Vers cette époque, un important congrès de sociologie rappelait à Rome
le comte Julius de Baraglioul. Il n'était peut-être pas spécialement
convoqué (ayant sur les questions sociales plutôt des convictions que
des compétences), mais il se réjouissait de cette occasion d'entrer en
rapport avec quelques illustres sommités. Et comme Milan se trouvait
tout naturellement sur sa route, Milan, où, comme l'on sait, sur les
conseils du père Anselme, les Armand-Dubois étaient allés demeurer, il
en profiterait pour revoir un peu son beau-frère.
Le jour même que Fleurissoire quittait Pau, Julius sonnait à la porte
d'Anthime.
On l'introduisit dans un misérable appartement de trois pièces -- si
l'on peut compter pour une pièce l'obscure soupente où Véronique faisait
elle-même cuire quelques légumes, ordinaire de leurs repas. Un hideux
réflecteur de métal renvoyait blafard le jour étroit d'une courette;
Julius, gardant à la main son chapeau plutôt que de le poser sur la
douteuse toile cirée qui recouvrait une table ovale, et restant debout
par horreur de la molesquine, saisit le bras d'Anthime et s'écria:
-- Vous ne pouvez rester ici, mon pauvre ami.
-- De quoi me plaignez-vous? dit Anthime.
Au bruit des voix Véronique était accourue:
-- Croiriez-vous, mon cher Julius, qu'il ne trouve rien d'autre à dire,
devant les passe-droits et les abus de confiance dont vous nous voyez
victimes.
-- Qui vous a fait partir pour Milan?
-- Le père Anselme; de toute façon nous ne pouvions garder l'appartement
in Lucina.
-- Qu'en avions-nous besoin? dit Anthime.
-- Là n'est pas la question. Le père Anselme vous promettait
compensation. A-t-il connu votre misère?
-- Il feint de l'ignorer, dit Véronique.
-- Il faut vous plaindre à l'Évêque de Tarbes.
-- C'est ce qu'Anthime a fait.
-- Qu'a-t-il dit?
-- C'est un excellent homme; il m'a vivement encouragé dans ma foi.
-- Mais depuis que vous êtes ici, n'en avez-vous appelé à personne?
-- J'ai failli voir le cardinal Pazzi qui m'avait marqué de l'attention,
et à qui j'avais récemment écrit; il a bien passé par Milan, mais il m'a
fait dire par son valet...
-- Qu'une crise de goutte regrettait de le tenir à la chambre,
interrompit Véronique.
-- Mais c'est abominable! Il faut en aviser Rampolla, s'écria Julius.
-- L'aviser de quoi, cher ami? il est de fait que je suis un peu dénué;
mais qu'avons-nous besoin davantage? J'errais, du temps de ma
prospérité; j'étais pécheur; j'étais malade. A présent, me voici guéri.
Jadis vous aviez beau jeu de me plaindre. Vous le savez, pourtant: les
faux biens détournent de Dieu.
-- Mais enfin ces faux biens vous sont dus. Je consens que l'Église
vous enseigne à les mépriser, mais non point qu'elle vous en frustre.
-- Voilà parler, dit Véronique. Avec quel soulagement je vous écoute,
Julius. Ses résignations, à lui, me font bouillir; pas moyen de l'amener
à se défendre; il s'est laissé plumer comme un oison, disant merci à
tous ceux qui voulaient bien prendre, et prenaient au nom du Seigneur.
-- Véronique, il m'est pénible de t'entendre parler ainsi; tout ce qu'on
fait au nom du Seigneur est bien fait.
-- Si vous trouvez plaisant d'être jobard...
-- Dans jobard il y a Job, mon ami.
Alors Véronique, se tournant vers Julius:
-- Vous l'entendez? Eh bien! il est pareil à cela tous les jours; il
n'a plus en bouche que des capucinades; et quand j'ai bien trimé,
faisant marché, cuisine et ménage, Monsieur cite son Évangile, trouve
que je m'agite pour bien des choses et me conseille de regarder les lis
des champs.
-- Je t'aide de mon mieux, mon amie, reprit Anthime, d'une voix
séraphique; je t'ai maintes fois proposé, puisque je suis ingambe à
présent, d'aller au marché ou de faire le ménage à ta place.
-- Ce n'est point là affaire aux pantalons. Contente-toi d'écrire tes
homélies, et tâche seulement à te les faire payer un peu plus. Puis sur
un ton toujours plus irrité (elle naguère si souriante!): -- Si ce n'est
pas une honte! quand on songe à ce qu'il gagnait à _La Dépêche_ avec ses
articles impies: Et les quelques rotins que lui verse aujourd'hui _Le
Pèlerin_ pour ses prônes, il trouve encore moyen d'en laisser les trois
quarts aux pauvres.
-- Alors c'est un saint tout à fait!... s'écriait Julius consterné.
-- Ah! ce qu'il m'agace avec sa sainteté!... Tenez: savez-vous ce que
c'est que ça? -- et elle allait dans un coin sombre de la pièce, quérir
une cage à poulets: -- Ce sont deux rats auxquels Monsieur le savant a
crevé les yeux, dans le temps.
-- Hélas! Véronique, pourquoi revenez-vous là-dessus? Vous les
nourrissiez bien, du temps que j'expérimentais sur eux; et je vous le
reprochais alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j'avais, par
vaine curiosité scientifique, aveuglé ces pauvres animaux, j'en ai
charge à présent; ce n'est que naturel.
-- Je voudrais bien que l'Église trouvât également naturel de faire pour
vous ce que vous faites pour ces rats, après vous avoir aveuglé tout de
même.
-- Aveuglé, dites-vous! Est-ce vous qui parlez ainsi? Illuminé, mon
frère; illuminé.
-- Je vous parle du positif. L'état dans lequel on vous abandonne est
pour moi chose inadmissible. L'Église a pris des engagements envers
vous; il est de nécessité qu'elle les tienne; pour son honneur, et pour
notre foi. -- Puis se tournant vers Véronique: -- Si vous n'avez rien
obtenu, adressez-vous plus haut encore, toujours plus haut. Que
parlais-je de Rampolla? C'est au pape lui-même à présent que je veux
porter une supplique; au pape qui n'ignore pas votre conversion. Un tel
déni de justice mérite qu'il en soit instruit. Dès demain je retourne à
Rome.
-- Vous nous resterez bien à dîner, hasarda craintivement Véronique.
-- Excusez-moi; je n'ai pas l'estomac très solide (et Julius, dont les
ongles étaient soignés, remarquait les gros doigts courts, carrés du
bout, d'Anthime); à mon retour de Rome, je vous verrai plus longuement,
et je vous entretiendrai, cher Anthime, du nouveau livre que je prépare.
-- J'ai relu ces jours derniers _l'Air des Cimes_ et trouvé ça meilleur
qu'il ne m'avait paru d'abord.
-- Tant pis pour vous! C'est un livre manqué; je vous expliquerai
pourquoi quand vous serez en état de m'entendre et d'apprécier les
étranges préoccupations qui m'habitent. J'ai trop à dire. Motus pour
aujourd'hui.
Il quitta les Armand-Dubois leur ayant souhaité bon espoir.