A Naples, Lafcadio descendit dans un hôtel voisin de la gare; il eut
soin de prendre sa malle avec lui, parce que sont suspects les voyageurs
sans bagages et qu'il prenait garde de n'attirer point sur lui
l'attention; puis courut se procurer les quelques objets de toilette qui
lui manquaient et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du
reste étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il désirait
également acheter un revolver, mais dut remettre au lendemain cette
emplette; déjà les magasins fermaient.
Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de bonne heure; on
arrivait à Rome pour déjeuner...
Son intention était de n'aborder Julius qu'après que les journaux
auraient parlé du "crime". Le _crime!_ Ce mot lui semblait plutôt
bizarre; et tout à fait impropre, s'adressant à lui, celui de
_criminel_. Il préférait celui _d'aventurier_, mot aussi souple que son
castor, et dont il pouvait relever les bords à son gré.
Les journaux du matin ne parlaient pas encore de _l'aventure_. Il
attendait impatiemment ceux du soir, pressé de revoir Julius et de
sentir s'engager la partie; comme l'enfant à cligne-musette, qui certes
ne veut pas qu'on le trouve, mais qui veut du moins qu'on le cherche, en
attendant il s'ennuyait. C'était un vague état qu'il ne connaissait pas
encore; et les gens qu'il coudoyait dans la rue lui paraissaient
particulièrement médiocres, désagréables et hideux.
Quand vint le soir, il acheta le _Corriere_ à un crieur sur le Corso;
puis entra dans un restaurant, mais par une sorte de défi et comme pour
aviver son désir, il se força d'abord de dîner, laissant le journal tout
plié, posé là, à côté de lui, sur la table; puis ressortit, et dans le
Corso de nouveau, s'arrêtant à la clarté d'une devanture, il déploya le
journal et, en seconde page, vit ces mots, en titre d'un des faits
divers: