courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où
des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous,
d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on
montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien
graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes,
étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme
des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne
regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en
rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!
N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette
histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus
quelle prison?
Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être
ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses
fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses
solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une
serrure et jouer du couteau, avaient mis _à l'ombre_ pour des mois et
des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le
triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas,
semblaient un déguisement choisi à plaisir.
A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui,
taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres
soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle,
grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques
d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et
quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle
marchait.
Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût
asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée
par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son
enfant dans une mare.
Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin,
échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une
mimique naïve, exaltée et par instants libertine.
Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie,
tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de
ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux
délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait
à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui
répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux
flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque
trouble, semblait une froide idole au coeur glacé, n'avait aux lèvres
que des bâillements de lassitude.
Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le
défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions
passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le
courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de
sa main droite.
Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel,
qui ont la foi chevillée au coeur, n'hésita pas un instant, ne songea
même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le
danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se
coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis
le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.
Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins
japonais, reprit:
--J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout
court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre
Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme,
poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires
méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine
vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on
inflige aux femmes dans les maisons centrales.
Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale
Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier
m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant
sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à
l'éconduire, à m'en séparer.
Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment
attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et
où l'on pourrait croire que le coeur s'engourdit, que la chair est
comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.
Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre
elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs,
des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré
d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle
sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient
les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage,
qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Soeurs inflexibles ne
pouvaient les surprendre.
Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse,
mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se
promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les
lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux
de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un
mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les
brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la
lassitude divine de la possession.
Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être
de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui
avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi
détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!
Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles
mortes:--Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au
catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui
domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous
guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il
pas l'Amour?
PARVENU
Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de
l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres,
ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche
lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi,
quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des boeufs,
avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui
valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue
Basse-du-Rempart».
Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands
seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre
respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une
maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.
Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut
paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce
qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il
fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à
cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.
D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses
allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois
ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit
des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les
replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi
les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles
pour la joie de ses meilleurs amis.
Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon,
auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.
* * * * *
Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté
qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur,
que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une
semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir
ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par
raison, mais selon son coeur. Une après-midi d'automne, à Auteuil,
devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les
braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche
qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses
cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces
longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église,
et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de
quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le
pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de
jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire
et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la
satiété.
Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une
taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui
palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel,
un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de
roses.
Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant
avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à
flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme
pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de
Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.
Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui
chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent
comme un mirage de bonheur et d'orgueil.
Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita
à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et
obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant
qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.
* * * * *
Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir
qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de
s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les
couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.
Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec
comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser,
d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui
appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le
repousser.
Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se
plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le
péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté
qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les
haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les
hautes herbes parfumées.
Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon,
était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de
mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît
perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un
malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses
désenchantées, son apparente inertie.
Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un
titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en
correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie
de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du
monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la
célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de
reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.
Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui
arrachèrent le bandeau des yeux.
Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules
dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à
lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le
malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses
enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer
aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de
Sganarelle.
Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne,
joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait
pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa
femme.
Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle
de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve.
L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale
qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces
gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour
ne pas jeter sa victime par la fenêtre.
Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette
petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un
ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question
ordinaire:
--Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?
Dupontel répondit:
--Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).
Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta
soudainement:
--Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!
LA FILLE AUX ROULIERS
...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas
traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants
d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut
de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une
solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure
tardive.
--C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien
servie, mille Dieux!
Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique
recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se
rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous
la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un
boeuf piquée d'un coup d'aiguillon.
--Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant
qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!
* * * * *
...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de
sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient,
ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette
clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir
sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient
d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps
d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où
les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales
balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin,
des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui
jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes
spectrales...
* * * * *
L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila
ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur,
reprit:
--Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!
* * * * *
C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises
roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et
devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois
charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les
bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur
lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.
Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et
des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et
riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une
femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles
selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une
grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à
dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux
quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune
et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager
le corsage.
* * * * *
Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.
--Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour
deux, pas vrai?
Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois,
haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui
montrent les crocs, prêts à mordre.
La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme
une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous
demanda:
--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?
--Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit
le cocher en roulant une cigarette.
Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses
prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de
cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites
et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la
bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des
vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage
triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se
livraient pour elle, attendant sans trêve,--désirant celui qui était le
plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par
une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un
bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse,
pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui
leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime
contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique
suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que
nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient
inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait
jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui
s'oublient.
Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler--avec quelle obsession
despotique--ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité
et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses
mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et
m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie,
sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement
de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...
* * * * *
...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles,
vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où
venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de
l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle
côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta
ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention
d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.
* * * * *
Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand
ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer
au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes
charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de
douleur.
Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès
qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver
toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant,
s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans
la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un
sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches
fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour
acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.
Alors, à la Notre-Dame, au temps où l'on pèlerine à Font-Romeu et où les
villages sont déserts, pour toucher l'assurance, l'aubergiste mit le feu
à sa maison. Et l'on eut la preuve du crime par la Glaizette, qui
n'avait pu se résoudre à abandonner le miroir dont était ornée sa
chambre et l'avait emporté sous sa jupe.
Les parents tirèrent des années de prison, et seule, lâchée dans la vie,
l'amour dans la peau, la petite devint servante, passa de main en main,
hérita d'un vieux métayer qu'elle avait englué comme un merle, et avec
cet argent se fit construire ce bouchon sur la route nouvelle que l'on
ouvrait à travers le Capsir...
--Une gaillarde, Monsieur, conclut le cocher, une gaillarde comme on
n'en voit plus même dans les meilleures garnisons et qui vous ouvrirait
la porte à toute une confrérie et pas exigeante, tout à fait brave...
* * * * *
...Et je l'interrompis malgré moi comme si ces paroles m'eussent fait
mal, je songeai à ces prunelles vertes et pâles, ces prunelles de magie
et de rêve qui avaient la teinte des mantes prieuses, je les cherchais,
je les voyais dans les ténèbres, elles dansaient devant moi comme des
lueurs phosphoriques et j'aurais donné toute ma bourse à cet homme pour
qu'il redevînt à présent silencieux, pour qu'il harcelât ses chevaux,
pour que leur galop s'affolât, m'emportât vite, vite, loin, toujours
plus loin de cette fille.
LA
LA DERNIÈRE PENSÉE
DE TOM CLIBBOOTH
...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire,
qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé
devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire,
n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être
qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours
errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte
facile.
Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage
de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé,
meurtri, à bout de forces.
On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être
lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un
naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de
labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde
aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir
dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans
l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses
chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue,
qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il
devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent
au milieu d'une dispute.
* * * * *
A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la
partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve
le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.
Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid
absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à
la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les
détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la
revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui
avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux
de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.
Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des
millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea
les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où
l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.