II.

Mme Amédée Fleurissoire, née Péterat, soeur cadette de Véronique

Armand-Dubois et de Marguerite de Baraglioul, répondait au nom baroque

d'Arnica. Philibert Péterat, botaniste assez célèbre, sous le Second

Empire, par ses malheurs conjugaux, avait, dès sa jeunesse, promis des

noms de fleurs aux enfants qu'il pourrait avoir. Certains amis

trouvèrent un peu particulier le nom de Véronique dont il baptisa le

premier; mais lorsqu'au nom de Marguerite, il entendit insinuer qu'il en

rabattait, cédait à l'opinion, rejoignait le banal, il résolut,

brusquement rebiffé, de gratifier son troisième produit d'un nom si

délibérément botanique qu'il fermerait le bec à tous les médisants.

Peu après la naissance d'Arnica, Philibert, dont le caractère s'était

aigri, se sépara d'avec sa femme, quitta la capitale et s'alla fixer à

Pau. L'épouse s'attardait à Paris l'hiver, mais aux premiers beaux jours

regagnait Tarbes, sa ville natale, où elle recevait ses deux aînées dans

une vieille maison de famille.

Véronique et Marguerite mi-partissaient l'année entre Tarbes et Pau.

Quant à la petite Arnica, méconsidérée par ses soeurs et par sa mère, un

peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle demeurait,

été comme hiver, près du père.

La plus grande joie de l'enfant était d'aller herboriser avec son père

dans la campagne; mais souvent le maniaque, cédant à son humeur

chagrine, la plantait là, partait tout seul pour une énorme randonnée,

rentrait fourbu, et sitôt après le repas, se fourrait au lit sans faire

à sa fille l'aumône d'un sourire ou d'un mot. Il jouait de la flûte à

ses heures de poésie, rabâchant insatiablement les mêmes airs. Le reste

du temps il dessinait de minutieux portraits de fleurs.

Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s'occupait de la cuisine et du

ménage, avait la garde de l'enfant; elle lui enseigna le peu qu'elle

connaissait elle-même. A ce régime, Arnica savait à peine lire à dix

ans. Le respect humain avertit enfin Philibert: Arnica entra en pension

chez Mme Veuve Semène qui inculquait des rudiments à une douzaine de

fillettes et à quelques très jeunes garçons.

Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, n'avait jamais imaginé

jusqu'à ce jour que son nom pût porter à rire. Elle eut, le jour de son

entrée dans la pension, la brusque révélation de son ridicule; le flot

de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, pâlit,

pleura; et Mme Semène, en punissant d'un coup toute la classe pour tenue

indécente, eut l'art maladroit de charger aussitôt d'animosité un

esclaffement d'abord sans malveillance.

Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica restait les bras ballants au

milieu de la petite classe, et quand Mme Semène indiqua:

-- Sur le troisième banc de gauche, mademoiselle Péterat, - la classe

repartit de plus belle en dépit des admonestations.

Pauvre Arnica! la vie n'apparaissait déjà plus devant elle que comme une

morne avenue bordée de quolibets et d'avanies. Mme Semène, heureusement,

ne resta pas insensible à sa détresse, et bientôt la petite put trouver

dans le giron de la veuve un abri.

Volontiers Arnica s'attardait à la pension après les classes plutôt que

de ne point trouver son père au foyer; Mme Semène avait une fille, de

sept ans plus âgée qu'Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans

l'espoir de lui décrocher un mari, Mme Semène recevait le dimanche soir,

et même organisait deux fois l'an de petites matinées dominicales, avec

récitations et sauterie; y venaient, par reconnaissance, quelques-unes

de ses anciennes élèves escortées de leurs parents, et par

désoeuvrement, quelques adolescents dépourvus et sans avenir. Arnica fut

de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discrète, jusqu'à

l'effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inaperçue.

Lorsque, à quatorze ans, Arnica perdit son père, Mme Semène recueillit

l'orpheline, que ses soeurs, passablement plus âgées, ne vinrent plus

voir que rarement. C'est au cours d'une de ces courtes visites,

pourtant, que Marguerite rencontra pour la première fois celui qui, deux

ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors âgé

de vingt-huit ans -- en villégiature chez son grand-père Robert de

Baraglioul qui, comme nous l'avons dit précédemment, était venu

s'établir aux environs de Pau, peu après l'annexion du duché de Parme à

la France.

Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat

n'étaient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux éblouis

d'Arnica sa soeur encore plus distante; elle se doutait que jamais,

penché sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respirer son parfum.

Elle enviait sa soeur enfin d'avoir pu s'évader de ce nom désobligeant;

Péterat. Le nom de _Marguerite_ était charmant. Qu'il sonnait bien avec

_de Baraglioul_! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d'_Arnica_ ne

resterait-il pas ridicule?

Rebutée par le positif, son âme inéclose et froissée essayait de la

poésie. Elle portait, à seize ans, des deux côtés de son blême visage,

ces tombantes boucles que l'on nommait des "repentirs", et ses yeux

bleus rêveurs s'étonnaient près de ses cheveux noirs. Sa voix sans

timbre n'était point rude; elle lisait des vers et s'évertuait à en

écrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l'échappait de la vie.

Aux soirées de Mme Semène, deux jeunes gens fréquentaient, qu'une tendre

amitié avait comme associés dès l'enfance; l'un, déjeté sans être grand,

non tant maigre qu'efflanqué, aux cheveux plus déteints que blonds, au

nez fier, au regard timide: c'était Amedée Fleurissoire. L'autre, gras

et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés bas, portait, par étrange

habitude, la tête constamment inclinée sur l'épaule gauche, la bouche

ouverte et la main droite en avant tendue: j'ai dépeint Gaston

Blafaphas. Le père d'Amedée était marbrier, entrepreneur de monuments

funéraires et marchand de couronnes mortuaires; Gaston était le fils

d'un important pharmacien.

(Pour étrange que cela puisse paraître, ce nom de Blafaphas est très

répandu dans les villages des contreforts pyrénéens; encore qu'écrit

parfois de manières assez différentes. C'est ainsi que dans le seul

bourg de Sta..., où l'appelait un examen, celui qui écrit ces lignes a

pu voir un Blaphaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface

charcutier, qui, interrogés, ne se reconnaissent aucune origine commune

et dont chacun considérait avec un certain mépris le nom au graphisme

inélégant des deux autres. -- Mais ces remarques philologiques ne

sauraient intéresser qu'une classe assez restreinte de lecteurs.)

Qu'eussent été Fleurissoire et Blafaphas l'un sans l'autre? On a peine

à l'imaginer. Dans les récréations du lycée, on les voyait toujours

ensemble; brimés sans cesse, se consolant, se prêtant patience, renfort.

On les nommait _les Blafafoires_. Leur amitié semblait à chacun l'arche

unique, l'oasis dans l'impitoyable désert de la vie. L'un ne goûtait pas

une joie qu'il ne la voulût aussitôt partagée; ou, pour mieux dire, rien

n'était joie pour l'un que ce qu'il goûtait avec l'autre.

Médiocres élèves, malgré leur désarmante assiduité, et foncièrement

réfractaires à toute espèce de culture, les Blafafoires seraient restés

toujours les derniers de leur classe, sans l'assistance d'Eudoxe

Lévichon qui, moyennant de petites redevances, corrigeait, faisait même

leurs devoirs. Ce Lévichon était le fils cadet d'un des principaux

bijoutiers de la ville. (Vingt ans auparavant, peu de temps après son

mariage avec la fille unique du bijoutier Cohen, -- au moment où, par

suite de la prospérité de ses affaires, il quittait le bas quartier de

la ville pour aller s'établir non loin du casino, -- le bijoutier Albert

Lévy avait jugé désirable de réunir et d'agglutiner les deux noms, comme

il réunissait les deux maisons.)

Blafaphas était endurant, mais Fleurissoire de complexion délicate. Aux

approches de la puberté le faciès de Gaston s'obombra, on eût dit que la

sève allait empoiler tout son corps; cependant l'épiderme plus

susceptible d'Amédée se rebiffait, s'enflammait, boutonnait, comme si le

poil eût fait des façons pour sortir. Blafaphas père conseilla des

dépuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans sa serviette une fiole

de sirop antiscorbutique qu'il remettait en cachette à son ami. Ils

usèrent également de pommades.

Vers cette époque Amédée prit son premier rhume; rhume qui malgré

l'amène climat de Pau ne céda point de tout l'hiver, et laissa derrière

lui une fâcheuse délicatesse du côté des bronches. Ce fut pour Gaston

l'occasion de nouveaux soins; il comblait son ami de réglisse, de pâtes

au jujube, au lichen et de pastilles pectorales à base d'eucalyptus que

le père Blafaphas fabriquait lui-même, d'après la recette d'un vieux

curé. Amédée, facilement catarrheux, dut se résigner à ne sortir jamais

sans foulard.

Amédée n'avait d'autre ambition que de succéder à son père. Gaston

cependant, malgré son apparence indolente, ne manquait pas d'initiative;

dès le lycée il s'ingéniait à de menues inventions, à vrai dire plutôt

récréatives: une trappe-à-mouches, un pèse-billes, un verrou de sûreté

pour son pupitre, qui du reste ne contenait pas plus de secrets que son

coeur. Si innocentes que fussent les premières applications de son

industrie, elles devaient néanmoins l'amener à des recherches plus

sérieuses, qui l'occupèrent dans la suite, et dont le premier résultat

fut l'invention de cette "pipe fumivore hygiénique, pour fumeurs

délicats de la poitrine et autres", qui resta longtemps exposée à la

devanture du pharmacien.

Amédée Fleurissoire et Gaston Blafaphas s'éprirent ensemble d'Arnica;

c'était fatal. Chose admirable, cette naissante passion, qu'aussitôt

l'un à l'autre ils s'avouèrent, loin de les diviser, ne fit que

resserrer leur couture. Et certes Arnica ne leur donna d'abord, à l'un

non plus qu'à l'autre, de grands motifs de jalousie. Aucun d'eux du

reste ne s'était déclaré; et jamais Arnica n'eût été supposer leur

flamme, malgré le tremblement de leur voix lorsque, à ces petites

soirées du dimanche chez Mme Semène dont ils étaient les familiers, elle

leur offrait le sirop, la verveine ou la camomille. Et tous deux, s'en

retournant le soir, célébraient sa décence et sa grâce, s'inquiétaient

de sa pâleur, s'enhardissaient...

Ils convinrent de se déclarer l'un et l'autre le même soir, ensemble,

puis de s'abandonner à son choix. Arnica, toute neuve devant l'amour,

remercia le ciel dans la surprise et la simplicité de son coeur. Elle

pria les deux soupirants de lui laisser le temps de réfléchir.

A vrai dire elle ne penchait non plus vers l'un que vers l'autre, et ne

s'intéressait à eux que parce qu'eux s'intéressaient à elle, alors

qu'elle avait résigné l'espoir d'intéresser jamais personne. Six

semaines durant, perplexe de plus en plus, elle s'enivra doucement des

hommages de ses prétendants parallèles. Et tandis que dans leurs

promenades nocturnes, supputant mutuellement leurs progrès, les

Blafafoires se racontaient longuement l'un à l'autre, sans détours, les

moindres mots, les regards, les sourires dont _elle_ les avait

gratifiés, Arnica, retirée dans sa chambre, écrivait sur des bouts de

papier qu'elle brûlait soigneusement ensuite à la flamme de sa bougie,

et répétait inlassablement tour à tour: Arnica Blafaphas?... Arnica

Fleurissoire? incapable de décider entre l'atrocité de ces deux noms.

Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle avait choisi

Fleurissoire; Amédée ne venait-il pas de l'appeler _Arnîca_, en

accentuant la pénultième de son nom d'une manière qui lui parut

italienne? (inconsidérément du reste, et sans doute entraîné par le

piano de Mlle Semène qui rythmait l'atmosphère en ce moment), et ce nom

d'Arnica, son propre nom, aussitôt lui était apparu riche d'une musique

imprévue, capable lui aussi d'exprimer poésie, amour... Ils étaient tous

deux seuls dans un petit parloir à côté du salon, et si près l'un de

l'autre que, lorsque Arnica défaillante laissa pencher sa tête lourde de

reconnaissance, son front toucha l'épaule d'Amédée qui, très grave, prit

alors la main d'Arnica et lui baisa le bout des doigts.

Quand, au retour, Amédée annonça son bonheur à son ami, Gaston, contre

son habitude, ne dit rien et, quand ils passèrent devant une lanterne,

il parut à Fleurissoire qu'il pleurait. Si grande que fût la naïveté

d'Amédée, pouvait-il vraiment supposer que son ami partageait jusqu'à ce

dernier point son bonheur? Tout décontenancé, tout penaud, il prit

Blafaphas dans ses bras (la rue était déserte) et lui jura que, pour

grand que fût son amour, son amitié l'emportait de beaucoup encore,

qu'il n'entendait pas que, par son mariage, elle fût en rien diminuée et

qu'enfin, plutôt que de sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie,

il était prêt à lui promettre, sur son bonheur, de ne jamais user de ses

droits conjugaux.

Ni Blafaphas ni Fleurissoire n'étaient de tempérament bien fougueux;

pourtant Gaston, que sa virilité occupait un peu davantage, se tut et

laissa promettre Amédée.

Peu de temps après le mariage d'Amédée, Gaston qui, pour se consoler,

s'était plongé dans le travail, découvrit le _Carton Plastique_. Cette

invention, qui, d'abord n'avait l'air de rien, eut pour premier résultat

de revigorer l'amitié quelque peu retombée de Lévichon pour les

Blafafoires. Eudoxe Lévichon pressentit aussitôt le parti que la

statuaire religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matière, qu'il

baptisa d'abord, avec un remarquable sentiment des contingences:

_Carton-Romain_ (1). La maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon fut

fondée.

(1) _Le Carton-Romain-Plastique_, annonçait le catalogue,

d'invention relativement récente, de fabrication spéciale, dont la

maison Blafaphas Fleurissoire et Lévichon garde le secret, remplace

fort avantageusement le carton-pierre, le papier-stuc et autres

compositions analogues, dont l'usage n'a que trop bien établi toute

la défectuosité. (Suivaient les descriptions des différents

modèles.)

L'affaire s'élançait avec un capital de soixante mille francs déclarés,

sur lesquels les Blafafoires s'inscrivaient à eux deux modestement pour

dix mille. Lévichon fournissait généreusement les cinquante autres,

n'ayant point supporté que ses deux amis s'obérassent. Il est vrai que

sur ces cinquante mille francs, quarante étaient prêtés par

Fleurissoire, prélevés sur la dot d'Arnica, remboursables en dix ans,

avec un intérêt cumulatif de 4½% -- ce qui était plus qu'Arnica n'avait

jamais espéré, et ce qui mettait la petite fortune d'Amédée à l'abri des

grands risques que cette entreprise ne pouvait manquer de courir. Les

Blafafoires, par contre, apportaient l'appui de leurs relations et de

celles des Baraglioul, c'est-à-dire, après que le Carton-Romain eût fait

ses preuves, la protection de maints membres influents du clergé;

ceux-ci (en plus de quelques importantes commandes) persuadèrent maintes

petites paroisses de s'adresser à la maison F.B.L. pour répondre aux

besoins grandissants des fidèles, l'éducation artistique de plus en plus

perfectionnée exigeant des oeuvres plus exquises que celles dont la

fruste foi des ancêtres s'était jusqu'à présent contentée. A cet effet

quelques artistes, de mérite reconnu par l'Église, enrôlés dans l'oeuvre

du Carton-Romain, obtinrent de voir enfin leurs oeuvres acceptées par le

jury du Salon. Laissant à Pau les Blafafoires, Lévichon s'établit à

Paris où comme il avait de l'entregent, la maison avait bientôt pris une

extension considérable.

Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cherchât, à travers Arnica, à

intéresser la maison Blafaphas et Cie à la secrète cause de la

délivrance du pape, quoi de plus naturel? et qu'elle eût confiance dans

la grande piété des Fleurissoire pour rentrer dans une partie de son

avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme

engagée par eux au début de l'entreprise, ne touchaient que très peu:

deux douzièmes sur les revenus avoués et absolument rien sur les autres.

C'est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de même qu'Amédée,

grande pudeur à l'endroit du porte-monnaie.

Les Caves du Vatican · 第 27 / 51 题