VIII

Demeuré seul, pour la première fois l'idée vint à Kehlmark de

parcourir ses livres de comptes; de s'édifier par lui-même sur

l'état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine.

C'est elle qui gérait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle

serrait les pièces relatives à la comptabilité. La clef n'était

point sur le tiroir. Sans hésiter il fit sauter la serrure. Et le

voilà furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de

chiffres, des actes notariés... Avant qu'il soit arrivé au bout de

ses vérifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruiné.

L'Escal-Vigor est à peu près la seule de ses terres qui ne soit

hypothéquée. Mais alors d'où vient l'argent par lequel on subvient

à son faste, à ses largesses, à son train de vie princier? Quel

banquier généreux lui avance des sommes considérables sans

garantie, sans la moindre chance d'être jamais remboursé?

Soudain, il comprit.

Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossièrement. Les

rôles étaient renversés. C'était lui l'entretenu! Au lieu de le

calmer, dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette

découverte l'exaspéra.

Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer

l'injustice dont il avait à se plaindre.

Il relança la jeune femme:

-- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu

m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor

devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des

sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux

calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre

votre chose lige... Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai

d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous...

Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait

lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre

acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!

Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le

croyais... Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec

l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un

mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais

même pas chercher bien loin... Ce Landrillon...

Malheureux Kehlmark!

Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter

à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se

doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait

faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre

holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres

imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.

Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était

montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon

fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le

blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une

partie du coup qu'il venait de lui porter.

Il reçut la femme défaillante dans ses bras:

-- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi.

C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont

mes sens exaspérés qui se vengent.

Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession générale, ou

mieux un tableau complet de sa vie intérieure.

En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif

comme tout à l'heure, puis il se reprenait à la caresser, et son

exaltation sardonique confinait par moments à la folie:

-- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre

encore, on ne le saura jamais que si on a passé par les mêmes

affres!

Pauvre chérie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais

à te faire du mal...

Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attaché au bûcher

et brûlant à petit feu; et c'est toi qui lui reproches le

spectacle atroce que son supplice inflige aux âmes sensibles!...

Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgré lui!

Et c'est cette victime martyrisée, ce patient endolori dont tout

l'être est une perpétuelle torture, une crispante lancinance,

c'est ce brûlé vif que tu accuses d'être ton bourreau.

Désormais, ô ma soeur, fais-lui grâce de tes mines dégoûtées, de

ta vertueuse réprobation.

Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, à

toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je ménagerais

les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse...

Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? À ton aise.

Mais je te conteste même le droit de m'absoudre. Je ne suis ni

malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large

que leurs apôtres les plus vantés. Aussi ne te montre point

pharisienne à mon égard, ô mon irréprochable Blandine!

Et surtout plus de ces mots insultants et flétrisseurs, n'est-ce

pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!

Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le

bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension.

Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge... Assez de

cautères!

-- Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le

passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en

est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je

t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne

avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!

Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de

son coeur.

Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle

lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils

mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de

Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à

n'être plus que maternelle.

-- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de

faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui

que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en

puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu

pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces

larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta

compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte

pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me

renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et

protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je

n'ai que faire de ta sympathie honteuse.

Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et

de lâche pudeur, Blandine.

Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de

l'univers entier...

Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé

dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent

toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments.

Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en

de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai

les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne

découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes

d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et

j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme

à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et

faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus

prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et

dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes

yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à

les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs

sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William

Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me

noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur

fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].

Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine,

je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun.

Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un

accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et

héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer

sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations

charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus

que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de

scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi-

même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit,

possédé, désigné aux feux de Sodome!

Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia,

sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for

intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon

honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation

amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de

m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants.

Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des

dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de

la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me

retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les

brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de

Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier

Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de

Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de

Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les

amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et

Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès,

Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles

de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante

cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme

inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes

civismes.

Cependant ma vie extérieure continuait à être une contrainte, une

dissimulation perpétuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline

impie, à la maîtrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe

ne cessait de se soulever contre cette imposture. Représente-toi,

ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractère ouvert et

expansif, et ce masque dénaturant et calomniant mes impulsions et

mes affinités! Ah, je puis bien te l'avouer à présent, plus d'une

fois, mon indifférence charnelle pour la femme menaça de tourner

en une véritable haine. Et toi-même, ma Blandine, tu faillis

m'exaspérer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des

femmes! Le jour où tu te flattas de me séparer de Guidon Govaertz,

je sentis ma piété presque filiale pour toi se transformer en une

complète exécration. Dans ces conditions, tu comprendras que

souvent, refoulé et isolé, virtuellement anathème, je pensai

perdre la raison!

Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on

me taxe de monstruosité, me disais-je, puisque je suis déchu,

socialement réprouvé, autant jouir du bénéfice de mon ignominie.

Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.

Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras?

Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas

lu dans mon arrière-pensée! Un autre jour, quand nous habitions

encore à la ville, j'accostai un jeune rôdeur du port, déguenillé

comme les petits coureurs des grèves de Klaarvatsch. Aiguillonné

par une perversion abominable, j'allais l'emporter à l'écart,

derrière un monceau de ballots.

Je soulevai le mioche sur mes bras: le garçonnet souriait à

pleines lèvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en

ce moment, la face congestionnée d'un apoplectique strangulé par

l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait

ensuite la pièce. L'enfant était potelé comme une pêche, aussi

brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons pétillaient

d'espiègle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sèche,

il se mit même, câlin, à me tirer la barbiche. Le voile de soufre

et de bitume se déchira devant mes yeux. Je me rappelai mon

enfance, ma grand'mère, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je

déposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je répudiai ces

sinistres suggestions enfantées par la foi catholique. Non, ne

déflore point l'innocence ou du moins épargne la faiblesse, me

disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse

de l'enfant qui s'ignore ou du mâle à venir!

Peu de temps après, mon aïeule mourut. Je résolus de me mettre à

la recherche de l'être que je pourrais aimer selon ma nature;

c'est pourquoi je m'exilai en cette île; j'avais le pressentiment

d'y rencontrer mon élu. Guidon n'eut qu'à se montrer pour que mon

coeur se projetât aussitôt vers lui. Je lui reconnus, avec des

aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies

différentes de ceux de la foule domestiquée. Comment, d'ailleurs,

demeurer insensible à la muette et délicate imploration de ses

yeux? Il m'avait deviné aussi bien que je l'avais senti. Lui seul,

le premier, assouvirait mon premier besoin d'être! Si notre chair

a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos

sentiments s'accordèrent avec nos désirs!...

Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous

béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre

nous ait enfantés pour l'abstinence et la douleur. Imposture!

L'exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de

ses créatures! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un

prétendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupté!...

Tu t'expliques à présent ma vie, et tu comprends pourquoi je te

parle si orgueilleusement malgré ta splendeur d'âme, ô Blandine!

Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens

excellents, une élite capable de toutes les indulgences et de

toutes les compréhensions, des penseurs, des esprits d'avant-

garde, qu'aucune spéculation, fût-elle la plus osée, ne semblait

devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient.

Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie

pourtant si cordiale; de mes éclipses prolongées, de mes

apparentes bouderies. Quelle en était la cause? Au milieu d'une

conversation enjouée, au plus fort de nos confidences et de nos

épanchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mêmes

amis s'ils lisaient dans mon âme, s'ils se doutaient de ma

différence. Et à cette seule idée, je m'insurgeais intérieurement

contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqué de m'infliger,

tout supérieurs et audacieux qu'ils se prétendaient. Les plus

généreux se seraient abstenus de tout blâme, mais m'eussent évité

comme un lépreux. Combien de fois en des milieux moins cultivés,

lorsque j'entendais flétrir, avec des gestes et des sobriquets

horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point

d'éclater, de proclamer ma solidarité avec les prétendus

transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables

honnêtes gens!

Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la

galanterie et les bonnes fortunes! Forcé de rire, de me mêler à

cet assaut d'historiettes croustilleuses et même de raconter à mon

tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever

le coeur et me reprochais ma lâche complaisance.

Le Berger de Feu dont tu m'entendis naguère conter la légende

refusa de se rendre en pèlerinage à Rome pour se jeter aux pieds

du pape et implorer sa miséricorde. Ce pécheur répudiait tout

arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un

jour j'écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs

de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle

et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d'amour. Je le

consultai sur mon état comme s'il s'était agi de celui d'un de mes

amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole

rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre

d'anathème et d'interdit. Il criait _raca_ sur le transfuge de la

morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les êtres

d'exception que le pape de la légende pour le chevalier

Tannhäuser. Ah! Ah! ce pape de la révolution me voua pour la vie

au Venusberg ou mieux à l'Uranienberg!

Cette excommunication majeure qui aurait dû me désespérer me

rendit au sentiment de ma dignité individuelle, de mes devoirs

envers ma nature. J'ai puisé la force de vivre conformément à ma

conscience, à mes besoins, dans l'iniquité même qui m'était faite

par l'humanité; mais, isolé, je passai par des alternatives de

découragement et de révolte, et tu t'expliqueras à présent, ma

pauvre chérie, mes humeurs bizarres, mes prodigalités, mes excès,

mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et

plus d'une fois la mort!

-- Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il

s'arrêtait soulagé, avec une sorte de sérénité, le visage presque

épanoui, illuminé de franchise, -- mais du moins ne souffriras-tu

plus par ma faute!... Je me convertis à ta religion d'amour, je me

dépouille de mes derniers préjugés. Non seulement je t'excuse,

mais je t'admire et t'exalte... je consens à ce que tu voudras...

Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore

moins un reproche...

Guidon, celui que tu chéris de corps et d'âme, sera mon ami, je

serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous

irons vivre ailleurs, à trois, modestement mais désormais apaisés

et réconciliés...

Confondu par tant d'abnégation, le Dykgrave s'écria:

-- Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mère, une mère encore plus

tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une

mère!...

Elle lui ferma la bouche par ce cri:

-- Ah! voilà pourquoi quelque chose m'empêcha jadis d'aller

rechercher l'autre dans sa prison!

Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce désespoir de

Blandine. C'était la folie sublime du sacrifice. La femme

s'élevait jusqu'à l'ange.

Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie

charnelle.

Joignant le geste à la promesse, elle demanda à Kehlmark d'appeler

Guidon, et quand le jeune homme se fut présenté, elle lui prit les

mains, elle les mit elle-même dans celles du maître, puis elle

déposa un baiser chaste, mais secourable comme la tombe, sur le

front rougissant du disciple.

TROISIÈME PARTIE_

_LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR

I

À la suite de cette explication suprême, le Dykgrave, à qui

Blandine avait révélé une partie des manoeuvres de Landrillon,

celles dont elle n'avait pas été directement victime, mit le

domestique à la porte. Le comte préférait affronter les pires

conséquences de ce renvoi, plutôt que de continuer à respirer le

même air que ce fourbe, et Blandine, entièrement acquise aux vues

de son maître, ne redoutait plus le scandale dont le drôle l'avait

toujours menacée.

Landrillon fut stupéfait de cette exécution inattendue.

Il croyait toucher au but, les tenir tous deux, Blandine et le

comte, à sa merci? Comment osaient-ils bien le chasser?

Vrai, il n'en revenait pas.

Mais, quoique interloqué un moment, quand Kehlmark, l'ayant fait

appeler, lui signifia ce congé à brûle-pourpoint, son effronterie

reprit bientôt le dessus:

-- Ouais, monsieur le comte, gouailla-t-il, vous croyez que nos

relations vont en rester là! Que nenni! Vous n'aurez pas fini de

sitôt avec moi. On sait beaucoup de choses, car on n'a pas eu les

yeux et les oreilles en poche.

-- Canaille! fit Kehlmark en faisant baisser les yeux par un

regard intrépide et loyal au coquin qui se flattait de

l'intimider. Sortez! Je me ris de vos complots! Toutefois,

apprenez qu'à la moindre diffamation qui nous viserait, moi ou les

êtres qui me sont chers, je vous en rendrais responsable et vous

ferais traîner devant les tribunaux...

Et comme le valet contractait les lèvres pour lancer quelque

parole immonde, d'un geste Kehlmark le mit dehors, tête basse, en

lui faisant rentrer l'injure dans la gorge.

Ayant fait ses paquets, Landrillon, blême de rage, ivre de

vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur

celle-ci et de la terroriser pour deux.

-- C'est sérieux. On me déclare donc la guerre? Gare à vous! lui

dit-il.

-- Vous ferez ce que vous voudrez! répondit Blandine, désormais

aussi calme et rassurée que Kehlmark. Nous nous attendons à tout

de votre part!

-- Nous! On s'est donc remis avec le... bougre. Soyons poli! Pas

dégoûtée la petite! Nous allons le partager avec son... gamin.

Pour être poli, toujours! Ménage à trois! Tous mes compliments!...

Ces insinuations ne lui arrachèrent même pas un tressaillement.

Elle se borna à le considérer d'un air de mépris.

Cette impassibilité mit le comble à la stupéfaction du groom.

La coquine lui échappait. N'aurait-il plus aucun pouvoir sur elle?

Pour s'en assurer:

-- Il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il. Assez plaisanté! Tu

as souscrit un pacte avec moi. On me chasse; tu me suivras.!

-- Jamais!

-- Comment dis-tu cela? Tu es à moi... As-tu raconté à ton piteux

seigneur que tu t'es poussé du plaisir avec moi? Ou bien veux-tu

que je l'en informe?

-- Il sait tout! dit-elle.

Elle mentait à dessein pour parer toute attaque de la part de

Landrillon. S'il parlait, le comte ne le croirait pas. La noble

femme voulait que Kehlmark ignorât toujours jusqu'à quel point

elle s'était sacrifiée pour son repos; elle ne voulait point

l'humilier, ou plutôt lui causer un éternel chagrin en lui

prouvant combien elle l'avait aimé.

-- Et malgré cela, il te reprend! constata Landrillon. Pouah!

Vraiment vous êtes dignes l'un de l'autre... Ainsi tu l'aimes

encore, ce décati, ce panné?...

-- Tu l'as dit. Et, si possible, plus que jamais...

-- Tu m'appartiens. Je te veux, et sur-le-champ... Ne fût-ce

qu'une dernière fois?

-- Plus jamais; je suis libre et me ris désormais de toutes tes

entreprises!

Landrillon fut tellement pris au dépourvu par cette volte-face et

maté par l'air désespérément résolu des maîtres de l'Escal-Vigor,

qu'au dehors il n'osa donner suite à sa conspiration et divulguer

ce qu'il avait vu ou, tout au moins, parler de ce qu'il

soupçonnait.

Au village, il prétendit avoir quitté l'Escal-Vigor de son propre

gré afin de s'établir, et comme, du château, on ne démentit point

cette version, cet événement inopiné ne donna point lieu à trop de

commérages.

N'osant encore rompre ouvertement en visière à son ancien maître,

il entreprit d'entamer sa popularité.

Ainsi il fit une cour assidue à Claudie, que sa luronnerie

égrillarde avait toujours amusée, et il flatta l'amour-propre du

fermier des Pèlerins. Rebuté par Blandine, il jetait son dévolu

sur la riche héritière de la ferme, mais ce caprice nouveau il le

mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait

désormais à la maîtresse du Dykgrave, une de ces haines qui

représentent l'aberration de l'amour. Car il s'était repris à

désirer follement la femme qui lui échappait et qui l'avait joué.

Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait.

Landrillon parut aussi aux offices, aux prêches de Dom Balthus. Il

s'insinua dans les grâces de la femme du pasteur et des deux

vieilles filles, les soeurs du fermier des Pèlerins.

L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il

déchaînerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et

leur mignon. Leur fierté, leur audace le passaient: «Vrai, ils en

ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec

de la dignité! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur

ignominie!»

Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le

droit de mépriser profondément son ancien maître. Les mille

gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'âme, absolu

prostitué, il s'était livré durant son temps de bagne militaire ne

représentaient que bagatelles ne tirant pas à conséquence. De tout

temps, le vice a condamné l'amour vrai, et les Kehlmark ont été la

réhabilitation des Landrillon. La turbe préférera toujours

Barrabas à Jésus.

Pour commencer, Landrillon s'appliquerait à détacher Michel

Govaertz du châtelain de l'Escal-Vigor, à refroidir le bel

enthousiasme du père et de la fille, à chauffer la rancune de la

virago contre Blandine, puis à incriminer vaguement les rapports

de Guidon et de Kehlmark:

-- À votre place, se hasarda-t-il à dire un jour à Michel et à

Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au château. Le faux

ménage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un

jeune homme!

À leur sourire étonné, il comprit qu'il faisait fausse route et

n'insista point.

Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses

imputations qu'il brûlait de formuler contre le maître de l'Escal-

Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'était flatté de produire

Blandine contre lui!

Prévenu, averti, le comte se tiendrait à quatre, n'aurait garde de

se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il

sauvait parfaitement les apparences.

La présence de Guidon au château se justifiait sous tous les

rapports. Loin de s'en séparer, le comte venait de se l'attacher

comme secrétaire.

Un instant, Thibaut songea à suborner des témoins, à corrompre les

manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte

employait aux corvées du château et qui posaient dans son atelier.

Mais ces gars simples et rudes étaient fous de leur patron et

eussent assommé l'ennemi dès le premier mot qu'il leur eût touché

de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre

façon et peu à peu sans brusquer les choses.

Il se borna pour le quart d'heure à circonvenir ceux de

Klaarvatsch qui ne travaillaient pas à demeure au château, les

plastiques marins, les comparses des jeux athlétiques et des

tournois décoratifs, les personnages des sortes de «masques» et

tableaux vivants composés par le Dykgrave.

Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilégiés

et surtout contre le petit favori, les grands rôles de ces

mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement

exclu, pour cause de trivialité, de ces intermèdes esthétiques.

Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que

l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe,

sur le Dykgrave était par trop considérable. Indisposés contre le

page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier,

à voir de moins bon oeil, le châtelain.

D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de

tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de

Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le

trop d'intérêt témoigné par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch,

au rebut de l'île smaragdine.

Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg à présent. Il se bornait

à l'entretenir du faux ménage de Blandine et du comte, mais sans

lui faire entrevoir encore une irrégularité morale autrement

choquante, énorme.

Le dominé, qui se cassait la tête pour renverser et perdre le

Dykgrave, ne se fût jamais arrêté, même en imagination, à une arme

si maléfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la

terrible explosion! Si cette mine-là éclatait un jour, les pires

chenapans devraient lâcher l'indigne favori! Pas un homme honnête

dans l'île ne tendrait encore la main au réprouvé.

-- Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en

attendant, le curé à son nouvel allié, pour exorciser, pour

retourner ces fanatiques, pour les détacher de cet ensorceleur, de

ce corrupteur?...

-- Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait

Landrillon, avec un rire en dedans qui eût donné à supposer bien

des choses à un autre qu'à ce pasteur rigoriste mais borné.

-- Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas à ce mauvais

noble, mais que je suis uniquement entraîné par mon zèle pour la

religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!...

-- Pour bien faire, mon révérend Monsieur, reprenait Landrillon,

avec sa mine chafouine, il nous faudrait découvrir chez le comte

de Kehlmark une transgression qui heurterait un préjugé terrible

et en quelque sorte indéracinable dans notre ordre social et

chrétien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui

crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pécheurs les

moins timorés...

-- Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre!

soupirait Bomberg.

-- Patience, mon révérend Monsieur, patience! nasillait

cauteleusement le mauvais domestique.

Bomberg tenait ses supérieurs ecclésiastiques au courant de la

tournure plus favorable que prenaient leurs affaires.

Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commençait à

s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de

Kehlmark. Ce qui contribuait à l'irriter, c'est que dans le pays

les prétendants évincés ne se gênaient point pour se moquer d'elle

et même la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait

accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude

en voulait-elle de plus en plus à l'intendante, à cette

pimpesouée. Tout aussi réservé qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait

garde de mettre déjà la véhémente paysanne sur la véritable piste.

«Ah nous en verrons de drôles le jour où la Claudie saura toute la

vérité! Y en aura-t-il de la casse!» songeait le trigaud en se

frottant les mains et en riant sous cape.

Il jubilait à l'avance, savourait, recuisait sa vengeance,

aiguisait voluptueusement l'arme décisive, la repassant sur la

pierre, ne voulant frapper qu'à coup sûr et en toute sécurité pour

lui.

Claudie, pourtant, ne renonçait point à son grand projet. Elle

conquerrait Kehlmark sur sa pâle rivale.

La voyant toujours si férue du Dykgrave, Landrillon, à qui sa

haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commença par lui

révéler la gêne financière du comte, puis il prédit la déconfiture

du grand seigneur et même son prochain départ.

Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra

pourtant que plus portée pour le gentilhomme ruiné. Elle se

réjouit presque de cette débâcle, car elle se flattait de prendre

le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent. À partir de ce

moment, elle caressa même un petit projet, infaillible à son sens,

dont elle ne souffla mot à personne.

Si Kehlmark était ruiné ou à peu près, Claudie se trouvait assez

riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le

prestige attaché à l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de

taille à pouvoir redorer le blason des Kehlmark.

En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de

désapprobation entretenu et attisé par Landrillon contre le

Dykgrave, et semblait même encourager ostensiblement les

poursuites du larbin.

Dans la paroisse, les lurons ne se gênèrent point pour dire que,

dépitée de ne pouvoir décrocher la couronne comtale, elle s'était

rabattue sur la livrée.

Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d'isoler

complètement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis à dos;

puis, lorsqu'il serait réduit à quia, elle lui apparaîtrait comme

une providence. Elle brouillerait même Kehlmark avec le

bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon.

Déjà Kehlmark avait donné sa démission de Dykgrave; il renonçait

aussi aux présidences des confréries et des sociétés d'agrément;

il se désintéressait de la vie collective. Plus de largesses, plus

de fêtes. Il n'en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux

tiers de sa popularité.

Claudie s'était réconciliée avec les deux soeurs de son père, à

l'insu de celui-ci. Autorisées, instiguées par leur nièce, elles

forcèrent leur frère à mettre les pouces: «Tu rompras avec le

maître de l'Escal-Vigor, ou tu nous feras déshériter ta chère

Claudie!»

Govaertz se serait peut-être rebiffé, mais il n'avait pas le droit

de compromettre l'avenir de ses enfants. Claudie vint à la

rescousse et déclara ne plus vouloir devenir comtesse. En outre,

elle attaqua son père par la vanité. Depuis que le comte était

revenu au pays, lui, Michel Govaertz, ne comptait plus pour rien.

Il n'était plus bourgmestre que de nom.

Govaertz finit par se jeter dans les bras du dominé.

Ce fut un événement lorsque le père et la fille rentrèrent à

l'église.

Le pasteur tonna avec plus de virulence que jamais contre le

châtelain et sa concubine. Durant l'office, Claudie contemplait,

avec une curiosité avide, les fresques représentant le martyre de

saint Olfgar.

En se rapatriant avec Bomberg, le bourgmestre se brouillait

infailliblement avec Kehlmark. Govaertz, toujours conseillé par sa

fille, accentua cette rupture, en rappelant le jeune Guidon. Mais,

sur ces entrefaites, celui-ci avait atteint sa majorité, et il fit

à son père, l'accueil qu'il avait fait autrefois à la démarche du

dominé.

Cette insubordination du gamin surprit Claudie, mais sans lui

donner autrement à réfléchir.

Quant aux hôtes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour

eux-mêmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cessé

ses visites aux Pèlerins. C'est ce qui avait même déterminé

Claudie à lui faire la guerre.

Kehlmark, de nouveau transfiguré, avait repris tout son courage et

sa belle philosophie.

Durant la période de ses déchirantes explications avec Blandine,

il était retombé dans ses humeurs sombres; à présent il s'était

reconquis, il répudiait ses dernières attaches chrétiennes; il se

croyait, mieux qu'un révolté, un apôtre; c'est lui qui prendrait

l'offensive et qui jugerait ses juges.

En attendant l'occasion d'entrer en scène, il s'armait de

lectures, compilait des documents, réunissait dans l'histoire et

la littérature des exemples illustres et apologétiques.

Certes, le médecin consulté autrefois par Mme de Kehlmark, ne

supposait point à quel genre d'apostolat se serait livré celui

dont il prévoyait le génie et l'exceptionnelle destinée...

À quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrètement à

Bomberg, et seulement à celui-ci, des présomptions majeures à

établir contre la conduite du comte? Probablement le jour où

Claudie lui donna à entendre qu'elle en tenait encore profondément

pour Kehlmark.

Au premier mot que le dominé apprit de l'aberration passionnelle

de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalisée et de

commisération professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment

exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait

pas de preuves. Et en eût-on tenu, qu'il eût fallu se résoudre à

publier la honte du jeune Govaertz! Les deux alliés convinrent

d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-être,

parviendrait-on à retourner un jour le petit dévoyé contre son

exécrable naufrageur?

En attendant, la popularité du Dykgrave continuant à baisser,

Landrillon se remettrait à «travailler», avec quelque espoir de

succès, ces rôdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si

longtemps son entourage de prédilection et dont les plus rogues

demeuraient encore à son service.

-- Comment n'ai-je pas deviné tout cela, plus tôt! songea Bomberg

après le départ du délateur, en se frappant la tête. Triple buse

que je suis! Mais tout aurait dû m'avertir, me donner l'intuition

de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'étaient-ils pas

aimés à un excès qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour

eux-mêmes, pour eux deux; limitant la raison d'être de l'univers à

leur exclusive dualité corporelle et morale, dans leur monstrueux

égoïsme ils n'avaient même pas voulu avoir d'enfants, tant ils

craignaient de se distraire l'un de l'autre!

Le dominé avait été renseigné sur cette particularité par son

prédécesseur. Henry n'était même né que par hasard, après

plusieurs années de ce mariage dénaturé.

D'ailleurs, à l'époque déjà lointaine où Henry de Kehlmark se

bourrelait la conscience à cause de son inversion, ayant appris

par son aïeule à quel excès ses parents s'étaient adorés, il

attribuait cette anomalie au regret impie que les siens durent

éprouver lors de sa conception.

Sans doute s'en étaient-ils voulu d'avoir mis au monde un être qui

s'introduirait en tiers dans leur tendresse. Le jeune comte

s'imagina longtemps avoir été engendré sous l'empire de cette

maternelle rancune. Ce sentiment d'aversion n'avait pas persisté

chez cette femme aimante. Henry en avait eu la preuve. Néanmoins

il demeura persuadé, jusqu'au jour de son complet affranchissement

moral, que l'enfant procréé sous l'influence d'une antipathie

devait fatalement être bouleversé aussi dans ses affinités et

rendre à la femme en général la répugnance que lui avait un moment

témoignée sa mère.

Telle était encore la conviction de Bomberg.

Mais à présent, Henry était revenu au sentiment de sa dignité, de

son autonomie et de sa conscience.

Avec Guidon et Blandine, il se sentait de force à créer la

religion de l'amour absolu, aussi bien homo qu'hétérogénique.

Il s'exaltait comme un confesseur à la veille d'un départ pour une

mission impérieuse, fatale.

Escal-Vigor · 第 15 / 18 题