Mais l'arrière-pensée douloureuse qu'il en rirait, qu'il raconterait sa

bonne fortune imprévue à Liette, à sa maîtresse, l'arrêtait chaque fois,

la retenait, et elle fondait en larmes, sanglotait durant des heures et

des heures en les nuits qu'ils passaient ensemble, lui et Liette.

Celle-ci en la galopade folle de sa vie, en son détraquement d'égoïste

ne s'apercevait ni que la petite s'apâlissait, s'efflanquait, ne riait

et ne chantait plus, ni qu'elle avait toujours des larmes plein les

yeux, qu'elle mangeait comme avec dégoût et n'était que l'ombre de

soi-même. Et elle s'écroula hébétée de stupeur, le soir où revenant de

souper au café de Paris avec toute une bande joyeuse, et, selon son

habitude, allant embrasser Luce dans son petit lit de jeune fille, elle

la trouva morte. La petite fille s'était empoisonnée avec du laudanum

comme une grisette qui a le coeur trop en peine et elle avait écrit

ceci sur un chiffon de papier: «_J'aimais le marquis!_»

Et Liette Florenne en a gardé du deuil dans l'âme, s'écrie parfois:

«Est-ce bête tout de même, je le lui aurais bien donné son marquis, ça

eut fait de la place aux autres!»

LE VOLEUR

--Certes, s'écria le docteur Sorbier, qui avait froidement écouté, en

ayant l'air de penser à autre chose, ces aventures étonnantes de

cambriolages, de coups audacieux comme empruntés au procès de Cartouche,

je ne sais pas de faute plus vile, de déloyauté plus grande que de

s'attaquer à l'innocence d'une jeune fille, de l'induire en corruption,

de profiter d'une de ces défaillances inconscientes, d'un de ces

instants de folie où le coeur bondit comme un faon en détresse, la

chair jusque-là impolluée palpite de désirs éperdus, les lèvres ingénues

se jettent en pâture aux baisers du séducteur, l'être tout entier

conquis, brûlé de fièvre, s'abandonne, ne songe ni à l'irrémédiable

tare, ni à sa déchéance, ni aux douloureux réveils des lendemains.

L'homme qui a mené cette entreprise lentement, vicieusement, avec on ne

sait quelle science du mal, et qui, en de tels cas, ne trouve pas assez

de sagesse, de dignité, de force en soi-même pour battre en retraite,

pour éteindre cette flambée de quelque phrase glaciale et réveilleuse,

qui n'a pas de la raison pour deux, qui ne parvient pas à se remettre

d'aplomb, à maîtriser la bête emportée, démente au bord du gouffre où

elle va sombrer, est aussi méprisable que n'importe quel forceur de

serrures, quel gueux aux aguets d'un logis sans défense, sans

protection, d'un coup facile et fructueux, que cette pègre dont vous

racontiez tout à l'heure les continuels exploits.

Et je me refuse à l'absoudre même quand des circonstances atténuantes

plaident en sa faveur, même lorsqu'il s'agit d'un flirt périlleux où

l'on s'efforce vainement de se tenir en équilibre, de ne pas dépasser,

comme au lawn-tennis les limites du jeu, où les rôles s'intervertissent,

où l'on a pour adversaire quelque curieuse précoce, tentatrice, montrant

tout de suite qu'elle n'a plus rien à apprendre, rien à expérimenter que

le dernier chapitre de l'amour, une de ces grandes gamines du monde dont

la destinée préserve à jamais nos fils, et qu'un romancier psychologue

baptisa: «les Mi-Vierges».

C'est évidemment malaisé, pénible pour cette grossière et insondable

vanité propre à tout homme et qu'on pourrait appeler le _mâlisme_ de ne

pas tisonner un aussi beau feu de joie, de faire le Joseph et

l'imbécile, de détourner les yeux, de se mettre comme de la cire dans

les oreilles, ainsi que les compagnons d'Ulysse attirés par les divines

chansons des Syrènes, de frôler sans s'y asseoir cette jolie table

couverte d'une nappe toute neuve où l'on vous convie d'une voix si

douce, si suggestive à prendre place avant tout autre, à étancher votre

soif, à goûter le vin nouveau qui grise et dont on n'oubliera jamais la

fraîche et étrange saveur. Mais qui hésiterait à avoir cette sagesse si

en un rapide examen de conscience, en un de ces reculs instinctifs où

l'on voit clair, où l'on recouvre quelque sang-froid, il mesurait la

gravité de sa faute, songeait à ses conséquences, aux représailles, aux

inquiétudes qui le hanteront désormais, qui saccageront le repos, le

bonheur de sa vie.

Vous pensez bien que derrière ces réflexions de moraliste comme on peut

en permettre à un barbon de mon âge se dissimule une histoire et toute

douloureuse qu'elle est, je gage qu'elle vous intéressera par son

étrangeté héroïque.

* * * * *

Il se tut un instant comme pour classer ses souvenirs et accoudé sur le

bras du fauteuil, les yeux perdus dans le vide, reprit d'une voix lente

de professeur qui devant un lit de malade explique un cas à ses

internes:

--C'était un de ces miroirs à femmes qui, comme disaient nos pères, ne

connaissent pas de cruelles, le type du cavalier aventureux qui semble

toujours en fourrageur, qui sent son mauvais sujet dédaigneux du danger,

brave jusqu'à la témérité, ardent au plaisir, jeune et dont on subit

malgré soi le charme, dont on excuse comme la chose la plus naturelle du

monde les pires fredaines. Il avait à peu près mangé tout son avoir au

jeu ou avec de jolies filles et, devenu un officier de fortune qui

s'amuse quand et où il en trouve l'occasion, tenait garnison à

Versailles.

Je le connaissais jusqu'au fond de son coeur de grand enfant, trop

facile, hélas, à pénétrer et à sonder, et je l'aimais comme quelque

vieux célibataire d'oncle aime un neveu qui lui en fait voir de toutes

les couleurs, mais s'entend à capter son indulgence, à le retourner, à

l'enjôler. Il m'avait pris pour confident bien plus que pour

conseilleur, me tenait au courant de ses moindres équipées, en ayant

d'ailleurs toujours l'apparence de parler d'un camarade et non de lui,

et j'avoue que cette belle flamme de jeunesse, cette sonore et

insoucieuse gaieté, cette fougue amoureuse me donnaient parfois des

distractions, me mélancolisaient de nostalgies, que j'enviai ce beau

garçon si robustement planté, si heureux d'être au monde, que je n'avais

pas le courage de le retenir, de lui montrer le bon chemin, de lui crier

«casse-cou» comme au colin-maillard.

Et, un jour, à la suite d'un de ces interminables cotillons où l'on ne

se quitte pas durant des heures, l'on a la bride sur le cou, l'on

disparaît de compagnie sans que nul ne songe à s'en préoccuper, le

pauvre grand apprit enfin ce qu'est l'amour, le vrai qui se gîte en

plein coeur, en plein cerveau, qui s'y prélasse, qui y règne en

souverain et tyrannique maître, se toqua d'une jeune fille adorable mais

aussi mal élevée, aussi inquiétante, aussi perverse, aussi faisandée

qu'elle était jolie.

Elle l'aimait au reste, l'idolâtrait, despotiquement, follement, de

toute son âme ravie et de toute sa chair enchaleurée. Livrée à soi-même

par des parents imprudents et frivoles, névrosée par des amitiés

malsaines de couvent, instruite par ce qu'elle voyait, ce qu'elle

entendait, ce qu'elle surprenait autour de son artificielle et trompeuse

candeur, sachant que ni sa mère, ni son père, infatués de leur race,

avares de leur bien, ne consentiraient à lui accorder pour mari celui

dont elle avait le caprice, ce beau garçon renté de chimères et de

dettes, et de petite bourgeoisie, elle s'allégea de tout scrupule, ne

pensa plus qu'à lui appartenir tout entière, qu'à l'avoir pour amant,

qu'à triompher de ses résistances désespérées d'honnête homme.

Et, peu à peu, les forces du malheureux s'émiettèrent, son coeur

s'amollit, ses nerfs exacerbés se tendirent et il se laissa emporter

par ce courant qui le heurtait, qui l'enveloppait, dériver comme une

épave désorientée.

Ils s'écrivaient des lettres de tentation et de démence. Ils ne

passaient plus une journée sans se voir, soit dans quelque rencontre

comme fortuite, soit en des parties, soit au bal. Elle lui avait donné

ses lèvres en d'éphémères et détraquantes caresses. Elle avait scellé

leur pacte passionnel en des baisers de désir et d'espoir. Et elle

voulut enfin connaître les béatitudes ignorées et défendues, aller

jusqu'au bout, l'amena, le guida, quoi qu'il en eût, vers son lit

virginal.

* * * * *

Le docteur s'interrompit, les paupières tout à coup mouillées de grosses

larmes, comme si de vieux chagrins refluaient de son coeur longtemps

engourdi, et, avec des inflexions rauques, une vibration machinale de

tout le corps, continua avec l'effroi de ce qu'il allait révéler:

--Pendant des mois, retenant son souffle, épiant les bruits les plus

légers, comme un malfaiteur qui s'introduit en une maison, il escalada

le mur du jardin, pénétra dans l'hôtel par une petite porte des communs

dont elle avait dérobé la clef, traversa pieds nus un long corridor,

monta par le large escalier dont les dalles par instants craquaient

jusqu'au second étage, où était la chambre de sa maîtresse, s'y attarda

presque toute la nuit. Et ils oubliaient tout alors, vivaient en

quelques heures des éternités de délices, étouffaient à peine le bruit

de leurs râles, de leurs baisers frénétiques, de leurs aveux,

semblaient, en leurs étreintes, chercher le néant, le sommeil dont on ne

se réveille pas.

Une nuit où les ténèbres étaient plus épaisses, où il se hâtait en

l'appréhension de perdre des secondes de ce bonheur fou, l'officier se

heurta à un des meubles de l'antichambre et le renversa. Et par hasard,

soit qu'elle eut la migraine ou se fut attardée à quelque lecture de

roman, n'étant pas encore endormie, la mère de la jeune fille, terrifiée

par ce bruit insolite qui troublait le solennel silence de la maison

close, sauta à bas de son lit, ouvrit sa porte, distingua une ombre qui

s'enfuyait, rasait les murs, s'imagina aussitôt que des voleurs

dévalisaient l'hôtel, appela son mari et ses gens à grands cris

farouches. Le malheureux connaissait les aîtres, et, comprenant en

quelle effroyable impasse il était acculé, aimant mieux passer pour un

misérable filou que de laisser seulement pressentir la navrante vérité,

déshonorer sa maîtresse adorée, découvrir le secret de leurs coupables

amours, se rua dans le salon, tâtonna parmi les étagères et sur les

tables, emplit pêle-mêle ses poches de menus bibelots précieux et se

blottit comme une bête traquée par des chasseurs à côté du piano à queue

qui barrait tout un coin de la vaste pièce.

Ce fut là que les domestiques accourus avec des candélabres allumés le

surprirent, l'injurièrent, lui mirent la main au collet, le traînèrent,

pantelant, comme à demi-mort de honte et d'effroi au plus prochain poste

de police.

Il ne se défendit qu'avec une maladresse voulue devant ses juges,

soutint son personnage, sans une révolte, sans un sanglot, sans un

sursaut de désespérance, d'angoisse et condamné, dégradé, martyrisé dans

son honneur d'homme et de soldat, ne protesta pas, s'en alla croupir en

prison avec les déclassés dont se débarrasse la société ainsi que d'une

malfaisante et contagieuse vermine.

Il y est mort de tristesse, d'amertume, en prononçant tout bas, comme

une prière extatique, le cher petit nom de la blonde idole pour laquelle

il s'était sacrifié, en remettant pour moi, au prêtre qui lui avait

donné l'extrême onction, un long testament où, sans accuser personne,

sans lever le moindre voile, il expliquait enfin cette énigme, se

purifiait, se lavait des accusations dont, jusqu'à son dernier souper,

il avait supporté l'horrible lourdeur.

Et j'ai toujours pensé, je ne sais pourquoi, que la jeune fille s'était

mariée et avait de délicieux enfants qu'elle élève avec l'austère

sévérité, la grave piété des parents de jadis!

LE PLEUREUR

Comme la petite Josette Grenelle, en refermant son large éventail,

s'écriait: «Mais quel plaisir ce garçon peut-il trouver à attendre les

faire part de deuil aussi impatiemment qu'une invitation à quelque fête,

à suivre ainsi comme un employé des pompes funèbres même des

enterrements d'inconnus où il ne fut pas convié?» Robert Davenne, cette

âme furieuse, inquiète de policier qui sait le pourquoi de tant de cas

étranges, le mot de tant d'énigmes parisiennes, bougonna de sa grosse

voix traînante:

--Je vais vous le dire, Madame, et je gage que vous n'aurez plus alors

envie de blaguer notre pauvre camarade Réalmont; vous lui marquerez

même, car au fond les femmes sont moins mauvaises qu'elles ne le

paraissent, un peu de compassion, vous vous sentirez émue comme aux

passages attendrissants de ces bons vieux drames que nous aimons et que

tout à l'heure vous défendiez avec une telle chaleur.

* * * * *

Il se cala au fond de son fauteuil, et, les paupières à demi abaissées

filtrant de vagues regards qui flottaient dans le vide, reprit:

--Lui qui relevait à peine d'une de ces crises d'amour déçu, trahi,

avili, où l'on pense perdre la raison, l'on se jure de ne plus avoir de

coeur, de ne plus s'attacher à rien, d'être désormais le jouisseur

indifférent, blasé, qui change de femme comme on change de linge, qui

ne met pas une parcelle de son âme, dans les étreintes passagères,

résiste aux prières autant qu'aux sanglots de colère et de haine; lui

dont le temps, ce grand médecin, comme disait l'autre, avait lentement

fermé, cicatrisé les plaies, qui était arrivé enfin à oublier, à avoir

une apparence de bonheur calme, à revivre, s'était encore laissé prendre

tout entier par une nouvelle et adorable maîtresse.

Ah! ceux qui sont par quelque pacte occulte voués à l'amour comme des

proies opimes ne lui échapperont jamais, ne briseront pas les liens avec

lesquels il les guide dans l'ombre, les pousse, les rejette, les yeux

leurrés, éblouis d'un éternel et merveilleux mirage, vers le gouffre.

En vain se croiront-ils guéris, forts, armés contre les futures

épreuves, en vain défieront-ils les tentations, triompheront-ils d'une

femme, de deux, de dix, de cent, toujours se dressera sur leur route,

brusquement, face à face, comme pour un duel, la Séductrice, l'Inconnue,

qui ressuscitera tous les ferments de sentimentalité, de rêve, de désir,

de perversion assoupis en leur être comme du feu sous la cendre, qui les

rallume de sa douce haleine ces tisons qui n'étaient pas éteints.

Et il leur semblera que tout refleurit, qu'une éclosion de joie idéale

embaume leur coeur, qu'ils ont à nouveau vingt ans, qu'ils partent

pour une interminable étape de tendresse et de délices. Ils croient,

sincèrement qu'ils n'aimèrent jamais à ce point une femme. Ils

s'abandonnent. Ils voudraient sans cesse être dans ses jupes. Ils sont

comme des enfants qui, le premier jour de l'année, ne peuvent plus

manger, ni dormir, s'exaltent, ont la fièvre parce qu'on leur apporte

quelque beau joujou à surprises. Ils vivront jusqu'au fatal réveil comme

en une sorte d'ivresse. Et cependant peut-on les plaindre, ces condamnés

qui usent leur guenille en des enchantements autant qu'en des angoisses,

qui sont comme d'une race d'Elus, qui rêvent double et que les beaux

bras blancs des très aimées emportèrent au paradis, que leurs maîtresses

ne peuvent abandonner sans retourner la tête malgré elles, sans écraser

du bout des doigts quelque furtive larme aux coins de leurs paupières

cernées!

* * * * *

Il s'était comme emballé, accentuait de longs gestes, des phrases tout à

coup gonflées d'on ne savait quelle fougueuse passion et il s'arrêta

avec, on l'eût dit, le regret d'avoir ainsi haussé le ton, perdu le fil

de son histoire.

--Revenons à notre camarade, continua-t-il avec une bonhomie voulue.

Donc au moment où il y pensait certes le moins, où il eût parié

n'importe quoi qu'il ne redeviendrait jamais sérieusement amoureux,

Réalmont s'était heurté à une de ces femmes comme on en rêve pour faire,

de compagnie, l'aventureux voyage de la vie. Elle était le rire qui

grise comme du vin nouveau, qui chasse les mélancolies, qui fait chaud

au coeur, qui sent la joie et la jeunesse. Elle avait une voix

changeante, suggestive, tantôt claire, vibrante comme du cristal, tantôt

vague, sombrée, douce comme les suprêmes gazouillis des fauvettes sous

les feuilles quand tombe le crépuscule. Elle avait des cheveux fins

comme de la soie, blonds comme un pâle soleil d'hiver, des yeux voilés

et de longs cils attirants comme des lèvres, une petite bouche délicate,

pareille à un bijou de fée. Elle était grande et avait dans ses

moindres mouvements, ses moindres gestes, la grâce onduleuse des

ballerines. Et une âme simple, en dehors, où demeurait comme un peu

d'enfance, où l'on voyait comme en l'eau limpide d'une source, où tout

n'était que charme, qu'étourderie, qu'insouciance, que gaieté, que

franchise.

Ce fut entre eux une de ces liaisons que l'on envie, qui semblent trop

heureuses, trop passionnées pour pouvoir durer. Ils s'adorèrent pendant

quatre mois tout juste, ne pensant à rien, ne s'entravant d'aucun souci,

vivant comme s'ils avaient eu cent mille livres de rente. Et comme elles

sont toutes les petites filles de Manon, la trop jolie perdit un soir

son amant en chemin, ainsi que le petit Poucet.

D'autres que ce toqué de Réalmont eussent, selon le conseil du poète

latin, noté d'une pierre blanche cette date où il recouvrait enfin sa

liberté, béni le destin, se fussent en hâte consolé sur l'oreiller

amoureux d'une nouvelle maîtresse. Lui, en devint presque fou, se

désespéra, ne voulut ni suivre les conseils de ses plus anciens amis, ni

se laisser assagir, ni s'apaiser. Il traîne cet incurable chagrin, cette

perpétuelle nostalgie, le long de l'existence. Son coeur est devenu

comme une éponge à larmes.

Et c'est pour cela qu'il fréquente, avec une maladive assiduité, les

églises tendues de draperies noires, qu'il s'agenouille aux messes de

deuil, qu'il suit jusqu'en les cimetières les plus lointains les

corbillards. Son âme blessée se fond, sa poitrine pleine de sanglots se

dégonfle, ses nerfs se détendent au milieu de la tristesse qu'épand

autour d'elle la mort, des graves psalmodies d'adieu, des dernières

oraisons, du chant douloureux des orgues. Là seulement il peut sans

qu'on l'épie, sans qu'on le trouble, sans que l'on rie de sa faiblesse,

s'abandonner à sa souffrance, à sa désolation, se rappeler le passé,

l'amour qui n'est plus, s'imaginer qu'on en célèbre les solennelles

funérailles et se lamenter, pleurer jusqu'à ce que ses yeux n'en

puissent plus, soient vides de larmes. Et l'on suppose à le voir

prostré, abîmé en de telles afflictions qu'il est un des plus proches

parents, un des plus anciens, des meilleurs amis du défunt, l'on a de

navrantes exclamations, de longs regards moroses et pitoyables devant ce

morne spectacle, l'on voudrait lui serrer les doigts d'une vigoureuse et

cordiale étreinte, lui dire quelque phrase consolatrice. Mais il

s'échappe avant la fin de l'office, se place derrière un pilier, regarde

avec des yeux fixes les croquemorts qui ballottent et emportent le

cercueil, se glisse dans le cortège, s'en va d'un pas inerte de

somnambule derrière la famille, respire ces odeurs qui émanent à chaque

cahot des couronnes, des bouquets entassés sur le sinistre coche du

dernier voyage.

Et comme tout se sait, comme on s'est aperçu de cette habitude étrange,

comme nul n'en a approfondi le secret amer et que chacun croit à quelque

macabre turlutaine de détraqué, à un besoin de faire parler de soi, de

se distinguer du commun, de pratiques amis qu'effraient les promenades

obligatoires au Père-Lachaise, à Montmartre, ou à Montparnasse, ont

chargé Réalmont de leurs commissions funéraires, lui donnent des

instructions pour leur marbrier, le prient de visiter les tombes de

leurs parents, d'y déposer des fleurs, d'en vérifier le bon état.

N'avais-je pas raison de vous dire, en commençant, que notre camarade

était plus à plaindre qu'à blaguer?

TABLE

Mariage rouge 3

Le Dernier pas 15

Le Rouquin 29

L'Hermaphrodite 41

Le Singe 55

La Vraie et l'Autre 69

Celle qu'on n'achète pas 81

Le Mauvais Mirage 93

Le Frisson nouveau 103

A l'Ombre 117

Parvenu 131

La Fille aux Rouliers 143

La Dernière Pensée de Tom Clibbooth 157

L'Hôtel à tout faire 169

A Perpète 183

Le Miracle des Cerisiers 197

La Millionnaire 209

Rupture 221

La Date rouge 233

La Dame aux Garçonnières 245

Les Batteuses d'hommes 259

La Donneuse de patience 273

Le Voleur 287

Le Pleureur 303

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--PICHAT et PEPIN.

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