qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes
panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le
long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la
ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en
main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se
répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un
cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus
de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas
dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres
diables!
Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit
propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque
jour et couchait si rarement dans un lit?
* * * * *
Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de
Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en
grosses lettres, se détachait le speech suivant:
_M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses
honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du
Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des
moeurs dans les Etats de l'Union._
_La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le
leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin
de la séance._
A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les
marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places
qui valaient deux dollars.
La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la
conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante,
sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à
frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.
Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme
savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se
désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait
entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce
bouffon macabre?
Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme.
On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait
anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.
A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les
spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns
contre les autres.
Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son
habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche
bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et
tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un
revolver de fort calibre.
Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes
avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait
faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et
d'en être pour leur argent.
Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la
société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par
moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des
hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses
espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au
premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.
Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait
comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait
personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches
et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne
pendant une émeute.
On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand
il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très
calme, Tom salua les assistants, s'écria:
--Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous
et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur
des spectacles.
Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de
faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous
considérerez tous comme invités à la cérémonie!
Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le
pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en
empêcher...
* * * * *
...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les
corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de
feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un
monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée
la phrase classique:
STA VIATOR HEROEM CALCAS.
L'HOTEL A TOUT FAIRE
...Des saccades de rire secouaient le gros ventre de Royaumont, rien
qu'à évoquer cette histoire bouffonne promise aux camarades, et les yeux
larmoyants, essoufflé, renversé au fond du large fauteuil qu'il
remplissait comme d'un ballot de chair croulante, ce ramasseur de bouts
de potin, ainsi qu'on l'a surnommé au club, s'exclama enfin:
* * * * *
--Ce n'est pas une blague, Bordenave n'a plus aujourd'hui un sou de
dettes, peut passer dans n'importe quelle rue, publier ces fameux
mémoires sur les huissiers qu'il écrit au jour le jour depuis dix ans et
n'osait pas sortir dans la crainte de quelque implacable retour
offensif, d'embêtantes représailles, vous savez bien, les petits cahiers
dont il parle sans cesse, où il s'est donné la peine de noter les
silhouettes de tous les distributeurs trop généreux de papier timbré
auxquels il eut affaire, leurs travers, leurs trucs, leurs faiblesses,
leurs plaisanteries, leur façon d'opérer tantôt d'une rudesse brutale,
tantôt d'une cauteleuse bonhomie, tantôt embarrassée, presque honteuse
et aussi d'une ironique jovialité de pince-sans-rire, l'aspect de leurs
études, les métiers, les ruses de toutes sortes que pratiquent les
clercs pour arrondir le casuel, pour dérober quelques miettes de gâteau
au patron. Vous verrez ça, Chose, Machin, le vaudevilliste qu'on
rencontre partout, lui a promis une préface de derrière les fagots, et
il y aura de quoi rire, comme disent les camelots! Vous êtes épatés,
hein? Avouez que vous êtes absolument épatés et je vous le donne en
cent, en mille, je vous mets au défi de deviner comment cet excellent
ami, qui rendrait des points au plus fort des équilibristes, et dont
l'existence est un inexplicable problème, a pu ainsi désintéresser ses
créanciers, sortir d'un coup la forte somme.
* * * * *
--Allez donc au fait, sacrebleu, ronchonna le commandant Le Hardeur,
qu'impatientait tout ce verbiage inutile.
* * * * *
--On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi
éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous
n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que
Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent.
Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller
de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes
allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que
quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble
dès l'enfance. Il y a entre eux cette unique différence que Royaumont
est complètement à la côte, possède pour tout avoir des liasses
d'hypothèques, de dérisoires parchemins qui attestent sa race, de
chimériques espoirs d'héritages déjà fortement escomptés, s'ingénie à
découvrir perpétuellement de nouveaux expédients, traîne à l'état
d'épave avec, d'ailleurs, une superbe insouciance et que Sébastien
Quillanet, de la maison de banque Quillanet frères, doit avoir au bas
mot dans les huit cent mille de rente, descend tout bêtement d'un obscur
tâcheron qui acquit des biens nationaux, fut ensuite fournisseur des
armées, arrondit la boule de neige, spécula sur la défaite autant que
sur la victoire, ne sait que faire de son argent. Mais le millionnaire
est timide, balourd, s'ennuie à jet continu et le décavé le distrait,
l'amuse de sa verve impertinente, de ses bouffonneries libertines, lui
souffle ses réponses, le tire d'embarras, lui sert d'éclaireur dans
cette grande forêt de Paris semée de tant d'embûches, lui évite ces
gaffes grossières qui coulent l'homme le mieux lesté, lui découvre, lui
indique même les maîtresses qui sont vraiment de la première marque, qui
posent quelqu'un d'aplomb, font l'effet d'une jolie fleur rare épinglée
à la boutonnière de l'habit. C'est le confident des intrigues,
l'accompagnateur des débuts et des départs, le convive des petites
fêtes, le commensal et l'hôte familier, le bouffon dont on aguiche la
malice, dont on tolère les pires saillies.
* * * * *
--Au fait, au fait, interrompit encore le commandant, voilà plus d'un
quart d'heure que vous tenez le crachoir pour ne rien dire!
Royaumont haussa les épaules et reprit:
--Ah! ce que vous êtes tannant, mon cher, lorsque vous vous y mettez!...
L'an passé, aux prises avec les siens qui l'assourdissaient de leurs
récriminations, le harcelaient, le menaçaient de gros ennuis, Quillanet
se maria. Mariage de raison, presque blanc qui ne modifia
qu'extérieurement ses habitudes et ses goûts, d'autant que le banquier
avait alors à ses gages une vraie petite merveille de femme, un bijou
de Paris d'une mièvrerie ineffable, d'une délicatesse ensorcelante,
cette adorable Suzette Marly qui semble une Vénus de poche et dut en
quelque existence antérieure être Phryné ou Lesbia. Il ne la congédia
point, bien entendu, mais comme il était à présent tenu à quelques
précautions discrètes, à des ruses de mari qui trompe sa femme, il loua
et meubla au nom de Bordenave un hôtel entre cour et jardin qu'on aurait
dit construit pour abriter quelque folie amoureuse. C'était le nid rêvé,
une bonbonnière tiède, pimpante, tendue de soies aux tons lointains,
d'allégoriques trumeaux, d'immenses glaces, lumineuses, pleines de
meubles bas et profonds qui conviaient aux caresses et aux étreintes.
Bordenave en occupait le rez-de-chaussée, et le premier servait d'aimoir
au banquier et à sa maîtresse. Or il y a juste huit jours, vous voyez
que je suis bien renseigné, Bordenave, pour mieux dissimuler la
situation, avait offert dans son rez-de-chaussée à un pêle-mêle de
petits fonds de revue, à quelques camarades et à Quillanet un déjeuner
parfait et comme il s'entend à les commander, un déjeuner tellement
soigné qu'au dessert chacun avait déjà une femme sur ses genoux, se
demandait si un baiser de lèvres câlines et perverses ne grise pas mille
fois plus vite que la plus vieille eau-de-vie et que les plus grands
crûs, cherchait d'un regard oblique la porte de la chambre à coucher
pour s'y défiler à l'anglaise bien que la Faculté défende sévèrement
cette façon de digérer plus vite un repas raffiné, lorsque le maître
d'hôtel, avec un air embarrassé, vint lui chuchoter tout bas quelques
mots à l'oreille. «Dites à ce Monsieur qu'il se trompe et qu'il me
fiche la paix, répliqua Bordenave d'une voix coléreuse.» Le domestique
sortit et revint aussitôt l'avertir que le fâcheux devenait menaçant, se
refusait à sortir de l'hôtel, parlait même de recourir au commissaire.
Bordenave fronça les sourcils, jeta sa serviette sur la table, renversa
deux verres, s'en alla en titubant, la face vermillonnée, jura,
balbutia: «Elle est trop forte, celle-là, et le drôle va voir comment on
passe par la fenêtre quand on ne veut pas passer par la porte!» Mais, il
se trouva dans l'antichambre en face d'un monsieur très froid, très
poli, très impassible qui s'inclina, lui dit avec un flegme tranquille:
«Vous êtes monsieur le comte Robert de Bordenave, n'est-ce pas?» «Oui,
Monsieur!» «Et le bail que vous avez conclu pour la location de cet
hôtel chez maître Albin Calvet, notaire, rue du Faubourg-Poissonnière,
est bien à votre nom, je vous prie?» «Parfaitement, Monsieur!» «J'ai
donc l'extrême regret de vous prévenir que si vous n'êtes pas en mesure
de me régler les diverses créances que diverses personnes m'ont chargé
de recouvrer à votre domicile, je serai forcé en présence des deux
témoins qui m'attendent dans la rue, de récoler tous les meubles,
tableaux, argenterie, vêtements, etc., qui sont dans l'hôtel.» «C'est
une plaisanterie, Monsieur!» «Elle serait trop mauvaise, monsieur le
comte, et je ne me la permettrais pas à votre égard!» La situation était
absolument critique et ridicule, d'autant que dans la salle à manger les
femmes allumées heurtaient les verres en cadence de leurs petites
cuillères, comme au beuglant, criaient: «L'attrapera, l'attrapera pas,»
le réclamaient avec des rires enroués. Que vouliez-vous qu'il fît,
sinon d'expliquer la mésaventure à Quillanet qui, du coup, en fut
dégrisé et plutôt que de voir violer son «aimoir,» étaler son péché
secret, vendre ses bibelots et le reste, paya la «douloureuse» d'un
chèque en bonne et due forme, le ventre serré et la bouche déformée par
une très vilaine et jaune grimace. Et l'on niera encore que les décavés
ont quelquefois un brusque retour de chance!»
A PERPÈTE
...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition
d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis,
épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées
d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les
tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses
bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante
bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les
vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur,
contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement,
semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un
arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.
Eux,--l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles
lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole
radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement
de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si
délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller
en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas
que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs
mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,--avaient sombré dans
l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.
La chambre close fleurait l'amour.
Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de
voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança
vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de
monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants
se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà
glacés.
Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se
repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes
jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les
narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de
proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.
Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur
enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des
clous de Calvaire, Sigmund s'écria:
--Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez
encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à
l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous
fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si
vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur
l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre
dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de
chiens qui ont la rage!
...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes
comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans
les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:
--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à
perpétuité,--_à perpétuité_.
Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart
rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme
un médecin qui se sent désormais inutile.
* * * * *
S'aimer _à perpétuité_, vivre en une communion absolue de sensations,
d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la
réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à
leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas
qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse
dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette
suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils
arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils
ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite
ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils
narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de
toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait
cru leur infliger la pire des tortures.
Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces
aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils
n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui
se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers,
pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse
ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun
émoi troublât l'attachement de leurs âmes...
Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se
dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux
décroissantes sinuosités.
Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa
nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le
brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme
nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de
volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair,
une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de
traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des
affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux
mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même
ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale,
lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écoeurante satiété
de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou,
qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la
prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un
soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de
rencontre.
La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire,
qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour
l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante,
souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le coeur à
coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin
que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise
de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses
miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec
de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers,
ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la
traitait déjà en vieille femme.
...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus
à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes,
se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en
un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...
...Et sur eux voletait, pesait sans trêve comme quelque sinistre vision
de nuit la hideuse peur de mourir, plus forte, plus tenace que toutes
leurs angoisses, toutes leurs souffrances...
* * * * *
...Le comte Sigmund Andréléief descendait de cheval, un matin, quand on
lui annonça que monsieur d'Astérille insistait pour le voir aussitôt,
qu'il s'agissait d'une affaire grave, impossible à remettre au
lendemain...
Il y avait plus de dix ans que durait cette liaison de forçats, et à
bout de forces, se sentant devenir fou, ayant eu la veille cette honte
de rentrer ivre chez lui, d'avoir vu rouge cependant que l'adorable
créature, celle qu'il avait tant aimée et qui ne pouvait, ne voulait pas
l'oublier, lui adressait de timides remontrances, de s'être avili
jusqu'à la rouer de coups avec une brutalité lâche d'homme du peuple, il
venait rappeler au mari outragé sa promesse, lui annoncer qu'ils se
séparaient, quoi qu'il pût en advenir, Marpha et lui, demander la
mort...
Le comte avait allumé un cigare, le fumait à lentes bouffées,
contemplait d'un étrange regard où il y avait à la fois du plaisir, de
la haine, et comme une obscure et naissante compassion, cette figure
altérée, vieillie, ravagée ainsi que par quelque mal implacable et
mystérieux, écoutait cette confession de désespéré. Il haussa à la fin
les épaules et s'exclama:
--N'ayez plus de crainte, Monsieur, la leçon est suffisante, nous sommes
quittes!
* * * * *
...La comtesse Marpha Andréléief habite maintenant avec son mari un
vieux château près de Szegedin. Elle paraît heureuse et les paysans
l'appellent la Sainte Dame...
LE MIRACLE DES CERISIERS
O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer
démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les
brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante
des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent
quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils
évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une
de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages
de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une
des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de
vieux sachet?
Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et
de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le
bon Dieu se montra très clément et très doux.
Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient
à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les
arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient
le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens
les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle
qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes
les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque
chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où
elle était née.
Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite
et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux
en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la
colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps,
qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque
socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.
Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute
la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes
brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds
comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente
souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses
heurtés.
Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient
de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle
route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs
coeurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient
effleurés.