-- Chère Madame! Qu'y a-t-il? Votre lettre m'a bien fait peur.
La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil qu'avançait vers elle
Arnica.
-- Ah! Madame Fleurissoire... tenez, laissez-moi vous appeler: chère
amie... Cette peine, qui vous touche aussi, nous rapproche. Ah! si vous
saviez!...
-- Parlez! parlez! ne me laissez pas plus longtemps dans l'attente.
-- Mais ce que je viens d'apprendre, et que je vais vous dire, doit
rester un secret entre nous.
-- Je n'ai jamais trahi la confiance de personne, dit dolemment Arnica,
à qui personne encore n'avait jamais confié aucun secret.
-- Vous n'allez pas y croire.
-- Si! si, gémissait Arnica.
-- Ah! gémissait la comtesse. Tenez, serez-vous assez bonne pour me
préparer une tasse de n'importe quoi... Je sens que je m'en vais.
-- Voulez-vous de la verveine? du tilleul? de la camomille?
-- N'importe quoi... Du thé plutôt... Je refusais d'y croire d'abord.
-- Il y a de l'eau bouillante à la cuisine. Ce sera l'affaire d'un
instant.
Et tandis qu'Arnica s'affairait, l'oeil intéressé de la comtesse
expertisait le salon. Il y régnait une modestie décourageante. Des
chaises de reps vert, un fauteuil en velours grenat, un autre en
vulgaire tapisserie, dans lequel elle était assise; une table, une
console d'acajou; devant le foyer, un tapis en chenilles de laine; sur
la cheminée, des deux côtés d'une pendule en albâtre, sous globe, deux
grands vases d'albâtre ajourés, sous globes pareillement; sur la table,
un album de photographies de famille; sur la console, une image de
Notre-Dame de Lourdes dans sa grotte, en carton-romain, modèle réduit --
tout déconseillait la comtesse, qui sentait le coeur lui manquer.
Après tout, c'étaient peut-être des faux pauvres, des avaricieux...
Arnica revenait avec la théière, le sucre et une tasse, sur un plateau.
-- Je vous donne beaucoup de mal.
-- Oh! je vous en prie!... Seulement je préfère que ce soit avant;
parce qu'après je n'aurais plus la force.
-- Eh bien! voilà, commença Valentine après qu'Arnica se fut assise: Le
pape...
-- Non! Ne me dites pas! ne me dites pas! fit aussitôt Mme
Fleurissoire, étendant la main devant elle; puis poussant un faible cri
elle retomba en arrière, les yeux clos.
-- Ma pauvre amie! ma pauvre chère amie, disait la comtesse en lui
tapotant le poignet. Je savais bien que ce secret serait au-dessus de
vos forces
Enfin Arnica ouvrit un oeil et murmura tristement:
-- Il est mort?
Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans l'oreille:
-- Emprisonné.
La stupeur fit revenir à elle Mme Fleurissoire; et Valentine commença
son long récit, trébuchant sur les dates, s'embrouillant dans la
chronologie; mais le fait était là, certain, indiscutable: notre
Saint-Père était tombé entre les mains des infidèles; on organisait
secrètement, pour le délivrer, une croisade; et il fallait d'abord, pour
mener à bien celle-ci, beaucoup d'argent.
-- Qu'est-ce que va dire Amédée? gémissait Arnica consternée.
Il ne devait rentrer que le soir, parti en promenade avec son ami
Blafaphas...
-- Surtout recommandez-lui bien le secret, répéta Valentine plusieurs
fois, en prenant congé d'Arnica. -- Embrassons-nous, ma chère amie; bon
courage! -- Arnica, confuse, tendait à la comtesse son front moite. --
Demain je passerai savoir ce que vous pensez pouvoir faire. Consultez
monsieur Fleurissoire; mais songez qu'il y va de l'Église!... Et c'est
bien entendu: à votre mari seulement! Vous me le promettez: pas un mot;
n'est-ce pas? pas un mot.
La comtesse de Saint-Prix avait laissé Arnica dans un état de dépression
très voisin de la défaillance. Lorsque Amédée rentra de promenade:
-- Mon ami, lui dit-elle aussitôt, je viens d'apprendre quelque chose
d'excessivement triste. Le pauvre Saint-Père est emprisonné.
-- Pas possible! fit Amédée comme il aurait dit: Bah!
Alors Arnica, éclatant en sanglots:
-- Je savais bien, je savais bien que tu ne me croirais pas.
-- Mais voyons, voyons, ma chérie... reprenait Amédée en dépouillant le
pardessus sans lequel il ne sortait pas volontiers, par crainte des
changements brusques de température. Songes-tu? Tout le monde saurait
cela, si on avait touché au Saint-Père. Ça se lirait dans les
journaux... Et qui est-ce qui aurait pu l'emprisonner?
-- Valentine dit que c'est la Loge.
Amédée regarda Arnica avec l'idée qu'elle était devenue folle. Il dit
pourtant:
-- La Loge!... Quelle Loge?
-- Mais comment veux-tu que je sache? Valentine a promis de ne pas en
parler.
-- Qui est-ce qui lui a raconté tout cela?
-- Elle m'a défendu de le dire... Un chanoine, qui est venu de la part
d'un cardinal, avec sa carte...
Arnica n'entendait rien aux affaires publiques et, de ce que lui avait
raconté Mme de Saint-Prix, ne se faisait qu'une représentation confuse.
Les mots _captivité, emprisonnement_ levaient devant ses yeux des images
ténébreuses et semi-romantiques; le mot _croisade_ l'exaltait
infiniment, et lorsque, enfin ébranlé, Amédée parla de partir, elle le
vit soudain en cuirasse et en heaume, à cheval... Lui marchait à présent
à grands pas à travers la pièce; il disait:
-- D'abord, de l'argent, nous n'en avons pas... Et tu crois que cela me
suffirait, d'en donner! Tu crois, parce que je me serais privé de
quelques billets, que je pourrais reposer tranquille?... Mais, chère
amie, si ce que tu me dis est vrai, c'est une chose épouvantable, et qui
ne nous permet pas de nous reposer.
Épouvantable, tu comprends.
-- Oui, je sens bien, épouvantable... Mais tout de même explique-moi un
peu... pourquoi?
-- Oh! s'il faut à présent que je t'explique!... et Amédée, la sueur aux
tempes, levait des bras découragés.
-- Non! non, reprenait-il; ce n'est pas de l'argent qu'il faut donner
ici; c'est soi-même. Je vais consulter Blafaphas; nous verrons ce qu'il
me dira.
-- Valentine de Saint-Prix m'a bien fait promettre de ne point parler de
cela à personne, hasarda timidement Arnica.
-- Blafaphas n'est pas quelqu'un; et nous lui recommanderons de garder
cela pour lui seul, strictement.
-- Comment veux-tu partir sans qu'on le sache?
-- On saura que je pars, mais on ne saura pas où je vais.
Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathétique, il implorait:
Arnica, ma chérie... laisse-moi y aller.
Elle sanglotait. A présent c'était elle qui réclamait l'appui de
Blafaphas. Amédée l'allait quérir, quand, de lui-même, l'autre s'amena,
frappant à la vitre du salon d'abord, selon son habitude.
-- Voilà bien la plus curieuse histoire que j'aie entendue de ma vie,
s'écria-t-il dès qu'on l'eut mis au fait. Non! mais en vérité, qui se
serait attendu à rien de pareil? -- Et brusquement, avant que
Fleurissoire eût rien dit de ses intentions: -- Mon ami, nous n'avons
qu'une chose à faire: partir.
-- Tu vois, dit Amédée, c'est sa première pensée.
-- Moi, malheureusement, je suis retenu par la santé de mon pauvre père,
fut la seconde.
-- Après tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amédée. A deux,
nous nous ferions remarquer.
-- Vas-tu seulement savoir comment t'y prendre?
Alors Amédée levait le haut du corps et les sourcils avec l'air de dire:
Je ferai de mon mieux, que veux-tu! Blafaphas continuait:
-- Vas-tu savoir à qui t'adresser? Où aller?... Au juste qu'est-ce que
tu vas faire là-bas?
-- D'abord reconnaître ce qui en est.
-- Car enfin, si rien de tout cela n'était vrai?
-- Précisément, je ne peux pas rester dans le doute.
Et Gaston s'écriait aussitôt:
-- Moi non plus.
-- Mon ami, réfléchis encore, essayait Arnica.
-- C'est tout réfléchi: Je pars secrètement, mais je pars.
-- Quand? Tu n'as rien de prêt.
-- Dès ce soir. Que me faut-il tant?
-- Mais tu n'as jamais voyagé. Tu ne vas pas savoir.
-- Tu verras cela, ma petite. Je vous raconterai mes aventures,
disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui secouait la pomme
d'Adam.
-- Tu vas t'enrhumer, c'est certain.
-- Je mettrai ton foulard.
Il s'arrêtait dans sa marche, pour soulever du bout de l'index le menton
d'Arnica, comme on fait aux poupons que l'on veut amener à sourire.
Gaston gardait une attitude réservée. Amédée s'approcha de lui:
-- Je compte sur toi pour consulter l'indicateur. Tu me diras quand
j'ai un bon train pour Marseille; avec des troisièmes. Si, si, je tiens
à prendre des troisièmes. Enfin prépare-moi un horaire détaillé, avec
les endroits où il faut que je change; et les buffets; jusqu'à la
frontière; après, je serai lancé, je me débrouillerai et Dieu me guidera
jusqu'à Rome. Vous m'écrirez là-bas, poste restante.
L'importance de sa mission lui surchauffait périlleusement la cervelle.
Après que Gaston fut reparti il arpentait toujours la pièce; il
murmurait:
-- Qu'à moi soit réservé cela! plein d'une admiration et d'une
reconnaissance attendrie: il avait donc enfin sa raison d'être. Ah! par
pitié, Madame, ne le retenez pas! Il est si peu d'êtres sur terre qui
savent trouver leur emploi.
Tout ce qu'obtint Arnica c'est qu'il passât encore cette nuit auprès
d'elle, Gaston ayant d'ailleurs marqué sur l'horaire, qu'il apporta dans
la soirée, le train de 8 heures du matin comme le plus pratique.
Ce matin-là, il pleuvait dru. Amédée ne consentit point à ce qu'Arnica
ni Gaston l'accompagnassent à la gare. Et personne n'eut un regard
d'adieu pour le cocasse voyageur aux yeux d'alose, au col caché par un
foulard grenat, qui tenait à la main droite une valise de toile grise où
sa carte de visite était clouée, à la main gauche un vieux riflard, sur
le bras un châle à carreaux verts et bruns -- qu'emporta le train vers
Marseille.