II.

Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de Lafcadio et en

face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un

grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portière,

tandis qu'à demi retourné il rejetait la droite en arrière par-dessus

Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à l'autre extrémité du

wagon, la seconde manchette qu'il était au moment de passer.

Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la

tête et donna une seconde poussée plus impatiente que la première; les

ongles lui raclèrent le col; et Fleurissoire ne trouva plus où se

raccrocher que le chapeau de castor qu'il saisit désespérément et qu'il

emporta dans sa chute.

-- A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne claquons pas la

portière: on pourrait entendre à côté.

Il tira la portière à lui, contre le vent, avec effort, puis la referma

doucement.

-- Il m'a laissé son hideux chapeau plat; qu'un peu plus, d'un coup de

pied, j'allais envoyer le rejoindre; mais il m'a pris le mien, qui lui

suffit. Bonne précaution que j'ai eue d'en enlever les initiales!...

Mais, sur la coiffe, reste la marque du chapelier, à qui l'on ne

commande pas des feutres de castor tous les jours... Tant pis, c'est

joué... Qu'on puisse croire à un accident... Non, puisque j'ai refermé

la portière... Faire stopper le train?... Allons, allons; Cadio, pas de

retouches: tout est comme tu l'as voulu.

"Preuve que je me possède parfaitement: je vais d'abord regarder

tranquillement ce que représente cette photographie que le vieux

contemplait tout à l'heure... _Miramar!_ Aucun désir d'aller voir ça...

On manque d'air ici.

Il ouvrit la fenêtre.

-- L'animal m'a griffé. Je saigne... Il m'a fait très mal. Un peu

d'eau là-dessus; la toilette est au bout du couloir, à gauche. Emportons

un second mouchoir.

Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et l'ouvrit sur

le coussin de la banquette, à l'endroit où il était précédemment assis.

-- Si je croise quelqu'un dans le couloir: du calme... Non, mon coeur

ne bat plus. Allons-y... Ah! sa veste; aisément je la peux cacher sous

la mienne. Des papiers dans la poche: de quoi nous occuper pendant le

reste du trajet.

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de drap mince, rêche

et vulgaire, et qui le dégoûtait un peu, que Lafcadio suspendit à une

patère, dans l'étroit cabinet-toilette où il s'enferma; puis, penché sur

le lavabo, il commença de s'examiner dans le miroir.

Son cou, à deux endroits, était assez vilainement balafré; une étroite

traînée rouge partait de derrière la nuque et, tournant vers la gauche,

venait mourir au-dessus de l'oreille; une autre, plus courte, franche

écorchure celle-là, deux centimètres au-dessus de la première, montait

droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu décollé le lobe.

Cela saignait; mais moins qu'il n'aurait pu craindre; par contre, la

douleur, qu'il n'avait pas sentie d'abord, s'éveillait assez vive. Il

trempa son mouchoir dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le

mouchoir.

-- Pas de quoi tacher un faux col, pensa-t-il en se rajustant; tout va

bien.

Il allait ressortir; à ce moment la locomotive siffla; une file de

lumières passa derrière la vitre dépolie du closet. C'était Capoue. A

cette station si proche de l'accident, descendre et courir dans la nuit

se ressaisir de son castor... cette pensée surgit éblouissante. Il

regrettait beaucoup son chapeau souple, léger, soyeux, tiède et frais à

la fois, infroissable, d'une élégance si discrète. Pourtant il

n'écoutait jamais tout entier son désir et n'aimait pas céder, fût-ce à

lui-même. Mais par-dessus tout il avait l'indécision en horreur, et

gardait depuis nombre d'années, comme un fétiche, le dé d'un jeu de

tric-trac que dans le temps lui avait donné Baldi; il le portait

toujours sur lui, il l'avait là, dans le gousset de son gilet:

-- Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je descends!

Il amena cinq.

-- Je descends quand même. Vite! le veston du sinistré!... A présent,

ma valise...

Il courut à son compartiment.

Ah! combien, devant l'étrangeté d'un fait, l'exclamation semble inutile!

Plus surprenant est l'événement, et plus mon récit sera simple. Je dirai

donc tout net ceci: Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour y

reprendre sa valise, la valise n'y était plus.

Il crut d'abord s'être trompé, ressortit dans le couloir... Si fait...

Si fait; c'est bien ici qu'il était tantôt. Voici la vue de Miramar...

mais alors?... Il bondit à la fenêtre et crut rêver: sur le quai de la

gare, non loin encore du wagon, sa valise s'en allait tranquillement, en

compagnie d'un grand gaillard qui l'emportait à petits pas.

Lafcadio voulut s'élancer; le geste qu'il fit pour ouvrir la portière

laissa couler le veston réglisse à ses pieds.

-- Diable! diable! Un peu plus et je m'enferrais!...

Tout de même le farceur s'en irait un peu plus vite s'il pensait que je

lui puisse courir après. Aurait-il vu?...

A ce moment, comme il restait penché en avant, une goutte de sang

ruissela le long de sa joue.

-- Tant pis pour la valise! Le dé l'avait bien dit: je ne dois pas

descendre ici.

Il referma la portière et se rassit.

-- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est pas marqué; que

risque-je?... N'importe: m'embarquer le plus tôt possible; ce sera

peut-être un peu moins amusant; mais, à coup sûr, beaucoup plus sage.

Le train cependant repartait.

-- Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais mon castor, que

j'aurais bien voulu repêcher. N'y pensons plus.

Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant la main dans la

poche intérieure de l'autre veston, il en sortit d'un coup une lettre

d'Arnica, un carnet de l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle

qu'il ouvrit.

-- Trois, quatre, cinq, six billets de mille! N'intéresse pas les gens

honnêtes.

Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans la poche du

veston.

Mais quand, un instant après, il examina le carnet Cook, Lafcadio eut un

éblouissement. Sur la première feuille, le nom de _Julius de Baraglioul_

était inscrit.

-- Est-ce que je deviens fou? pensa-t-il. Quel rapport avec Julius?...

billet volé?... non; pas possible. Billet prêté, sans aucun doute.

Diable! diable! J'ai peut-être fait du gâchis: ces vieillards sont mieux

ramifiés qu'on ne croit...

Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre d'Arnica.

L'événement apparaissait trop étrange; il avait peine à fixer son

attention; sans doute, il ne parvenait pas bien à démêler quelle parenté

ou quels rapports entre Julius et ce vieux, mais il saisit ceci du

moins: que Julius était à Rome. Aussitôt sa résolution fut prise: un

urgent désir de revoir son frère l'envahit, une curiosité débridée

d'assister au retentissement de cette affaire sur ce calme et logique

esprit:

-- C'est dit! Ce soir je couche à Naples; je dégage ma malle et demain

je retourne à Rome par le premier train. Ce sera sûrement beaucoup moins

sage, mais peut-être un peu plus amusant.

Les Caves du Vatican · 第 42 / 51 题