Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts

qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes

panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le

long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la

ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en

main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se

répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un

cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus

de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas

dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres

diables!

Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit

propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque

jour et couchait si rarement dans un lit?

* * * * *

Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de

Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en

grosses lettres, se détachait le speech suivant:

_M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses

honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du

Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des

moeurs dans les Etats de l'Union._

_La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le

leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin

de la séance._

A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les

marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places

qui valaient deux dollars.

La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la

conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante,

sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à

frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.

Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme

savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se

désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait

entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce

bouffon macabre?

Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme.

On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait

anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.

A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les

spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns

contre les autres.

Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son

habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche

bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et

tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un

revolver de fort calibre.

Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes

avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait

faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et

d'en être pour leur argent.

Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la

société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par

moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des

hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses

espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au

premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.

Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait

comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait

personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches

et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne

pendant une émeute.

On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand

il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très

calme, Tom salua les assistants, s'écria:

--Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous

et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur

des spectacles.

Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de

faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous

considérerez tous comme invités à la cérémonie!

Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le

pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en

empêcher...

* * * * *

...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les

corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de

feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un

monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée

la phrase classique:

STA VIATOR HEROEM CALCAS.

L'HOTEL A TOUT FAIRE

...Des saccades de rire secouaient le gros ventre de Royaumont, rien

qu'à évoquer cette histoire bouffonne promise aux camarades, et les yeux

larmoyants, essoufflé, renversé au fond du large fauteuil qu'il

remplissait comme d'un ballot de chair croulante, ce ramasseur de bouts

de potin, ainsi qu'on l'a surnommé au club, s'exclama enfin:

* * * * *

--Ce n'est pas une blague, Bordenave n'a plus aujourd'hui un sou de

dettes, peut passer dans n'importe quelle rue, publier ces fameux

mémoires sur les huissiers qu'il écrit au jour le jour depuis dix ans et

n'osait pas sortir dans la crainte de quelque implacable retour

offensif, d'embêtantes représailles, vous savez bien, les petits cahiers

dont il parle sans cesse, où il s'est donné la peine de noter les

silhouettes de tous les distributeurs trop généreux de papier timbré

auxquels il eut affaire, leurs travers, leurs trucs, leurs faiblesses,

leurs plaisanteries, leur façon d'opérer tantôt d'une rudesse brutale,

tantôt d'une cauteleuse bonhomie, tantôt embarrassée, presque honteuse

et aussi d'une ironique jovialité de pince-sans-rire, l'aspect de leurs

études, les métiers, les ruses de toutes sortes que pratiquent les

clercs pour arrondir le casuel, pour dérober quelques miettes de gâteau

au patron. Vous verrez ça, Chose, Machin, le vaudevilliste qu'on

rencontre partout, lui a promis une préface de derrière les fagots, et

il y aura de quoi rire, comme disent les camelots! Vous êtes épatés,

hein? Avouez que vous êtes absolument épatés et je vous le donne en

cent, en mille, je vous mets au défi de deviner comment cet excellent

ami, qui rendrait des points au plus fort des équilibristes, et dont

l'existence est un inexplicable problème, a pu ainsi désintéresser ses

créanciers, sortir d'un coup la forte somme.

* * * * *

--Allez donc au fait, sacrebleu, ronchonna le commandant Le Hardeur,

qu'impatientait tout ce verbiage inutile.

* * * * *

--On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi

éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous

n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que

Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent.

Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller

de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes

allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que

quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble

dès l'enfance. Il y a entre eux cette unique différence que Royaumont

est complètement à la côte, possède pour tout avoir des liasses

d'hypothèques, de dérisoires parchemins qui attestent sa race, de

chimériques espoirs d'héritages déjà fortement escomptés, s'ingénie à

découvrir perpétuellement de nouveaux expédients, traîne à l'état

d'épave avec, d'ailleurs, une superbe insouciance et que Sébastien

Quillanet, de la maison de banque Quillanet frères, doit avoir au bas

mot dans les huit cent mille de rente, descend tout bêtement d'un obscur

tâcheron qui acquit des biens nationaux, fut ensuite fournisseur des

armées, arrondit la boule de neige, spécula sur la défaite autant que

sur la victoire, ne sait que faire de son argent. Mais le millionnaire

est timide, balourd, s'ennuie à jet continu et le décavé le distrait,

l'amuse de sa verve impertinente, de ses bouffonneries libertines, lui

souffle ses réponses, le tire d'embarras, lui sert d'éclaireur dans

cette grande forêt de Paris semée de tant d'embûches, lui évite ces

gaffes grossières qui coulent l'homme le mieux lesté, lui découvre, lui

indique même les maîtresses qui sont vraiment de la première marque, qui

posent quelqu'un d'aplomb, font l'effet d'une jolie fleur rare épinglée

à la boutonnière de l'habit. C'est le confident des intrigues,

l'accompagnateur des débuts et des départs, le convive des petites

fêtes, le commensal et l'hôte familier, le bouffon dont on aguiche la

malice, dont on tolère les pires saillies.

* * * * *

--Au fait, au fait, interrompit encore le commandant, voilà plus d'un

quart d'heure que vous tenez le crachoir pour ne rien dire!

Royaumont haussa les épaules et reprit:

--Ah! ce que vous êtes tannant, mon cher, lorsque vous vous y mettez!...

L'an passé, aux prises avec les siens qui l'assourdissaient de leurs

récriminations, le harcelaient, le menaçaient de gros ennuis, Quillanet

se maria. Mariage de raison, presque blanc qui ne modifia

qu'extérieurement ses habitudes et ses goûts, d'autant que le banquier

avait alors à ses gages une vraie petite merveille de femme, un bijou

de Paris d'une mièvrerie ineffable, d'une délicatesse ensorcelante,

cette adorable Suzette Marly qui semble une Vénus de poche et dut en

quelque existence antérieure être Phryné ou Lesbia. Il ne la congédia

point, bien entendu, mais comme il était à présent tenu à quelques

précautions discrètes, à des ruses de mari qui trompe sa femme, il loua

et meubla au nom de Bordenave un hôtel entre cour et jardin qu'on aurait

dit construit pour abriter quelque folie amoureuse. C'était le nid rêvé,

une bonbonnière tiède, pimpante, tendue de soies aux tons lointains,

d'allégoriques trumeaux, d'immenses glaces, lumineuses, pleines de

meubles bas et profonds qui conviaient aux caresses et aux étreintes.

Bordenave en occupait le rez-de-chaussée, et le premier servait d'aimoir

au banquier et à sa maîtresse. Or il y a juste huit jours, vous voyez

que je suis bien renseigné, Bordenave, pour mieux dissimuler la

situation, avait offert dans son rez-de-chaussée à un pêle-mêle de

petits fonds de revue, à quelques camarades et à Quillanet un déjeuner

parfait et comme il s'entend à les commander, un déjeuner tellement

soigné qu'au dessert chacun avait déjà une femme sur ses genoux, se

demandait si un baiser de lèvres câlines et perverses ne grise pas mille

fois plus vite que la plus vieille eau-de-vie et que les plus grands

crûs, cherchait d'un regard oblique la porte de la chambre à coucher

pour s'y défiler à l'anglaise bien que la Faculté défende sévèrement

cette façon de digérer plus vite un repas raffiné, lorsque le maître

d'hôtel, avec un air embarrassé, vint lui chuchoter tout bas quelques

mots à l'oreille. «Dites à ce Monsieur qu'il se trompe et qu'il me

fiche la paix, répliqua Bordenave d'une voix coléreuse.» Le domestique

sortit et revint aussitôt l'avertir que le fâcheux devenait menaçant, se

refusait à sortir de l'hôtel, parlait même de recourir au commissaire.

Bordenave fronça les sourcils, jeta sa serviette sur la table, renversa

deux verres, s'en alla en titubant, la face vermillonnée, jura,

balbutia: «Elle est trop forte, celle-là, et le drôle va voir comment on

passe par la fenêtre quand on ne veut pas passer par la porte!» Mais, il

se trouva dans l'antichambre en face d'un monsieur très froid, très

poli, très impassible qui s'inclina, lui dit avec un flegme tranquille:

«Vous êtes monsieur le comte Robert de Bordenave, n'est-ce pas?» «Oui,

Monsieur!» «Et le bail que vous avez conclu pour la location de cet

hôtel chez maître Albin Calvet, notaire, rue du Faubourg-Poissonnière,

est bien à votre nom, je vous prie?» «Parfaitement, Monsieur!» «J'ai

donc l'extrême regret de vous prévenir que si vous n'êtes pas en mesure

de me régler les diverses créances que diverses personnes m'ont chargé

de recouvrer à votre domicile, je serai forcé en présence des deux

témoins qui m'attendent dans la rue, de récoler tous les meubles,

tableaux, argenterie, vêtements, etc., qui sont dans l'hôtel.» «C'est

une plaisanterie, Monsieur!» «Elle serait trop mauvaise, monsieur le

comte, et je ne me la permettrais pas à votre égard!» La situation était

absolument critique et ridicule, d'autant que dans la salle à manger les

femmes allumées heurtaient les verres en cadence de leurs petites

cuillères, comme au beuglant, criaient: «L'attrapera, l'attrapera pas,»

le réclamaient avec des rires enroués. Que vouliez-vous qu'il fît,

sinon d'expliquer la mésaventure à Quillanet qui, du coup, en fut

dégrisé et plutôt que de voir violer son «aimoir,» étaler son péché

secret, vendre ses bibelots et le reste, paya la «douloureuse» d'un

chèque en bonne et due forme, le ventre serré et la bouche déformée par

une très vilaine et jaune grimace. Et l'on niera encore que les décavés

ont quelquefois un brusque retour de chance!»

A PERPÈTE

...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition

d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis,

épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées

d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les

tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses

bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante

bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les

vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur,

contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement,

semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un

arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.

Eux,--l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles

lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole

radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement

de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si

délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller

en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas

que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs

mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,--avaient sombré dans

l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.

La chambre close fleurait l'amour.

Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de

voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança

vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de

monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants

se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà

glacés.

Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se

repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes

jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les

narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de

proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.

Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur

enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des

clous de Calvaire, Sigmund s'écria:

--Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez

encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à

l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous

fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si

vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur

l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre

dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de

chiens qui ont la rage!

...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes

comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans

les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:

--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à

perpétuité,--_à perpétuité_.

Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart

rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme

un médecin qui se sent désormais inutile.

* * * * *

S'aimer _à perpétuité_, vivre en une communion absolue de sensations,

d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la

réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à

leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas

qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse

dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette

suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils

arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils

ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite

ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils

narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de

toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait

cru leur infliger la pire des tortures.

Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces

aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils

n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui

se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers,

pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse

ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun

émoi troublât l'attachement de leurs âmes...

Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se

dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux

décroissantes sinuosités.

Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa

nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le

brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme

nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de

volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair,

une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de

traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des

affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux

mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même

ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale,

lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écoeurante satiété

de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou,

qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la

prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un

soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de

rencontre.

La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire,

qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour

l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante,

souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le coeur à

coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin

que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise

de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses

miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec

de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers,

ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la

traitait déjà en vieille femme.

...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus

à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes,

se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en

un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...

...Et sur eux voletait, pesait sans trêve comme quelque sinistre vision

de nuit la hideuse peur de mourir, plus forte, plus tenace que toutes

leurs angoisses, toutes leurs souffrances...

* * * * *

...Le comte Sigmund Andréléief descendait de cheval, un matin, quand on

lui annonça que monsieur d'Astérille insistait pour le voir aussitôt,

qu'il s'agissait d'une affaire grave, impossible à remettre au

lendemain...

Il y avait plus de dix ans que durait cette liaison de forçats, et à

bout de forces, se sentant devenir fou, ayant eu la veille cette honte

de rentrer ivre chez lui, d'avoir vu rouge cependant que l'adorable

créature, celle qu'il avait tant aimée et qui ne pouvait, ne voulait pas

l'oublier, lui adressait de timides remontrances, de s'être avili

jusqu'à la rouer de coups avec une brutalité lâche d'homme du peuple, il

venait rappeler au mari outragé sa promesse, lui annoncer qu'ils se

séparaient, quoi qu'il pût en advenir, Marpha et lui, demander la

mort...

Le comte avait allumé un cigare, le fumait à lentes bouffées,

contemplait d'un étrange regard où il y avait à la fois du plaisir, de

la haine, et comme une obscure et naissante compassion, cette figure

altérée, vieillie, ravagée ainsi que par quelque mal implacable et

mystérieux, écoutait cette confession de désespéré. Il haussa à la fin

les épaules et s'exclama:

--N'ayez plus de crainte, Monsieur, la leçon est suffisante, nous sommes

quittes!

* * * * *

...La comtesse Marpha Andréléief habite maintenant avec son mari un

vieux château près de Szegedin. Elle paraît heureuse et les paysans

l'appellent la Sainte Dame...

LE MIRACLE DES CERISIERS

O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer

démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les

brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante

des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent

quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils

évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une

de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages

de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une

des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de

vieux sachet?

Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et

de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le

bon Dieu se montra très clément et très doux.

Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient

à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les

arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient

le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens

les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle

qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes

les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque

chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où

elle était née.

Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite

et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux

en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la

colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps,

qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque

socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.

Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute

la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes

brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds

comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente

souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses

heurtés.

Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient

de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle

route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs

coeurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient

effleurés.

La fête · 第 4 / 7 段