tendresse, qu'elle en aimait un autre et à la folie encore, comme on dit

en effeuillant les marguerites. Il en était tout pâle, la regardait avec

de mauvais yeux, crispait les poings, criait d'une voix rauque: «Dis-moi

son nom, dis-moi son nom!» Elle gouaillait énervée: «Oh! tu le connais

bien!» et si je n'étais pas arrivée chez elle en ce moment, je crois

bien qu'il y aurait eu du vrai mélo... Faut-y être bête, hein, des

petits qui s'aimaient tant, qui avaient l'air si heureux... Et

maintenant, Josine est avec ce gros Schweinsohn, un vieux ioutre ignoble

qu'elle râclera jusqu'à l'os, et Servance s'affiche avec Sophie

Labisque qui pourrait être sa mère largement, tu sais bien ce paquet de

rouge et de jaune qui date des «dix-huit ans de corruption» et que

Laglandée a baptisée: «_Sæcula sæculorum!_»

--Parbleu!

LA DATE ROUGE

--Pour les nôtres, s'écria alors le vieux marquis d'Escouloubre de sa

voix hautaine, accentuée, où comme après quelque curée au fond des bois

qu'envahissent les ténèbres se prolongent des vibrations de cuivres,

pour ces fidèles qui, dans notre vieille Gascogne, avaient la foi

chevillée au coeur--la foi aveugle du charbonnier--se seraient cru

déshonorés s'ils eussent tenté de franchir la barrière qui les séparait

du reste du monde, d'oublier le passé, attendaient le retour du Roi sans

se décourager, le demandaient à Dieu en la prière que chaque soir le

chef de famille récitait au milieu des siens, de ses hôtes et de ses

gens pieusement agenouillés, se cristallisaient ainsi qu'en une

perpétuelle veillée des armes dans leurs hôtels moroses, dans leurs

châteaux hantés de légendes, cette date rouge et noire du 21 janvier

était comme une sorte de vendredi saint.

Comme lorsqu'il y a quelqu'un de mort dans un logis, l'on fermait les

volets et les portes en tous les antiques habitacles du quartier des

Nobles, l'on se recueillait dans l'ombre vague, triste, que n'éclairait

aucune lampe, en attendant le glas qui annonçait la messe d'Expiation.

Et tout à coup, perdue parmi les brumes qui ouataient le ciel, vague,

monotone, telle qu'une longue plainte sangloteuse d'aïeule, la sonnerie

des agonisants et des morts tombait par hoquets des massives tours de la

cathédrale, s'épandait au-dessus de la ville, avivait le deuil des toits

couverts de neige, des cours balayées par l'âpre bise, des jardins

dépouillés, où des corneilles avaient, sur les branches violettes,

l'apparence d'une robe de veuve en lambeaux.

* * * * *

Aussitôt de tous les vastes porches, brusquement ouverts à deux

battants, sortaient de vénérables berlines armoriées, des carrosses de

jadis, des guimbardes comme exhumées de quelque poussiéreux musée

d'antiquailles, et, en une lente procession solennelle, cahotant,

grinçant, tanguant sur les galets pointus, l'on s'en allait, grands et

petits, prendre sa place dans la nef tendue de draperies noires.

Derrière les maîtres, avec leurs habits des dimanches, de gros eucologes

dans leurs mains, de bonnes figures placides, ridées, dévalaient les

domestiques, ces braves serviteurs qui donnaient toute leur existence à

la même famille, qui s'incrustaient dans la même maison, qui s'y

associaient à toutes les joies et à toutes les douleurs, qu'on se

transmettait de père en fils, ainsi qu'un héritage.

* * * * *

Et cependant que la lamentation des orgues rythmait les versets

épeurants des psaumes noirs, que quelque chanoine évoquait en une

homélie coupée de citations latines, le drame sinistre, les jours de

Terreur et d'Exil, élevait vers Dieu les espoirs, les nostalgiques

supplications de ce troupeau sans pasteur, des douairières diadémées de

cheveux blancs, toutes raides, sous des voiles sombres, soupiraient,

pleuraient, hochaient la tête, mouillaient de grosses larmes leur livre

d'Heures et des vieillards enfoncés dans leurs hautes cravates, replets,

se renfrognaient, avaient des éclairs de haine en leurs prunelles

ternies, serraient leurs pauvres poings débiles comme s'ils eussent

oublié leur âge, rêvé de venger le pauvre Roi auquel ses sujets

n'auraient pu reprocher que sa bonté et son indulgence.

La communion faite, la messe dite, les «blancs», comme on les appelait

là-bas, rentraient chez eux avec le même cérémonial, et la journée

s'écoulait en des chuchotements discrets, des lectures pieuses, des

évocations de souvenirs, une torpeur de moutier isolé au creux de

quelque ravin solitaire et où les religieux n'ont plus que des pensées

d'éternité...

* * * * *

--Malepeste! fit le petit Chantelouve, en lissant ses longues moustaches

blondes, cela devait avoir un rude caractère!

Le marquis, comme perdu dans quelque douloureuse songerie, ne parut pas

s'apercevoir que quelqu'un l'avait interrompu et continua:

--Seuls, les miens avaient à leur travée dans l'église une place vide,

la chaise sur laquelle était gravé, au milieu d'une plaque de cuivre ce

nom: _Mademoiselle Aurore-Luce d'Escouloubre de Capelys_--la chaise de

la Folle.

La Folle!

Notre vieille grand'tante, qui végétait à demi claustrée dans une des

chambres de l'hôtel et dont l'intelligence charmante, frivole, avait

sombré on ne savait en quelles limbes, ce soir de Thermidor où l'on

jeta bas la guillotine, où l'on renversa les charrettes dévoratrices, où

l'on rendit la liberté aux si nombreux qui attendaient encore dans les

prisons l'heure suprême de l'appel.

* * * * *

On aurait dit, à la voir enfouie au fond d'une bergère, inerte,

ratatinée, pâlotte, d'une vieille fée qu'envoûtèrent de subtils

enchantements, qui sommeille les yeux ouverts, et bien qu'à l'ordinaire,

elle fût douce, calme, comme en léthargie, qu'elle n'eût pas seulement

assez de force pour écraser une mouche, nous, les petits, nous avions

l'effroi de la frôler, d'être enfermés avec elle, nous n'osions même à

la dérobée contempler ses prunelles décolorées, étranges, d'un blanc

verdâtre, maladif, de turquoise morte, qui sans trêve étaient fixées

comme sur quelque terrifiante vision, sur quelque défilé de fantômes.

Elle ne parlait pas, vagissait, se laissait manier, habiller, coucher,

nourrir comme les babies, sans un mouvement, sans une révolte ou une

prière.

Et l'on avait le coeur serré quand on comparait cette ruine vivante,

ce débris d'humanité que respectait la mort comme par une cruelle et

inclémente ironie, à la délicieuse miniature qui la représentait à

dix-sept ans avec une rose dans les doigts, moins rose que ses joues et

que sa bouche de fleur et de grands yeux qui étaient comme des miroirs

où se reflète un étang bleu et un air d'insouciance, de précoce

coquetterie, de moquerie qui nargue la mauvaise fortune, qui sent le

bonheur, quand on songeait qu'à cet âge d'éclosion, durant un voyage à

la Cour, quatre d'entre les meilleurs gentilshommes du royaume

l'avaient recherchée en mariage, courtisée comme une petite infante.

La fête · 第 5 / 7 段